Bilan

Giorgio Armani: "Je veux que cet anniversaire soit un élan vers le futur"

A 80 ans, l’amiral Giorgio Armani navigue avec succès sur les eaux tumultueuses du luxe depuis quarante ans sans la moindre envie de céder aux sirènes des marchés financiers. Rencontre.
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  • La nouvelle boutique inaugurée le 27 juin à la rue du Rhône, Genève

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Les territoires du luxe ne connaissent aucune zone d’ombre pour Giorgio Armani. En conquistador éclairé, il aura bâti son empire avec la force tranquille de celui qui défriche seul l’inconnu sans douter qu’il y produira du style, de la notoriété, de l’argent. Haute couture, prêt-à-porter, accessoires, lunettes, fragrances, cosmétiques, mobilier, décoration d’intérieur, fleurs, pâtisserie, chocolaterie, restaurants, hôtels et résidences de luxe, voilà aujourd’hui le monde Armani tel qu’il l’a rêvé.

Le titan du luxe Giorgio Armani n’a de limites que celles que sa vision impose. A 80 ans, le seigneur Armani règne seul sur son empire, libre et indépendant comme il aime à le rappeler. En 2013, son chiffre d’affaires atteignait les 2,1 milliards d’euros, en hausse de 4,5%, le groupe emploie plus de 6500 collaborateurs dans le monde, compte 12 unités de production pour ses 8 lignes de vêtements, dont le cœur est à Trento en Italie, et 2473 magasins monomarques répartis sur une soixantaine de pays.

A l’occasion de l’ouverture de sa boutique Armani rue du Rhône à Genève, celui qui se dit styliste et businessman explique sa vision du luxe après quarante ans de carrière, dans un monde devenu globalisé. Car pour le maître incontesté de la coupe classique et fluide, Armani n’est pas seulement une marque mais un style de vie qui doit pouvoir s’adresser à tous les publics. 

Le 11 juillet dernier vous célébriez vos 80 ans. Etait-ce une journée particulière ou quelconque ?

Pas vraiment un jour quelconque, parce que après avoir travaillé comme toujours j’ai dîné avec mes amis les plus chers et avec les membres de ma famille. Un moment tranquille et chaleureux à partager agréablement ensemble.

Symboliquement et émotionnellement, que représente cet anniversaire pour vous ?

C’est une étape importante que je fêterai officiellement l’année prochaine pour les 40 ans de la marque: exactement la moitié de ma vie. Mais je ne voudrais pas penser à ce moment comme s’il s’agissait uniquement du bilan de ce que j’ai fait, des succès et des défaites. Je suis confronté tous les jours au passé et je veux que cet anniversaire soit un élan vers le futur. 

Si vous deviez retenir deux importantes rencontres dans votre vie qui vous ont conduit à devenir ce que vous êtes aujourd’hui, lesquelles citeriez-vous et pourquoi ?

J’ai fait de nombreuses rencontres importantes dans ma vie, mais la plus décisive fut celle avec Sergio Galeotti en 1966. C’était un homme capable de transmettre optimisme et joie de vivre, ayant de grandes intuitions et énormément d’énergie. Irrésistible et plein d’enthousiasme, il m’a convaincu de quitter Cerruti, l’entreprise historique de Biella pour laquelle je dessinais Hitman, leur première ligne de vêtements pour homme.

Il s’y employa une année entière! Mais il m’a donné une telle confiance en moi qu’au début des années 1970 nous avons ouvert un petit bureau composé de deux pièces au Corso Venezia, à Milan. Nous étions consultants free-lance pour différentes entreprises. Puis, grâce à son optimisme clairvoyant et à la conviction que je pouvais aller de l’avant en abandonnant tout doute derrière moi, nous avons fondé la marque Giorgio Armani le 24 juillet 1975.

Pour financer la société, nous avons vendu tous nos biens, même notre Coccinelle Volkswagen ! Nous avons toujours travaillé ensemble, et sa disparition, en 1985, a été l’une des plus grandes douleurs de ma vie. La deuxième rencontre fut celle de Martin Scorsese. Il m’a profondément aidé à aiguiser mon regard. J’ai fait sa connaissance en 1990 lorsqu’il réalisa «Made in Milan», un film sur mon travail que nous avons présenté au Festival du cinéma de Venise.

Nous sommes liés d’une grande amitié basée sur la créativité, sur la passion commune pour le cinéma. J’ai eu le plaisir de financer le film « Il mio viaggio in Italia », dans lequel Martin raconte son amour pour le cinéma italien et où il y commente ses films préférés. 

Le contrôle absolu du détail et la maîtrise de l’ensemble semblent guider depuis toujours votre façon de gérer le quotidien et les affaires. Est-ce une garantie de longévité ?

Si vous ne contrôlez pas les détails, il est impossible de construire et de maîtriser l’ensemble. Comme Charles Eames, moi aussi je pense que « les détails ne sont pas des détails. Les détails représentent un projet. » C’est la cohérence entre les deux qui fait avancer la marque au fil du temps.

Dernièrement, un grand nombre de marques italiennes en mains familiales et symboles de l’excellence du textile italien ont été rachetées par de grands groupes de luxe français. Qu’en pensez-vous ? Quelle est pour vous la garantie de continuité que vous ne trahiriez jamais, et pourquoi ?

Nombreuses effectivement sont les marques qui ont changé de mains pour des raisons différentes. Passage générationnel, conflits entre héritiers, divergence de stratégies ont favorisé l’absorption d’importantes marques italiennes dans les groupes du luxe français, ce qui les a projetées dans une dimension internationale, mais a appauvri notre tissu industriel. A chaque fois c’est une partie du pays qui s’en va. En ce qui me concerne, c’est le rapport de confiance avec ma clientèle que je ne trahirai jamais, parce que c’est ma force et la base de mon style. 

