Bilan

Jan Eckert l’homme des défis

Jan Eckert a été élevé comme marin d’eau douce au bord du Greifensee; plus tard, il sera huitième à la barre d’un Flying Dutchman aux JO de Barcelone. Aujourd’hui, il s’est fait accastiller un des légendaires catamarans D35. Il est le premier skipper suisse alémanique à défier cet été la concurrence dans cette catégorie reine au traditionnel Bol d’or du Léman.
  • Crédits: Loris von Siebenthal
  • Longueur hors tout: 49 pieds (14,09 m)

    Longueur de coque: 35 pieds (10,81 m)

    Largeur hors coque: 22 pieds (6,89 m)

    Largeur hors tout: 29 pieds (8,74 m)

    Masse à vide: 1200 kg

    Surface de grand-voile: 906 pieds (81,6 m2)

    Surface du solent: 452 pieds (40,7 m2)

    Surface du génois: 786 pieds (70,8 m2)

    Surface du reacher: 1455 pieds (131 m2)

    Vitesse maximum: 30 nœuds

    Le skipper Jan Eckert (au fond au gouvernail) avec une partie de son équipe sur le Catamaran Django.

    Crédits: Dr
  • Concentration et action constantes: Les vents et les paramètres changent sans cesse, ce qui exige une équipe entrainée au top, physiquement et mentalement.

    Crédits: Dr

«Ce matin, ça a déjà été terrible, assure-t-il. Nous avions des vents extrêmement violents, on volait sur l’eau par 18 nœuds sous le vent. Tu as le pouls qui grimpe à toute vitesse, à 160, 170. C’est de l’adrénaline pure ! »

Dans la rade de Genève, où le skipper Eckert et son équipage se préparent à la saison des défis en catégorie D35 sur le Léman, le temps était une fois de plus passablement déchaîné. Des vents soufflant de tous côtés et la pluie en sus. Encore que la devise d’Eckert soit: «Il n’y a pas de mauvais temps, il n’y a que des habits inadéquats. »

Sûr que l’eau, le vent et la vitesse ne vont pas déstabiliser cet homme d’affaires sportif. Pour lui, les défis sont tout bonnement une passion. « Dans cette classe de bateaux, la vitesse fait tout. » Et d’expliquer que plus on va vite, plus il est aisé de maîtriser l’énorme pression du vent sur la voile, le mât et les écoutes. Un catamaran de cette taille peut filer jusqu’à 25 nœuds.

Certes, ça ne fait que près de 50 kilomètres à l’heure, « mais sur l’eau la perception est toute différente, c’est comme si on fonçait sur l’autoroute à 250 ou 300 km/h ». Avec des bateaux normaux, on n’atteint jamais ce niveau, on reste entre 5 et 8 nœuds.

Jan Eckert souligne sobrement : « Je ne suis pas un plaisancier qui passe ses vacances sur l’eau. Pour moi, la voile est un sport. » Et la vitesse est une ivresse ? «Elle fait surtout partie de l’ensemble du défi. Le but n’est pas d’attraper tous les vents mais de lire en permanence l’eau et le vent, de naviguer de bouée en bouée. On cherche le vent là où il souffle le plus fort, parce que ça augmente la propulsion. »

Esprit d’équipe et high-tech

Naviguer sur un catamaran de classe D35, ça se passe dans la tête. Une quantité d’appareils électroniques, qui mesurent inlassablement la direction du vent, sa force, son angle, la vitesse du bateau en temps réel, les relevés de la boussole, livrent en direct d’innombrables résultats à l’ordinateur logé dans une des deux coques.

Le skipper Jan Eckert peut les lire de son poste à la barre sur des moniteurs, il doit tirer profit en une seconde des données et prendre ses décisions. « Les courses de voitures, on ne les gagne pas non plus seulement en appuyant sur la pédale des gaz mais en freinant au bon moment. »

Un bateau de cette taille nécessite un équipage d’au moins cinq personnes. Jan Eckert navigue à six. Il a engagé cinq autres navigateurs hautement professionnels pour occuper les divers postes. Celui qu’on appelle le Number One, tout à l’avant du bateau, qui annonce les vents dominants, les soutiers chargés de manœuvrer le génois et la grand-voile, le performateur qui veille sur l’ensemble de la performance du bateau, le tacticien et le barreur.

A part Eckert et le matelot Nicolas Anklin chargé du génois, ils sont tous professionnels et vivent de leur métier de navigateur. «Le grand défi a été de constituer l’équipage, remarque Jan Eckert. Il nous a fallu trouver un langage efficace, concis, grâce auquel nous pouvions nous comprendre malgré le haut niveau de bruit qui domine quand on navigue, afin que chaque membre d’équipage pige tout de suite ce qu’il a à faire. Le contact visuel constant est également essentiel.»

C’est un peu comme dans l’entreprise, explique Jan Eckert, qui est CEO de la filiale suisse du géant du conseil immobilier international Jones Lang LaSalle: seule une équipe bien rodée, qui communique en peu de mots, est une équipe gagnante. Dans les deux cas, il fait de la psychologie. Ne pas laisser monter l’émotion, ne pas agresser. « La critique, c’est après la course ! »

Cela dit, un équipage de catamaran doit encore remplir une autre condition: les règlements internationaux prescrivent que l’ensemble de l’équipage ne doit pas dépasser les 470 kilos! «Je pèse aujourd’hui 92 kilos, j’en ai perdu 8 cette année», rigole Jan Eckert, qui mesure 190 cm. Reste qu’il ne l’a pas fait seulement pour le bien de son équipe mais aussi parce que des défis de cet ordre de grandeur comportent des exigences physiques extrêmes.

