Bilan

En garde, chevalière !

Des sentiments discordants collent à la chevalière. Adulée ou décriée, elle impose à nouveau sa superbe à l’annulaire de ces messieurs. Entre tradition et affection, une histoire au bout des doigts.
Crédits: Dr

Sans crier gare, la chevalière réapparaît depuis quelques saisons aux abords des défilés de mode ou sur les blogs de street style, tordant le cou aux pensées toutes faites. Non, la chevalière n’est plus une bague de papy distingué, de noble fier ou déchu, d’un égaré des années 1970.

Cédric, jeune quadra, descendant de la noblesse vaudoise, porte en permanence sa chevalière armoriée depuis ses 18 ans. « C’est un lien tangible avec ma famille. Grâce à ce cadeau d’anniversaire, je me suis penché sur la vie de mes aïeux, jusqu’à en faire mon travail de diplôme universitaire. Cette bague est une marque d’affection envers ma famille au sens large. »

Comme souvent, la mode a réveillé une belle endormie et a redonné ses lettres de noblesse à la chevalière désormais revalorisée. Les hommes qui l’enfilent ont les bras parcheminés de tatouages trendy ou sont élégants de la cravate aux mocassins.

La chevalière s’est démocratisée et séduit des messieurs de milieux sociaux variés, d’univers culturels hétéroclites. Pourquoi? Une affaire de mode seulement? Ou est-ce que cet attribut exprime, en filigrane, une histoire plus forte et symbolique ?

La chevalière a eu ses heures de gloire de la moitié du XXe siècle aux années 1980 (et de Louis XIV à la Révolution française). Elle signait le passage de l’âge adulte, symbolisait la transmission dans ces années où le cadeau d’un jubilaire devait être pérenne plutôt qu’éphémère.

Surmontée d’armoiries ou gravée d’initiales, en or ou en argent, rares étaient les hommes aux mains dénudées. Jugé vieillot par une jeunesse qui se fichait des traditions, le port de ce bijou s’est étiolé. En 2008, Maison Martin Margiela, un collectif de mode à l’identité forte, collabore avec la société de joaillerie italienne Damiani.

Dans cette collection, une imposante chevalière en argent massif est concoctée par l’équipe. Elle sera reconduite en 2009 et 2010. D’autres chevalières étoffent désormais la ligne de bijoux Maison Martin Margiela. Mais ce n’est pas du côté des branchés qu’il faut se pencher pour comprendre ce regain pour la chevalière.

Même si ce sont eux qui ont remis au goût du jour cette oubliée. La chevalière n’est pas qu’une tocade ressurgie du passé parce que l’imagination des créateurs piétine. Dans une société où les repères familiaux sont bouleversés, où les individualités sont uniformisées, les origines deviennent un refuge.

A la télévision, la filiation est plus que jamais le centre névralgique des aventures rocambolesques de séries au succès monstre: Games of Thrones, Les Borgia, Downton Abbey.

Outre les intrigues diaboliques, les décors, les costumes (le sexe décomplexé pour Game of Thrones), le clan familial reste le point d’ancrage et le fil rouge de ces phénomènes actuels. Arborer des armoiries ne peut être innocent.

Pas de vanité avec les armoiries ! Comme le souligne M. Gaétan Cassina, docteur ès lettres hyperactif, ancien professeur en histoire de l’art, vice-président de la Société suisse héraldique, « chez nous, tout le monde peut posséder ses armoiries de famille. Une règle: ne jamais s’approprier celles d’une autre famille. Fût-elle éteinte. »

La science et l’art héraldiques, un sujet aussi passionnant que complexe, possèdent des règles établies. Dans la majorité des cantons, les armoiries sont répertoriées et visibles par tout un chacun aux archives cantonales. Si sa lignée n’en possède pas, ce même service ou des intervenants indépendants sont à même de les dessiner d’une manière à la fois précise et subtile.

Mais dans le fond, à quoi servent les armoiries ? M. Cassina explique leur fondement originel : « En Occident chrétien, l’armoirie était un code d’identification militaire. Sur les champs de bataille, appliquée au-dessus de l’armure ou sur un tissu, elle permettait de reconnaître son ennemi. Elle n’était pas que militaire, mais démontrait aussi un signe de propriété. » L’appartenance, on y revient !

Alors, comment la porter, cette chevalière ? A l’annulaire de la main gauche est la manière la plus répandue (originellement, seul l’aîné avait ce droit, les autres devaient l’enfiler à l’auriculaire).

La pointe des armoiries dirigée vers son interlocuteur (en baisemain) lorsque l’on n’a pas d’amoureuse ou dans le sens inverse (en bagarre) si son cœur est pris ou par modestie (on n’affiche pas son titre, car la vulgarité n’a pas cours lorsque l’on est un élégant). En or ou en argent, les formes ovales ou carrées sont les plus préconisées.

Les artistes héraldiques ne courent pas les rues, a fortiori spécialisés dans la gravure. Mais un bijoutier ou un orfèvre sait répondre aux demandes exigeantes. Pour la tenue vestimentaire ? Vous l’aurez compris, elle fait fi des convenances sociales, s’adapte aussi bien au jean baskets qu’au costume classique.

Cet anneau, ni futile ni élitiste, n’est surtout pas insignifiant pour son possesseur. C’est un témoignage discret de l’appartenance à une famille. Quoi de plus précieux ? Comme disait Balzac : « La famille sera toujours la base des sociétés. » En plus, elle peut faire office de sceau… Et si on militait pour le retour des signatures de contrats à la cire ?

Sarah Jollien-Fardel

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