Bilan

En matière d’argent, être invisible est le luxe ultime

Pour les grandes fortunes, les notions de secret, de confidentialité et d’exclusivité sont la quintessence du luxe, et les moyens – très peu accessibles – existent pour atteindre cette invisibilité.

En matière de fortunes privées, être invisible constitue le luxe ultime.

Le luxe invisible, c’est par excellence un concept présent et toujours très prévalent dans le monde de la gestion des fortunes privées. Plus le client est important, plus la fortune est élevée, plus il existe de moyens – onéreux – d’obtenir une confidentialité forte autour de la propriété et des transactions. Il ne saurait en être autrement, et cela va bien au-delà des problématiques d’évasion fiscale ou de blanchiment d’argent.

Depuis toujours en effet, la dimension de discrétion au sujet de la fortune privée de riches familles ou entrepreneurs est une expression du luxe financier, voire sa quintessence. Elle est au centre de la relation entre le gestionnaire de la fortune et son client. Même si cette dimension est aujourd’hui largement minimisée en raison de la lutte contre la fraude fiscale et le blanchiment d’argent et contraste avec le langage juridique moderne axé sur la transparence, la confidentialité, en cette ère postsecret bancaire, est un bien qui vaut de l’or. Les structures coûteuses pouvant offrir la confidentialité sans risque légal deviennent, plus que jamais, un produit de luxe.  

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Dans un monde où tout se veut exposé en pleine lumière, le luxe ultime pour une fortune privée reste donc celui d’évoluer dans une discrétion absolue, en tant que personne physique et en tant que structure morale. Les family offices, par exemple, se multiplient et sont des bastions privés où l’ensemble des affaires d’une grande famille se gère loin du bruit et des regards.

Il n’existe, au demeurant, aucun registre de family offices dans les principaux centres financiers, et ces puissants bureaux ne communiquent pas avec les médias. Des rencontres ont lieu entre grands family offices, notamment à New York, et ces entre-soi restent eux aussi des événements réservés aux initiés. Des descendants de grandes familles renseignent d’autres grands familles sur des participations privées dans des entreprises non cotées, sans passer par la bourse ni par les banques.  

Les propriétés de nombre de fortunes sont protégées des regards par une invention qui trouve ses origines dans l’Angleterre du XIe siècle et qui pourrait bien incarner le luxe invisible ultime: le trust international. Ce contrat privé, qui permet au propriétaire d’une fortune de s’en défaire auprès d’une entité tierce (trustee) basée hors de son pays de résidence et de ne plus être le propriétaire légal de ses biens, reste aujourd’hui un moyen de confidentialité supérieur à toute forme – archaïque, en comparaison – de secret bancaire.

Même si les traités internationaux exigent aujourd’hui la transparence sur les comptes bancaires, les trusts continuent d’y échapper dans une très large mesure. Même des épouses et jeunes héritiers ignoreront très souvent ce que détiennent réellement leurs richissimes mari ou père, fondateurs d’un ou plusieurs trusts, dont l’existence sera très souvent ignorée de leurs bénéficiaires. Les trusts, de nos jours, n’ont pas toujours l’obligation de divulguer aux autorités (encore moins au public) les noms de ceux qui les ont fondés, les contrôlent ou en bénéficient, ni de divulguer les actifs sous-jacents.

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Par exemple, une personne peut avoir le plein usage d’un yacht ou d’une maison détenus au nom d’un trust, sans en être le propriétaire légal. Des tableaux de grande valeur entreposés aux Ports francs au nom de montages de trusts seront très difficiles à attribuer à la personne physique ultime qui contrôle les actifs. En déconnectant légalement les actifs des personnes qui les contrôlent et en jouissent, les trusts peuvent convertir la richesse en actifs sans propriétaire, qu’il reste possible de contrôler à distance et d’utiliser sans afficher sa richesse.

Faute de registres de trusts, un Etat aurait toutes les peines du monde à obtenir la divulgation des personnes qui sont derrière  dans une juridiction lointaine. Plus de 50 juridictions n’exigent aucun registre, ou leurs exigences contiennent des failles ou restrictions. En tout, la moitié des juridictions demandent l’enregistrement des trusts, mais pratiquement aucune n’exige que tous les bénéficiaires ou propriétaires pertinents (fondateurs) soient identifiés. Quant aux documents du trust, leur existence demeure elle-même souvent secrète, connue seulement du fondateur et du trustee.  

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Ainsi, les très grandes fortunes peuvent s’offrir, grâce à un montage de trusts, des protections tout à fait légales, pour la plupart, de leur confidentialité, qui sont prévues dans les législations de trusts de nombreuses juridictions spécialisées. En pratique, le standard d’échange automatique d’informations de l’OCDE ne s’applique pas aux trusts complexes; il existe, donc, un secret (bien gardé) des trusts.

En matière de fortunes privées, être invisible constitue le luxe ultime.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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