Bilan

Helsinki : le design et l’architecture érigés en art

Rattachée aux communautés baltes, la Finlande héberge une effervescence créative marquée par le Grand-Nord. Avec l’épure en ligne de mire.

Conçu par le bureau finlandais ALA Architects, la bibliothèque Oodi se profile comme une énorme structure ondulante en bois et en verre. L’inauguration du bâtiment en décembre 2018 marquait le centenaire de la jeune nation nordique.

Crédits: Dr

Helsinki est une destination plus dépaysante qu’il n’y paraît au premier regard. Si la
Finlande figure parmi les onze pays qui ont adopté l’euro en 1999, sa capitale n’a rien d’européen dans l’esprit de ses habitants. Le pays n’appartient pas davantage à la Scandinavie peuplée de Vikings. Les Finlandais forment un des peuples de l’est de la mer Baltique. Notamment par la langue, les habitants sont très proches de l’Estonie, au nord de la Lettonie et de la Lituanie. Les citoyens s’embarquent régulièrement pour Tallinn, à deux heures de ferry, notamment pour se ravitailler en alcool moins onéreux. En marge de l’OTAN, la Finlande entretient un rapport trouble avec la Russie, qui a occupé le pays durant cent ans jusqu’à l’indépendance de 1917. Sans appartenir au bloc de l’Est, Helsinki a été très dépendante de Moscou durant la guerre froide. Le pays garde aujourd’hui à la fois un rapport de proximité culturelle et de crainte avec son grand voisin. Entendu au détour d’une phrase: « Il ne faudrait pas que les Russes reviennent. »

Le musée d’art contemporain Kiasma présente une architecture tout aussi engageante que son contenu. (Crédits: Dr)

Pour un pays en apparence si lisse, l’ébullition de la création artistique a tout d’une surprise réjouissante. « Nous proposons de dix à douze expositions par an. C’est le rythme de la plupart des lieux d’exposition », indique Birgit Onniselkä de la galerie Ama, au cœur de la ville. Ce rythme frénétique s’accompagne d’un cisellement de la scénographie. Dans les innombrables lieux culturels (79 musées, 45 cinémas et 12 théâtres), des ambiances sonores font partie du cadre. Même le Musée d’histoire naturelle (luonnontieteellinen keskusmuseo) multiplie les trouvailles pour animer les collections.

En plein centre, la galerie Helsinki Contemporary met l’accent sur les collaborations à long terme à la fois avec des artistes émergents et d’autres plus établis. C’est un lieu incontournable de la scène artistique locale. (Crédits: Dr)

La densité des sites d’intérêt est le fait d’un Etat très jeune qui a fêté son centenaire il y a deux ans seulement, explique Mari Männistö, directrice de la galerie Helsinki Contemporary, un des deux poids lourds de la ville avec la galerie Forsblom. « La naissance de la nation a libéré une formidable énergie focalisée sur la production d’une propre identité finlandaise. » Cet épisode historique explique sans doute que les figures tutélaires artistiques de la Finlande soient des bâtisseurs. Des architectes et designers qui se sont illustrés dès l’entre-deux-guerres. Deux personnages incontournables: Alvar Aalto (1898-1976), figure du modernisme, de même qu’Eliel Saarinen (1873-1950), connu pour ses constructions de style Art nouveau. Son fils Eero Saarinen (1910-1961), à qui l’on doit la fameuse chaise tulipe, a quant à lui effectué sa carrière essentiellement aux Etats-Unis. Les designers du cru sont exposés par les plus grandes institutions du pays. L’épure des formes y est érigée en art. Une tradition née de l’extrême dénuement dans lequel a longtemps vécu la population, soumise au froid et à la nuit interminable de l’hiver.

Arrivé à Helsinki, dès la sortie du train, c’est un festival. Conçue par Eliel Saarinen et terminée en 1919, la gare est gardée par deux géants de pierre d’un style romantisme national. A deux pas, de l’autre côté de la baie, le blanc éclatant du Palais Finlandia signé
Alvar Aalto (1971) se détache sur le ciel. A côté, la Maison de la Musique porte la marque du cabinet d’architecture local LPR. Et puis, monstre néoclassique des années 1930, le bâtiment du parlement arbore des airs staliniens. Ne manquez pas non plus la piscine Art déco d’Yrjönkatu, inaugurée dans les années 1920. Datant de 1969 et creusée directement dans le granit du sol d’Helsinki, l’église Temppeliaukio présente une silhouette unique, coiffée de son dôme de verre. Un passionnant musée de l’architecture (mfa.fi), derrière le musée du design (designmuseum.fi), retrace le façonnement de la ville par les différents courants qui se sont succédé.

