Bilan

Henry Markram

A la direction du Human Brain Project, Henry Markram gère le projet le plus fou jamais imaginé sur le cerveau, sa modélisation par Super Computer. Et pour la réaliser, la mise en réseau de milliards de données collectées à travers le monde. Une véritable révolution culturelle pas toujours comprise par la communauté scientifique. Rencontre avec un génie de la neuroscience au physique d’aventurier.
Crédits: François Wavre

Henry Markram, vous venez d’être nommé scientifique de l’année par notre magazine. Votre sentiment ?

C’est un honneur, bien sûr. Mais il est surtout important de reconnaître le travail d’équipe. Nous avons réussi à entreprendre ce que beaucoup considéraient impossible: réunir 500 scientifiques, donc 500 vues différentes de ce qu’est un cerveau, provenant de 24 pays. 

Etes-vous satisfait des avancées scientifiques depuis un an ?

Les progrès ont dépassé nos expectatives. Un exemple, les chercheurs de l’Université de Florence ont mis au point une technologie pouvant scanner le cerveau entier en un jour, sans coupe et en très haute définition. Ce n’était pas encore envisageable il y a à peine un an.   

Beaucoup répondent que le cerveau n’est pas un ordinateur. Votre avis ?

Je dirais que le cerveau ne fonctionne pas comme un ordinateur. C’est une machine à deviner, qui fait des estimations sur le monde. L’humain n’est pas exact. Il doit vivre dans un monde fait d’incertitudes. L’ordinateur, lui, donne une information exacte, calcule une réponse finale. Un plus un font deux pour lui. Mais pas pour le cerveau humain. Il essaie de prévoir le futur.

Plus vous enregistrerez d’informations, plus vous aurez de probabilité d’arriver aux meilleures réponses ou prédictions, mieux vous irez vers le succès. Le cerveau est donc une machine à prédire. Et il est primordial de le simuler. En astrophysique par exemple, les scientifiques n’imagineraient plus pouvoir comprendre l’univers sans simulation.

C’est ce que vous essayez de faire justement…

Oui, nous essayons de regarder le cerveau comme un système intégré. Et probablement cette technique de simulation sera plus importante pour l’étude du cerveau que pour n’importe quel autre domaine scientifique. Mais nous en sommes aux balbutiements. Le cerveau n’est pas comme le génome que vous pouvez séquencer. Le cerveau est unique à chaque instant de son développement.

Le cerveau est à lui seul une quantité infinie de cerveaux, car chaque cellule est différente. Vous ne pouvez pas en cartographier un et dire voilà, c’est le cerveau. Nous avons besoin d’une approche générique pour être capable de cartographier le cerveau à chaque étape, à chaque instant, et ce grâce à la simulation. Comme dans la théorie de l’information, le challenge du cerveau n’est pas de tout mesurer, mais de trouver les éléments importants à mesurer. Et ça, c’est une révolution fondamentale ! 

C’est ce que les scientifiques ne comprennent pas ?

Oui. Car c’est une véritable révolution culturelle que nous proposons. Nous vivons ce que les mathématiciens ou les physiciens ont vécu il y a cent ans. Les neuroscientifiques sont encore très individualistes, aiment expérimenter dans leur coin, alors que nous leur proposons de tout mettre en réseau. 

C’est votre activité principale, dans le fond…

Oui, mettre tout le monde ensemble et convaincre de construire ensemble ce modèle, car il est l’entité unificatrice. Si nous n’essayons pas, des dizaines de millions de données par an resteront isolées. 

Mais au final, vos détracteurs ne voient que le supercomputer qui en découlera, la principale critique de votre projet...

C’est une partie importante du projet, et elle est même centrale. Aujourd’hui, rien ne peut être produit sans simulation. Même la production du papier toilette est simulée. Ce projet va offrir le supercomputer le plus unique et incroyable jamais créé, car il simulera la vie! Il sera la grande technologie du futur, pour toutes les sciences de la vie, mais aussi pour le climat. Celui que nous sommes en train de construire pourra simuler des modèles climatiques en détail. Il simulera les arbres, les rivières…

Et quand nous aurons tout simulé ?

La simulation vous permet d’observer des choses qui ne sont pas possibles mentalement, explorer des scénarios inconcevables. Il rendra plus puissant l’humain. 

Cela ne vous effraie pas ?

Non, je crois que cela va renforcer notre humanité. Nous ne devrions pas avoir peur de découvrir notre cerveau… c’est une machine biologique magnifique qui nous aide à comprendre qui nous sommes. Nous ne devrions pas y mêler de la superstition. Car c’est le vrai danger pour la société. Nous parlons de pouvoir. 

Vous avez toujours été passionné par le cerveau, depuis votre enfance…

Oui, depuis petit. A l’école déjà, j’ai commencé à être fasciné par la maladie, la dépression, la schizophrénie…

C’est pourquoi vous avez commencé par étudier la psychiatrie ?

Oui, j’avais été fasciné d’observer comment une molécule chimique pouvait modifier la perception. La bonne dose de médicament peut déterminer qui nous pensons être. Mais qui sommes-nous réellement alors ? C’est la question philosophique la plus intéressante. 

Mais le supercomputer ne va tout de même pas vous donner la réponse… Si ?

Le supercomputer va vous indiquer quels sont les éléments dans votre cerveau qui définissent les contours de votre personnalité. Nos vues sont subjectives. Chacun a son monde, vit dans sa bulle, que nous considérons de manière très (trop) sérieuse. Mais si vous étudiez le cerveau, vous comprendrez que vous construisez votre vie sur de l’imaginaire. Nous sommes tous subjectifs. Alors plus nous étudierons le cerveau, mieux nous arriverons à nous comprendre, à être tolérants avec la bulle d’autrui. 

Etes-vous confiant malgré cette lettre ouverte signée par ces centaines de scientifiques contre la tournure qu’a pris le Human Brain Project ?

Je prends tout cela très au sérieux. Mais c’est aussi le reflet contextuel du stade embryonnaire de la discipline des neurosciences. Il y a bien sûr des désaccords fondamentaux, et nous en discuterons davantage. Mais 90% des scientifiques qui sont contre, en fait, ne connaissent pas le projet. Nous travaillerons donc plus dur pour expliquer, mieux communiquer.

Cristina d’Agostino

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