Bilan

Dona Bertarelli: «Après dix jours en mer, je n’ai qu’une envie, repartir»

En octobre prochain, Dona Bertarelli et son écurie Spindrift Racing tenteront de battre le record autour du monde, le Trophée Jules Verne. Mais faire la course en tête, c’est un défi qu’elle veut aussi réussir dans l’hôtellerie de luxe, son deuxième secteur d’activité. Rencontre.
  • Crédits: Nicolas Righetti
  • Crédits: Dr

Dès son enfance, Dona Bertarelli a su qu’elle allait devoir faire mieux. Mieux que simplement s’adapter, suivre, encaisser le rythme imposé par son entourage. Sa passion de la voile est née tôt, mais elle a d’abord observé, longtemps, avant d’enchaîner les succès sur son D35 « Ladycat ». En octobre, son écurie de voile Spindrift Racing partira faire le tour du monde sur « Spindrift 2 » en espérant conquérir le Trophée Jules Verne. Elle fera peut-être parti de l’équipage. Dans tous les cas, elle s’en donne les moyens, épaulée par son compagnon, Yann Guichard. Elle raconte son apprentissage, ses doutes, sa vie de mère marin et ses ambitions de femme d’affaires. 

Comment est née votre passion pour la voile?

Mes premières émotions remontent à mon enfance, lorsque mon père et ma mère nous emmenaient en mer, le week-end, au large de Rome, sur un bateau à voile en bois de 7 mètres qui nous semblait un voilier géant. Lorsque nous partions naviguer autour de l’île d’Elbe, ces jours et ces nuits passés en mer signifiaient l’insouciance, le bonheur de l’aventure vécue en famille. La voile est très vite devenue une passion.

J’aimais me perdre dans cet univers qui me fascinait. Mais la voile m’a aussi appris le devoir de responsabilité. Je me rappelle ce moment où nous avons été surpris par un vent violent. Le spinnaker a été arraché, mon père a failli tomber à l’eau, il s’est cassé une côte. Moi j’étais toute petite, j’ai ressenti et compris ce jour-là que la voile signifiait aussi avoir un grand sens de la vigilance, de la responsabilité, savoir gérer.

Pourriez-vous concevoir la voile en solitaire ?

Ce n’est pas ce que je recherche en faisant de la voile de compétition. J’aime construire une équipe, forger une cohésion, partager des moments forts, instaurer une entraide. C’est précisément ce qui m’a attiré dans la course au large. Cette confiance totale et réciproque entre
coéquipiers. 

Avez-vous ressenti très tôt ce sens de la compétition ?

Non, je ne suis pas une compétitrice dans l’âme qui brûle de gagner. Je me qualifierais plutôt de combattante. J’ai été élevée parmi les garçons, et pour être acceptée il fallait que je suive le rythme. Je ne devais pas être un poids, ne pas me plaindre. Je n’ai jamais été la petite princesse à la maison, mais le garçon manqué, qui était de toutes les aventures. Et aujourd’hui, même si le résultat me motive, partager les défis pour avancer, apprendre et me remettre en question m’intéresse davantage. Je suis une femme d’action qui sait prendre ses parts de responsabilité.

La voile aurait pu rester un loisir. Pourquoi y avoir engagé des hommes et des moyens ?

La voile de compétition est arrivée tard dans ma vie, mais de manière très naturelle, au moment où je commençais à avoir du temps à consacrer à ce sport, mes trois enfants étant déjà un peu plus grands. C’était il y a neuf ans, avec le D35 « Ladycat », une monotypie qui offrait la mise en place d’une structure simple. Très vite, l’idée d’un équipage féminin m’est apparue évidente. A l’époque, peu de femmes navigatrices réussissaient à vivre de ce métier.

Celles que je rencontrais me racontaient leur difficulté à s’insérer dans un circuit masculin et leur désespoir de se cantonner à des compétitions féminines. J’ai donc recruté une vingtaine de femmes, toutes très douées ou déjà sportives confirmées, que nous avons testées en navigation car le multicoque n’était pas leur support de prédilection.

«Ladycat» a tout de suite reçu un énorme succès médiatique. Un équipage 100% féminin n’avait jamais existé auparavant sur ce type de circuit. Mais pour moi le plus grand succès c’est de constater qu’aujourd’hui certaines d’entre elles, suite à leur expérience sur « Ladycat », sont devenues des professionnelles, travaillant sur des projets d’envergure.

