Bilan

Faussaires : art ou arnaque ?

Camille Corot a peint 3000 tableaux, dont 5000 sont aux Etats-Unis. Cette boutade, célèbre dans le milieu de l’art, rappelle que de nombreux faux se retrouvent dans les musées malgré les expertises. Comment distinguer un original d’une copie quand le faussaire est un artiste accompli ?

(Crédits: Sepia Times/Universal Images Group via Getty Images)

La force de l’intuition », best-seller de Malcolm Gladwell, s’ouvre sur une histoire mémorable. « En 1983, Gianfranco Becchina approcha le musée californien J. Paul Getty afin de lui offrir un kouros, une statue de marbre grecque datant du VIe siècle av. J.-C. représentant un jeune homme debout. Il existe environ 200 kouros dans le monde, dont la plupart ont été découverts en très mauvais état. Or, le kouros que possédait Becchina était très bien conservé et le marchand d’art demandait un peu moins de 10 millions de dollars pour son extraordinaire trouvaille. »

Séduit, le Getty décide cependant d’agir avec prudence. La sculpture est empruntée afin de mener une enquête exhaustive sur son authenticité. Le géologue Stanley Margolis l’examine attentivement au moyen d’un microscope stéréoscopique à haute résolution. Il prélève aussi un échantillon de marbre afin de le soumettre à une série d’analyses. « Ses observations l’amenèrent à conclure qu’il s’agissait de marbre dolomitique, une matière que l’on retrouve dans la carrière antique de la baie de Vathy (Grèce). Il nota aussi la présence d’une fine couche de calcite, dont la formation prenait des centaines, voire des milliers d’années. Autrement dit, la statue n’était pas une contrefaçon, elle était bel et bien antique. »

Une réaction viscérale

Ces conclusions ne suscitent toutefois pas l’adhésion générale. D’autres experts éprouvent « une répulsion intuitive » en regardant le kouros. Ils sentent au fond d’eux-mêmes qu’ils sont en présence d’un faux mais ne parviennent pas à expliquer pourquoi. L’historien de l’art Federico Zeri se surprend à fixer avec malaise les ongles de la statue. Quant à Thomas Hoving, ancien directeur du Metropolitan Museum of Art de New York, « il n’oubliera jamais le premier mot que lui inspira la vue du kouros, poursuit Malcolm Gladwell. C’était le mot frais. Une notion guère appropriée pour une statue censée avoir 2000 ans. »

Ce même Thomas Hoving déclarera plus tard que 40% des œuvres du MET sont des faux, avant d’ajouter qu’il s’agit d’un phénomène très répandu. Le Musée d’Elne (Pyrénées-Orientales) tient en effet la corde, avec 60%. Quant au Musée Mimara, à Zagreb, la quasi-totalité des 3754 œuvres seraient des contrefaçons.

Kilian Anheuser, responsable scientifique de Geneva Fine Art Analysis, un laboratoire privé d’analyses scientifiques d’œuvres d’art, nuance cependant ces chiffres alarmants. « Le pourcentage de faux varie entre les différents secteurs du marché. Certaines périodes et courants, comme les tableaux russes du début du XXe siècle, les impressionnistes et les œuvres sur papier de Salvador Dalí, qui a signé à la fin de sa vie un grand nombre de feuilles vierges pour se moquer vraisemblablement du marché de l’art, sont plus touchés que d’autres. »

Diane et Actéon (« Diane surprise dans son bain »), peinte en 1836 par Jean-Baptiste Camille Corot. (Crédits: Robert Lehman Collection, 1975)

Le triomphe de l’intuition

Tous ceux qui ont lu « La force de l’intuition » – ils sont plusieurs millions – se souviennent que cette histoire se termine par le triomphe de l’intuition. « En un seul coup d’œil, les experts avaient compris davantage sur l’essence de cette statue que l’équipe du Getty en quatorze mois d’enquête. »