« Il faut pouvoir se fondre parfaitement dans le bateau, obtenir la juste tension du corps, se sentir comme un élément de l’accastillage, ressentir dans les muscles du ventre chaque accélération, chaque virée de bord. » Deux ou trois passages hebdomadaires en salle de musculation sont indispensables. La voile au plus haut niveau est une motivation à rester en forme, avoue le très bientôt quinquagénaire. 

Le «dernier» amateur

La navigation en dériveur, qu’Eckert pratique toujours régulièrement avec passion, est le meilleur enseignement pour ce sentiment homme-bateau. Déjà quand il grandissait sur les rives du Greifensee, il passait tout son temps libre sur son Vaurien. « Et c’est aujourd’hui encore une aventure » Mais bien sûr à un tout autre niveau.

Un des sommets de sa carrière sportive se situe en 1992 à Barcelone quand, avec son frère Piet Fabian, il a obtenu le 8e rang, soit un diplôme olympique, à bord de leur Flying Dutchman aux couleurs suisses. « Nous sommes à coup sûr la dernière génération de vrais amateurs! Entre-temps, les régates se sont complètement professionnalisées. » Dans les régates open, les frères Eckert n’avaient plus de vrais concurrents en Suisse.

L’an dernier, Jan Eckert a eu l’occasion de naviguer avec un équipage professionnel sur un catamaran D35. Et il a attrapé le virus. Depuis six ou sept ans, il caressait le vœu de se faire construire un bateau. Désormais, il savait lequel. Depuis 2004, le chantier nautique vaudois Décision SA a construit douze catamarans sur les plans de l’architecte naval genevois Sébastien Schmidt.

Neufs, ils valent entre 500 000 et 600 000 francs, le prix des rares occasions se négocie. Eckert a eu de la chance, il a entendu parler d’un propriétaire à Genève qui voulait vendre son bateau et, depuis l’automne dernier, il en est le fier propriétaire. «Le bateau était en bon état mais assez peu équipé: l’idéal, puisque j’ai pu le faire accastiller selon mes vœux», se rappelle-t-il.

Par hasard, il a fait la connaissance de Jo Richards, une icône parmi les navigateurs de pointe et les architectes navals, qui lui a fait rencontrer à son tour Jean Psarofaghis. Ce Romand d’origine grecque, habitant Corsier (GE), passe pour être une des meilleures adresses quand il est question d’aménagement et d’équipement de voiliers. Psarofaghis a été déterminant au moment de la renaissance de la nouvelle bête de course d’Eckert, baptisée Django.

« J’aime bien donner à mes bateaux des noms tirés de films, d’ailleurs mon lacustre s’appelle Fitzgeraldo. » Là encore, une somme à six chiffres a été investie jusqu’à ce que Django corresponde aux attentes de son nouveau propriétaire.

« Je ne voulais pas la réduction d’un grand bateau mais la version maxi d’un dériveur : simple mais équipé de toute la technique et de toute l’électronique.» Tout l’art consiste à rendre génial quelque chose de simple. C’est la philosophie de Jean Psarofaghis. Sur la grand-voile, pas de logos de sponsors mais, en guise d’hommage à une fondation pour enfants malades du cancer qu’il soutient, Jan Eckert a fait imprimer www.kinderkrebs.ch.

Apprendre à gagner en perdant

Et maintenant, place aux D35-Challenges sur le lac Léman ! La manifestation prévoit huit régates en mai-juin et août-septembre. Elles sont de longueur différente, deux d’entre elles au long cours : l’une est la Genève-Rolle-Genève, l’autre, la plus longue, est le prestigieux Bol d’or Mirabaud organisé pour la 76e fois par le Cercle de la voile de la Société nautique de Genève. C’est la plus grande régate européenne organisée sur un lac. Au sein de l’équipe de Jan Eckert et de son Django, la tension monte.

Mais le skipper a déjà beaucoup appris durant son entraînement hivernal, qu’il a réalisé avec son frère à Valence sur des Finn Dinghy et qui exige chaque fois un haut degré de concentration mentale et d’engagement physique.

« On grandit aussi en perdant. » Et il sait qu’en dépit de son niveau élevé d’expérience de la voile il existe encore une différence avec les vrais professionnels : « Ils sont sur l’eau pratiquement tous les jours. Cela exerce l’œil, les sensations, ça procure une expérience incroyable. Comparé au golf, comme navigateur j’ai un handicap proche de zéro, mais je ne suis pas tous les jours sur les greens. »

Le catamaran D35

Le catamaran D35 a été développé et construit dès 2004, en étroite collaboration avec l’EPFL, par le chantier naval vaudois Décision, à Ecublens. Il constitue une réponse aux bateaux, devenus toujours plus excessifs du point de vue du matériel et de la technique, et qui, en régate, n’ont plus donné naissance qu’à des prototypes de compétition.

L’idée était d’organiser à nouveau des courses dans des conditions égales pour tous: une classe unique avec équipement high-tech, rapide mais tout de même accessible. Douze bateaux de ce type ont été construits à ce jour. Leur conception est l’œuvre de l’architecte naval genevois Sébastien Schmidt. | 

Plus d’informations sur le bateau et le Bol d’or Mirabaud aux adresses www.decision.chwww.vulcaintrophy.com, www.boldormirabaud.com.

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