C’est une grande satisfaction personnelle d’avoir pu contribuer et leur offrir une belle visibilité et un tremplin dans leur carrière. Les opportunités ont suivi. Les succès avec « Ladycat » sont arrivés. Je me suis surprise à bien me débrouiller et à apprendre rapidement. Et aujourd’hui je me retrouve à faire de la course au large.

Etait-il difficile de recevoir cette légitimité de navigatrice auprès de votre famille ?

On ne reçoit pas la légitimité, il faut l’acquérir, comme le respect. J’ai dû faire mes preuves, démontrer ma détermination à mener le projet à terme, sans crainte. Mon père m’a appris à toujours terminer ce que l’on commence. Abandonner à mi-chemin n’était pas une option. J’ai pris mon temps. Je voulais être sûre d’y arriver. J’ai beaucoup réfléchi, jusqu’à ressentir une profonde certitude. Mon frère m’a donné son support et son entraide.

Il m’a prêté son D35, « Alinghi », sur lequel j’ai pu sélectionner mon équipage. Il a été mon plus grand fan ! Avoir gagné le Bol d’or en 2010, pour la première fois à la barre et en tant que skipper, m’a amené une reconnaissance. 

Dès 2010 et votre victoire sur «Ladycat», vous donnez un coup d’accélérateur à votre carrière vélique. Vous voyez plus grand avec « Spindrift », qui vous ouvre d’autres horizons et d’autres mers. Et vous investissez temps et argent dans ce projet. Quelles sont les motivations ?

Non, ce n’était pas la nécessité de voir plus grand. En 2010, je vivais déjà avec Yann Guichard, navigateur chevronné qui possédait ses propres sponsors. L’envie de naviguer un jour ensemble était déjà là. Et également réunir nos passions pour la mer, la voile et la compétition. Créer une seule écurie, unir nos compétences, nos techniciens, nos préparateurs, nos équipages s’est imposé et « Sprindrift » est né. 

Naviguer en mer, vivre l’aventure de la course au large était un besoin ?

Je suis plutôt de nature prudente, je ne suis pas une tête brûlée. Curieuse, ouverte à d’autres modes de vie et prête à apprendre d’autres choses, oui. Yann faisait déjà de la course au large, j’étais donc exposée à cet univers. Grâce à lui j’ai rencontré beaucoup de navigateurs. La course au large m’était inconnue jusqu’alors, car je n’avais expérimenté que la Coupe de l’America pendant dix ans. Je me suis passionnée pour ce monde ultra technologique et compétitif, mais ça n’avait rien à voir.

Je suis tombée amoureuse de la course au large, de ses valeurs. J’ai beaucoup de respect et d’humilité face à ces hommes. L’expression « lâcher les amarres » prend tout son sens. Ce n’est pas anodin. On se retrouve en mer loin de tout et de tous, avec son équipe, une autre famille sur qui l’on doit compter. Le respect, le partage, la confiance, l’entraide, ces valeurs qui me tiennent à cœur, sont fondamentaux dans cet univers. J’ai voulu en savoir plus, me confronter et naviguer sur le MOD70. Mais le grand saut a été l’acquisition du maxi trimaran « Spindrift 2 ».

Votre intérêt pour la course au large était-il également lié au fait que la notoriété de votre famille ne connaissait pas le même retentissement dans ce milieu ?

Très peu de femmes se lancent dans la course au large. Il est difficile de rester anonyme… Et j’avais là aussi tout à prouver, de la même manière qu’à mes débuts sur «Ladycat». Je devais démontrer que mentalement, nerveusement, physiquement je pouvais résister. Et paradoxalement, « Spindrift 2 », le plus grand trimaran au monde, est moins risqué que le MOD70. C’est une prise de risque calculée car le bateau a été conçu pour un tour du monde et il a déjà fait ses preuves.

Pourquoi viser cette campagne de records ?

