Bilan

Ironie du luxe

Noëlle Revaz  Son roman, «Rapport aux bêtes», racontant l’histoire d’un paysan fruste et de sa femme, lui a valu plusieurs prix et adaptations au théâtre et à l’écran. Dans «Efina», elle revient avec une longue histoire d’amour qui bascule éternellement entre répulsion et attirance, fascination et éloignement. Même relation contradictoire qu’elle entretient d’ailleurs avec le luxe.

Il me semble qu’apprécier le luxe est une chose difficile. Et ce n’est pas une question de prix. Car le luxe n’est pas uniquement dans les objets ou les lieux. Il doit s’étendre à tout. Sans quoi il risque vite d’être gâché et de virer au non-luxe. Je n’ai pour ma part jamais réussi à bien profiter du luxe. Mes tentatives en ce sens ont été des échecs. Ce n’est pas faute d’avoir essayé: il m’est par chance déjà arrivé de dormir dans des palaces, avec des coupes de fruits exotiques et une baignoire surélevée d’où on pouvait voir la vue. J’ai déjà eu l’occasion de me réveiller le matin et d’ouvrir des rideaux sur des baies vitrées donnant directement sur l’océan. J’ai aussi pu faire la sirène dans des piscines à colonnades. Je ne sais pas si elles étaient en vrai marbre, mais en tout cas elles en avaient l’air. Je me suis fait masser dans des palais des Mille et Une Nuits reconstitués. J’ai aussi siroté des champagnes dans de vieux salons. Les plafonds étaient dorés et je crois que les tableaux dataient du XVIIIe siècle. Mes pieds ont foulé des moquettes chics. Mes mains ont levé des verres en cristal. Mon palais a goûté des nourritures imaginées par de grands cuisiniers. Ma peau a porté des parfums mythiques. J’ai posé mon postérieur dans des canapés divinement rembourrés ainsi que dans quelques voitures de sport. J’ai volé en première classe. Un des luxes qui ne m’a pas encore été donné est de manger du caviar à la louche. Mais en attendant j’en ai déjà dégusté à la petite cuillère.

Toutes ces belles expériences pourtant n’ont servi à rien. Ces beaux lieux ne m’ont pas comblée. Je n’ai pas pu parfaitement les savourer : un excès de conscience ou de lucidité, chaque fois, est venu les troubler. Ceci a pu se passer par exemple au moment d’entrer dans ma chambre d’hôtel, une chambre confortable et cossue. Le bagagiste qui m’a suivie dépose ma valise où il doit. C’est une valise de mauvaise qualité. Dans ce mobilier on ne voit tout à coup plus que ça. On dirait que tous les meubles se concentrent pour regarder ma valise, dont la mauvaise qualité devient encore plus visible. Avant qu’il s’en aille, je donne un pourboire au bagagiste. Le porte-monnaie que je sors de mon sac est le frangin de ma valise. En l’ouvrant, j’aperçois des tickets de mes dernières commissions et des bons que j’ai gardés pour économiser 10%. Ces papiers n’ont rien à faire dans cette chambre. Ils sont de vrais trouble-luxe. Ils me rappellent que je n’en goûte qu’un morceau, et dont la durée par-dessus le marché m’est comptée. Dans ces moments, je suis prise d’une nostalgie de l’élégance et d’un sentiment aigu de disharmonie. Le luxe ne souffre pas de limite. Il supporte mal les mélanges. Ce sentiment me suit à la maison, quand je tente d’y faire pénétrer le luxe. Quand j’ai tout à coup l’envie de porter un parfum d’exception. Un de ces parfums inventés il y a longtemps par le descendant d’une grande lignée de parfumeurs. Je choisis longuement un parfum et l’achète. Son flacon trône au-dessus de mon lavabo. Il est superbe. Je m’asperge de parfum chaque matin. Au moment où je m’en asperge, je porte sur moi l’aura d’une éternité de beauté et féminité. Mon enthousiasme a une espérance de vie de quelques jours. Le temps pour le flacon de se ternir et rapetisser, à côté des bouteilles de shampoing et autres pots ramenés du supermarché. Au bout de quelques semaines, le flacon finit couvert de poussière, complètement anodin. Il s’est fondu dans la masse.

Illustration: Nicolas Zentner

Sylvie Bernaudon

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