Eric Piedoie Le Tiec, un faussaire repenti qui a amassé des millions d’euros en imitant le style des plus grands maîtres, parle lui aussi de ce premier coup d’œil, de cette intuition décisive. Les experts, dit-il, « ne se fient pas à la signature ni à la qualité du trait. C’est ce qui se dégage de l’œuvre. Tout de suite, on est marqué ou on n’est pas marqué. Ça parle, une œuvre. » Andrea Hoffmann, restauratrice et historienne de l’art à Genève, confirme. « Les experts traditionnels ont encore un avenir : 90% de ce qu’on voit sur le tableau, on le voit avec nos yeux, et ça, c’est l’expérience. »

Il arrive cependant que cette expérience soit mise à rude épreuve. Les meilleurs faussaires parviennent en effet à saisir l’âme du peintre. Autrement dit, ils ne se contentent pas d’imiter le modèle. Ils deviennent le modèle. Voici ce que Guy Ribes, faussaire d’art aussi talentueux que prolifique, a déclaré au sujet de sa méthode de travail : « Je me mettais dans la peau de l’artiste. Lorsque je peignais un Picasso, j’étais Picasso. Lorsque je peignais un Chagall, je pensais comme Chagall. » Pour que l’illusion soit parfaite, Guy Ribes n’a jamais rien copié : il créait des tableaux qui n’existaient pas. « Beaucoup d’artistes procèdent par séries. Ils produisent 20, 30 ou 50 dessins, quasi identiques. J’en glissais un au milieu. Evidemment, cela nécessite une parfaite connaissance du peintre et de sa technique. Je devais déterminer l’année, le mois et même le jour de fabrication du tableau que j’inventais, repérer l’endroit où il était censé avoir été réalisé, savoir dans quel état d’esprit l’artiste se trouvait, quels matériaux et pigments il utilisait. Les recherches me prenaient parfois plusieurs mois. »

Le faussaire d’art français Guy Ribes n’utilisait que du matériel et des pigments d’époque et s’immergeait parfois une année entière dans l’œuvre d’un peintre. (Crédits: Andia/ Universal Images Group via Getty Images)

Faussaire, un métier d’avenir

Sur la fin, Guy Ribes a produit à la chaîne, sans ce supplément d’âme qui faisait la force de ses pastiches. Il avait besoin d’argent. C’est ce qui a causé sa perte. Après avoir purgé une peine de 1 an de prison ferme, « le peintre des voyous », comme l’a surnommé un juge, est devenu une célébrité dont l’expertise est recherchée. John Travolta l’a longuement questionné sur le métier de faussaire lorsqu’il préparait son film « The Forger ». Sur le tournage du film « Renoir », Guy Ribes a également conseillé Michel Bouquet, qui joue le rôle-titre. « Je lui ai appris à tenir un pinceau. Dans les gros plans, ce sont mes mains qui apparaissent. » Le réalisateur Jean-Luc Léon lui a enfin consacré un documentaire. C’est ici le lieu de rappeler que « l’artiste raté, mais faussaire génial, qui réussit à tromper savants et connaisseurs, passe pour un héros, à la manière d’un Arsène Lupin », analyse Harry Bellet, auteur de « Faussaires illustres ». Sa notoriété n’a plus rien à envier à celle des peintres qu’il a autrefois pastichés. Le faussaire allemand Wolfgang Beltracchi, pour ne citer que lui, n’en finit plus d’enchaîner les expositions sous son nom.

Mais revenons au kouros. L’intuition de l’expert n’a, bien entendu, pas suffi à l’authentifier. Après plus ample analyse, un deuxième géologue a conclu que l’aspect antique sur le marbre pouvait être obtenu en deux mois, au moyen de moisissures de patates. Ainsi, au final, la science est venue en renfort de l’œil et de la culture du connaisseur. « Le coup d’œil de l’expert est insuffisant, assure Kilian Anheuser. D’ailleurs, c’est une analyse scientifique, et non une expertise d’historien de l’art, qui a provoqué la chute de Wolfgang Beltracchi. Une bonne expertise sépare toutefois l’observation de l’interprétation. Dans le cas du kouros, ce n’est pas le résultat de l’analyse – la présence d’une fine couche de calcite – qui posait problème, mais son interprétation. Comment s’était-elle formée ? »

Le faussaire Wolfgang Beltracchi propose désormais des toiles, signées de son nom, qui s’arrachent en Allemagne et en Suisse. (Crédits: Dr)