Elle me donnait la possibilité de choisir quel record et à quel rythme. Elle me donnait et me donne toujours le temps d’apprivoiser le bateau et la course au large, de faire mes marques. A l’acquisition de « Spindrift 2 », je me suis donné trois ans, pour ensuite aller chercher le Trophée Jules Verne, ou le record de l’Atlantique Nord, tous deux très difficiles à battre tant le curseur est élevé. Je ne voulais pas annoncer ma participation à une course au large avec une date de départ définie car je n’aurais peut-être pas été prête.

Je veux me donner le temps nécessaire pour avoir les compétences et les conditions pour mener à terme mon projet. Cela peut sembler fou, une femme qui n’a pas de connaissances dans ce milieu et qui se lance dans la course au large avec le bateau le plus grand au monde. Mais tout ce projet est très réfléchi et calculé. La Rolex Fastnet Race, puis la Route de la Découverte sur « Spindrift 2 » en mode course m’ont construite.

La préparation pour le record de l’Atlantique Nord, trois jours pieds au plancher, aurait été une étape supplémentaire dans mon apprentissage. C’est un record difficile à aller chercher, extrême, passant proche de Terre-Neuve, dans le brouillard… Nous espérons avoir l’occasion de le tenter, peut-être l’année prochaine, cette fois avec une fenêtre météo qui convienne.

Comment vous sentez-vous dans ces conditions extrêmes ?

Il y a énormément de préparation, d’abord du bateau, puis du physique. Mais une fois qu’on est lancé, qu’on a confiance dans la machine, dans l’équipage et en soi, on est dans l’action. Il est facile d’aller vite. Mais aller vite longtemps sans casser le bateau c’est autre chose. Il faut gérer la machine, la fatigue, le risque, la météo. Je n’ai pas encore fait le tour du monde, mais pour le moment j’apprends et je me prépare.

J’aime le fait d’avoir une certaine appréhension car c’est une manière de rester lucide, d’être prêt à affronter toute situation et faire les bons choix. L’important c’est de ne pas se faire surprendre par les éléments ou la vitesse du bateau. Se préparer, c’est anticiper au maximum.

Qu’est-ce qui vous a le plus étonné en vous à la suite du record de la Route de la Découverte ?

De n’avoir pas été atteinte moralement et de n’avoir pas souffert physiquement, après dix jours en mer. Je me suis surprise à pouvoir repartir dans l’heure. J’étais motivée, captivée, énergisée, je ne voulais pas que cette aventure se termine. Tout comme mes coéquipiers. Heureux d’arriver mais triste qu’une page se tourne. C’était pour moi un bon signe. J’ai découvert dans la course au large qu’il n’y a pas d’ego, que sans les autres nous ne sommes rien, sans l’effort collectif, le but n’est pas atteint.

C’est à nouveau cette notion de partage qui me correspond. Dans les moments de doute, lorsque je m’imagine barrer le bateau à 45 nœuds de vent, les autres navigateurs me rassurent. J’ai découvert que ce n’est pas une problématique qui m’était propre mais qui appartient au principe même du marin qui part en mer. J’ai aimé cette simplicité. Le fait de faire primer l’objectif du groupe. Dans le Trophée Jules Verne, je suis très à l’aise avec l’idée d’être un marin comme les autres et de laisser le rôle de capitaine à Yann Guichard.

J’essaie de faire primer l’entreprise et de mettre les meilleures personnes au bon poste. Le bateau est à l’eau maintenant. La sélection de l’équipage n’est pas encore faite. Les courses en D35, en GC32, en DIAM24 font partie de notre préparation. Elles nous permettent de construire la cohésion de groupe. 

Combien de personnes partiront pour le Trophée Jules Verne ?

L’écurie est composée de 35 personnes, y compris les équipes de support. Pour le Jules Verne, entre 12 et 14 marins seront sélectionnés. Je travaille sans relâche pour en faire partie. Seulement certains naviguent pour nous à plein temps.

Difficile de partir pour un tour du monde lorsqu’on est mère de trois enfants ?

On ne peut pas annoncer du jour au lendemain à ses enfants que l’on part faire un tour du monde. Je les prépare depuis des années. Ils m’ont toujours suivie, comme mon père l’avait souhaité pour moi. Ils ont été présents dès l’acquisition et l’ont baptisé « Spindrift 2».  Ils ont déjà navigué sur tous les supports de l’écurie et j’ai aujourd’hui une grande fierté : mon aîné de 18 ans va intégrer l’équipage de « Spindrift 2 » pour la Rolex Fastnet Race.