Dans une interview récente, vous affirmiez que l’indépendance est l’apothéose du luxe. Que seriez-vous disposé à sacrifier pour la conserver ?

Je pourrais dire ce que j’ai sacrifié: la richesse acquise rapidement, une facilité de gestion, la tranquillité pendant les moments difficiles. Pour conserver mon indépendance totale et absolue, j’ai même décidé de ne pas entrer en bourse. Je ne veux pas être contraint de changer de stratégie pour bénéficier chaque trimestre d’une augmentation. Parfois il faut attendre longtemps avant que les investissements ne récoltent leurs fruits, et moi je peux me le permettre, sans devoir faire continuellement les comptes. 

Les grands groupes du luxe d’aujourd’hui, dont les décisions sont dictées par le profit, sont-ils une menace à la créativité ?

Cet élan à multiplier le chiffre d’affaires très rapidement est plus qu’un obstacle à la créativité, car il impose des changements substantiels tels que diversifier la clientèle avec des produits plus accessibles et au goût moins sophistiqué. Récupérer l’hégémonie, ensuite, signifie changer encore d’objectif, et cela est déconcertant pour la clientèle.

L’empire Armani a bien résisté à la crise de ces dernières années. La diversification de ses marques et le fait qu’elles s’adressent à des segments de public différents avec des prix différents et une qualité toujours adéquate semblent être la juste solution. Mais une autre problématique pourrait se présenter: la banalisation de la marque. Comment faire pour l’éviter ?

C’est un risque réel, et pour l’éviter il faut avoir une vision stratégique précise, dans laquelle chaque segment a un juste positionnement. Je pense que la qualité proportionnelle au prix et un juste critère de distribution éliminent tout risque de banalisation, mais un contrôle constant et rigoureux est indispensable. 

Comment se sont passées les affaires en 2013 ?

Nos affaires évoluent de manière très positive. En 2013, nous avons enregistré une augmentation des marges et les ventes au niveau mondial continuent de progresser. La croissance a concerné toutes les marques et tous les canaux de distribution du groupe. Les chiffres montrent que toutes les marques rencontrent les faveurs du public. L’intérêt pour les accessoires est croissant. C’est un secteur auquel je crois beaucoup et sur lequel je me suis concentré plus que par le passé.

Comment évaluez-vous la puissance chinoise et la compétence des Chinois dans le secteur du luxe ?

J’ai abordé le marché chinois très prudemment. La Chine est entrée de façon impérieuse dans l’arène internationale, assoiffée de luxe. Il faut bien la connaître, ce qui veut dire avoir informations et compétence. C’est grâce à Pékin que les ventes de produits de luxe ont vu leur progression croître de manière exponentielle.

La Chine a découvert qu’elle aimait le luxe et elle le reconnaît avec une certaine compétence, supportée comme elle l’est par un nombre impressionnant de clients potentiels. Mais elle est également exposée à des campagnes d’orientation politique et à des phases de l’économie qu’il faut surveiller avec attention. 

A votre avis, l’Italie de Renzi et du pape François offre-t-elle une nouvelle impulsion à la croissance du pays ?

Les données pour le moment ne le confirment pas, toutefois, il me semble que la vision générale a changé. Renzi transmet son optimisme et le pape François l’espérance et le sens de la justice. Pourquoi ne devraient-ils pas remettre en marche le pays? 

On sait que vous aidez beaucoup les jeunes créateurs. Existe-t-il un jeune designer qui vous a particulièrement marqué ? Quelle attention faut-il prêter à cette jeune génération dans ce qu’elle a à dire et à exprimer ?

Tous les nouveaux stylistes invités à présenter leur collection dans l’Armani Teatro m’ont semblé intéressants et dotés d’une personnalité dynamique, qu’ils expriment selon une esthétique en équilibre entre rébellion et conservation, qui me paraît refléter ces temps incertains.

Aujourd’hui, la mode masculine connaît un nouvel élan créatif. Vous vous occupez de lignes masculines depuis les débuts de la marque. Que voudriez-vous dire et offrir à l’homme d’aujourd’hui à travers vos créations ?

Entretenez votre corps et acceptez-le ! C’est ce que je dis aujourd’hui aux hommes. Je propose des vestes soft parce que les épaules n’ont plus besoin de rembourrage et les pectoraux d’emphase. L’homme a changé, j’ai donc revisité mes vêtements classiques. 

La précision chirurgicale de vos coupes, votre sens de la mesure et votre profonde connaissance du corps humain et de ses mouvements sont-ils l’héritage de vos années d’études de médecine ?

J’ai fréquenté médecine pendant deux ans, ce qui m’a suffi pour comprendre que ce n’était pas ma voie. Mais l’étude de l’anatomie et les essais infinis pour calibrer des vestes et des pantalons ont aiguisé mon regard. 

Le 27 juin dernier, vous inauguriez l’ouverture de la boutique Armani à Genève, rue du Rhône, sur deux étages et 140 m2Que pensez-vous de la Suisse ?

Je l’aime bien, et vous pouvez me croire si je vous le dis. Si bien que j’ai acheté une maison, une ancienne grange que j’ai remise en état, dans la région de Saint-Moritz. C’est précisément en cette occasion que j’ai pu apprécier le sérieux et la rigueur de cette société, où il existe des règles précises pour sauvegarder le paysage qui sont respectées de tous. Une découverte qui m’a fait extrêmement plaisir. 

Cristina d’Agostino

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