Christiane Hoppe, de la start-up Art Recognition, rappelle de son côté que les enjeux sont trop importants pour s’en remettre uniquement au pouvoir de l’instinct. « Chaque méthode a ses faiblesses, raison pour laquelle seule une collaboration étroite entre scientifiques, restaurateurs et historiens permet de se prononcer sérieusement entre le faux, le vrai ou le vraisemblable. » Elle ajoute que tous les artistes à la renommée mondiale ont un expert attitré. « Or, celui-ci refuse parfois de donner son opinion sur l’authenticité d’une œuvre par peur de poursuites. Et que faire quand plusieurs experts attitrés parviennent à des avis contraires ? C’est ici que l’analyse scientifique intervient. Elle permet d’accroître l’objectivité dans cette jungle d’opinions », étant précisé que la palette des examens scientifiques augmente au fil des ans.

Parmi les nombreuses méthodes, citons la réflectographie infrarouge, qui permet de voir à travers les couches picturales, mais aussi l’analyse chimique ou spectroscopique des échantillons physiques (pigments, toile) et même, à Paris, un accélérateur de particules unique au monde. Si le coût de l’expertise peut sembler élevé – entre 500 et 20 000 francs par œuvre – il reste modeste comparé à la cote des artistes. « Malheureusement, ces techniques n’ont pas découragé les faussaires qui savent s’adapter aux avancées de la science », déplore Christiane Hoppe.

Vendu au prix record de 450 millions de dollars en 2017, le « Salvator Mundi », attribué par de nombreux experts à Léonard de Vinci, est le tableau le plus cher du monde. (

Une présence léonardesque

Il arrive enfin que des avis scientifiques, combinés à l’instinct le plus sûr, ne suffisent toujours pas à authentifier une œuvre. « Il n’y a pas que les faux qui posent problème, poursuit Kilian Anheuser, mais également les anciens tableaux fortement restaurés, où il reste très peu de couche picturale d’origine, et les copies d’atelier exécutées par les élèves du maître. » Le « Salvator Mundi», par exemple, possède tout ce qu’il faut pour faire l’objet de chamailleries interminables entre experts. Sa paternité reste à ce jour une énigme qui attend son Champollion.

Pour rappel, le tableau le plus cher du monde (il a été adjugé 450 millions de dollars en 2017) a longtemps été considéré comme une copie, puis comme une œuvre des Leonardeschi, des artistes ayant travaillé avec ou sous l’influence de Léonard de Vinci. De récentes analyses racontent cependant une histoire différente. « Des photos haute résolution et des rayons X ont révélé un repentir montrant que le pouce droit de Jésus était originellement placé différemment, écrit Walter Isaacson dans « Léonard de Vinci » (Ed. Quanto). Un copiste n’aurait aucune raison de faire cela.» Ces propos sont corroborés par l’intuition des plus grands spécialistes. Pietro Marani, qui a supervisé la restauration de « La Cène », dit avoir « éprouvé une sensation immédiate. L’œuvre était certes endommagée, mais j’ai tout de suite pensé qu’il s’agissait d’un original. » Quant à Martin Kemp, professeur émérite à Oxford, il a même été jusqu’à parler d’une « présence » dans la pièce.

Il n’empêche. D’autres experts réfutent ces conclusions. Certains assurent avoir lu l’intégralité des codex du maître florentin – 15 000 feuillets rédigés d’une écriture spéculaire – et décortiqué son « Traité de la peinture » et la totalité de sa correspondance. A aucun moment, Léonard ne fait allusion à un quelconque « Salvator Mundi ». A ces éléments s’ajoutent les trois biographies consacrées du vivant du père de « La Joconde ». Aucune n’évoque, ni de près ni de loin, un « Salvator Mundi ».

Le « Sauveur du monde » suivra-t-il le destin des tableaux de Nicolas Poussin ? Expertisés comme étant de sa main dans les années 1920, ils ont été « désattribués » dans les années 1950. « Mais depuis vingt ans, ils sont de nouveau considérés comme des Poussin. Peut-être que dans vingt ans ils ne le seront plus », note Sarah Hugounenq, journaliste au «Quotidien de l’art». Une chose est sûre: parfois la vérité est dans les yeux de celui qui regarde, pour paraphraser Oscar Wilde.

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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