Une installation de l’artiste d’origine islandaise Shoplifter présentée à Helsinki. (Crédits: Dr)

A l’occasion du centenaire de la nation, nombre de bâtiments de prestige sont venus compléter ce patrimoine. Ouvert en 2018, le musée Amos Rex marque un nouvel épicentre dans la capitale. Accueillant des expositions internationales, le centre financé par la fondation finno-suédoise Konstsamfundet se distingue par l’architecture du bureau finlandais JKMM. Les skateurs ont pris leurs habitudes au milieu des volutes vitrées qui s’élèvent du sol dans la cour.

Autre chef-d’œuvre à ne pas manquer : la bibliothèque Oodi. Evoquant le profil d’une voile sur une vague, cette construction réalisée par le bureau finlandais ALA Architects a elle aussi été inaugurée en 2018. Constamment bondée, elle accueille étudiants, touristes, familles et passants avec ses vastes espaces confortables conçus pour s’abriter du mauvais temps des heures durant. En face, le Musée d’art contemporain Kiasma de l’Américain Steven Holl déploie depuis 1998 ses surfaces de zinc, titane et cuivre sur 5 étages.

Le Design Museum présente d’excellentes expositions en marge d’une riche collection permanente. (Crédits: Dr)

Curatrice du musée Kiasma, Kati Kivinen décrypte : « La spécificité de l’art en Finlande réside dans la nature et l’emplacement de notre pays, marqués par le Grand-Nord. C’est l’aspect exotique qui ressort lorsque l’on regarde notre création depuis l’extérieur. Comme ailleurs, nos créateurs expriment une inquiétude pour l’avenir de la planète. » Les galeries et les musées sont constamment bondés d’habitants qui paraissent fans de culture. « Les Finlandais ont toujours été de très grands lecteurs et amateurs de bibliothèques. A cela, il faut ajouter une explication plus pragmatique. La Finlande a adopté en 2015 un système de laissez-passer à un prix forfaitaire qui a aussitôt fait bondir le nombre de visiteurs dans les musées », détaille Kati Kivinen.

La scène culturelle fait aujourd’hui preuve d’un dynamisme exubérant, tout en s’inscrivant dans une tradition balte. Cet état d’esprit se signale par des couleurs sourdes, des motifs paisibles souvent mélancoliques, reflétant une facette du tempérament finlandais. Valeur montante, Hannaleena Heiska dessine des figures surréalistes qui questionnent la fluidité de l’individu. Quant à lui, l’artiste musicien touche-à-tout Tuomas Aleksander Laitinen se consacre à l’art conceptuel, dans l’idée de remettre à plat le fondement du monde occidental. « Lorsque nous sommes dans des foires internationales, le niveau de nos artistes étonne toujours nos interlocuteurs », souligne Mari Männistö. Initiés aux activités manuelles à l’école, les Finlandais disposent d’excellentes institutions pour se former et manifestent une exigence toute luthérienne dans leurs travaux. La directrice d’Helsinki Contemporary ajoute : « La ville vit une période d’euphorie. Le tourisme monte en flèche, de nouvelles adresses ouvrent toutes les semaines et la culture des saunas publics connaît une renaissance. » Flambant neuf, en bord de mer dans un quartier d’entrepôts, le complexe Löyly illustre cette tendance, en tant qu’œuvre architecturale pensée pour être utile et servir de carrefour social.

Le caractère finlandais, c’est aussi une population qui en 2016 a rejeté la construction d’un musée Guggenheim sur le front de mer d’Helsinki, malgré les promesses de retombées économiques pour le pays. Attachés en priorité à des valeurs communautaires et égalitaires, les citoyens ont préféré valoriser leurs propres ressources plutôt que d’accepter une manne venue de l’extérieur. L’indépendance innée des habitants sous-tend l’existence de nombreux espaces alternatifs comme la galerie Huuto, fondée par un collectif d’artistes dans un ancien bâtiment industriel du centre-ville.

A peine plus grande que Genève, Helsinki est en passe de s’imposer comme un nouveau hub intercontinental entre l’Europe et l’Asie car le vol passant par le pôle est le plus court. Pôle d’attractivité supplémentaire, une biennale sera lancée en 2020, sur les îles de Vallisaari et Kungsholmen, qui ont longtemps servi de remparts militaires à la ville. Organisé par l’Helsinki Art Museum (HAM), l’événement en été se déroulera dans la magie du soleil de minuit.

La mode finlandaise bénéficie de l’exubérance actuelle de la scène culturelle. (Crédits: Paavo Lehtonen)
Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

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Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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