Cependant, lui aussi a dû faire ses preuves. C’est une manière de partager et faire vivre à mes enfants mon aventure de l’intérieur. C’est important qu’ils puissent côtoyer les marins, les connaître et apprendre d’eux-mêmes. Quand je serai en mer, ils pourront comprendre, savoir avec qui je suis et ce que je vis. Mon fils aîné l’ayant vécu à mes côtés pourra aussi expliquer aux cadets.

Pour beaucoup de marins, la Fastnet est comparée à l’Everest des mers. Votre avis ?

Oui, la course peut l’être. Lorsque je l’ai faite, les conditions étaient modérées, donc ça s’est très bien passé. Mais oui, c’est une course mythique. Un peu comme le Bol d’Or Mirabaud, car ces courses mélangent les professionnels et les amateurs. C’est un point que j’apprécie tout particulièrement.

Sur D35, votre frère Ernesto et vous êtes réellement concurrents. Est-ce difficile à gérer ?

Nous sommes avant tout une famille, mais évidemment nos deux équipes donnent le meilleur pour atteindre la victoire. Sur l’eau, nous sommes des adversaires sérieux, comme nous sommes avec toutes les autres équipes. A terre les choses se normalisent.   

Dans l’autre domaine qui vous occupe, l’hôtellerie, vous venez de vous distinguer par l’acquisition du Five Seas Hotel à Cannes. Vous souhaitez, là aussi, vouloir davantage vous exposer ?

J’ai pris mon temps, là aussi, mais j’ai effectivement aujourd’hui des ambitions dans l’hôtellerie de luxe. Je veux pouvoir amener un service personnalisé, une excellence, un art de vivre et un accueil différents à cette industrie. Je reçois plusieurs offres d’achat chaque semaine, mais le but n’est pas d’accélérer les décisions.

Mon ambition n’est pas de totaliser un certain nombre d’hôtels, mais de faire les bons choix, et d’intégrer l’investissement à mes autres activités. Je ne conçois pas mon investissement dans l’hôtellerie comme un outil financier tel que du hedge fund, du private equity. J’aime le fait d’avoir un intérêt personnel dans ce business, une approche entrepreneuriale, construire une vision à long terme avec une équipe solide.

J’ai des responsabilités face au personnel, je veux les amener vers un futur assuré. Entre l’acquisition du Five Seas à Cannes et le Grand Hotel Park à Gstaad, presque dix ans se seront écoulés. J’ai pris mon temps, non par choix, ni par manque d’opportunités, mais tout simplement car les critères que je recherchais n’y étaient pas. Je n’attendrai peut-être pas si longtemps pour la prochaine acquisition, mais je ne me mets pas de pression.

Entre voile et hôtellerie, est-ce le même style de management ?

Oui, c’est le même métier, dans le fond. C’est savoir créer des équipes, voir les synergies possibles, mettre les personnes au meilleur poste, s’impliquer pour réussir, atteindre des résultats et chercher l’excellence, toujours. La culture d’entreprise est plus importante que la culture du chiffre d’affaires. Dans les deux cas, ce n’est pas qu’un investissement financier. 

Quelles sont vos conditions pour qu’une acquisition aboutisse ?

Il faut que l’hôtel possède une âme. Le Five Seas Hotel en possédait clairement une. J’ai aimé l’outil que mes prédécesseurs avaient mis en place. Mon rôle est de le valoriser et d’y amener mes valeurs, ma culture, ma vision. Je ne pourrais pas acheter un hôtel simplement parce que c’est un bon deal immobilier. Tout détruire pour reconstruire n’est pas dans ma philosophie actuelle. Mon savoir-faire n’est pas là. 

Le Lausanne Palace, récemment acquis par la Fondation de famille Sandoz, aurait pu être une acquisition ?

Oui, le Palace aurait pu être une opportunité à étudier car il y a une très belle culture d’entreprise. D’ailleurs, cette culture a été menée depuis plusieurs années par le directeur général, Jean-Jacques Gauer, qui a récemment rejoint mon conseil d’administration au Grand Hotel Park et au Five Seas Hotel.

Avez-vous été approchée ?

Non, je n’ai pas été approchée.

Cristina d’Agostino

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