Bilan

Dieter Meier unique et multiple

Dieter Meier m’a toujours fichu la trouille. Le cofondateur du groupe Yello a marqué tous les gens de ma génération et il reste avec Boris Blank, son acolyte, l’un des godfathers de la techno. Le personnage a incarné magnifiquement les années 80 avec une musique créative et un look absolument parfait. Qui porte mieux le smoking que Dieter Meier, à part peut-être Bryan Ferry ? Mais il a toujours eu un côté sulfureux. Selon moi, du moins. Ces yeux globuleux, cet air martial, cette moustache et cette mèche inquiétante, le Zurichois les a promenés durant toute sa carrière d’artiste, qui a débuté à la fin des années 60. Dieter a certes fait de la musique mais aussi de la vidéo, des happenings, des films, du dessin, de l’art conceptuel, de la photo, des affiches, etc. Bref, il a produit comme il dit. De l’art contemporain au début, en vendant des certificats d’acquisition pour acheter les mots « oui » ou « non » dans les rues de New York à la fin des années 60. Ou en posant une plaque à la Documenta en 1972 sur laquelle il était gravé que : « On 23 March 1994, from 3 to 4 pm, Dieter Meier will stand on this plaque. » Il l’a fait, bien sûr. Visite dans son atelier par une belle journée de printemps à la Seefeldstrasse à Zurich, non loin des bureaux de blacksocks.com et du designer Alfredo Haeberli.

Dieter, je suis fan de vous de la première heure et je devais vous écouter déjà à 10 ou 11 ans. Reste que vous m’avez toujours fichu la trouille ? Ah bon ?

Vous ressemblez tellement à Adolf Hitler ! C’est marrant que vous me disiez cela. Mon ami Jean-Paul Goude me l’a dit un jour en me faisant remarquer que s’il y avait un film sur lui un jour il fallait absolument que je décroche le premier rôle. Deux ou trois personnes me l’ont redit depuis, mais pas tant que cela.

Ce serait difficile pour vous de jouer quelqu’un d’aussi lointain de votre personnalité ? Non, je ne crois pas. Vous savez, toute ma carrière a consisté à être un producteur. De musique, de films, de toutes sortes de choses. Et dans ma période où je faisais de la photo j’ai inventé des personnages dont j’ai écrit la bio et que j’ai re-photographié ensuite des années après. C’était moi sous plein d’aspects, avant et après, et c’était drôle.

Vous avez touché au moins 10 formes d’art et vous ne vous considérez toujours pas comme un artiste. Clairement pas. Je suis une personne qui saisit les opportunités mais je n’ai pas de talents particuliers à la base. Ou peut-être un. Celui d’écouter. Ce qui fait que dans ma vie j’ai eu la chance de rencontrer des personnes passionnantes qui se sont confiées à propos de leur travail, et à force d’écouter je me suis dit que nous pourrions éventuellement faire des choses ensemble. Je suis à la tête de restaurants à Zurich, je fais du vin en Argentine et je continue de faire de la musique, mais je vous assure que je ne suis ni restaurateur, ni œnologue et pas non plus musicien.

D’accord, mais vous êtes incroyablement talentueux ! Je dirai plutôt que j’ai envie de faire des choses. Avec Boris Blank à la fin des années 70, nous avions envie de produire de la musique sans savoir comment s’y prendre, n’étant pas musiciens. Boris l’est plus que moi même s’il n’a pas une approche classique dans ce domaine : il est musicien par tout son corps. Boris a commencé en froissant un journal, il a enregistré cela, en a fait une boucle et nous avions alors un rythme. Tout a commencé ainsi.

Reste que vous êtes un homme de luxe: une éducation dans une grande famille comme vous l’avez eue cela forme le goût, non ? Je ne suis pas d’accord avec cela. Le luxe n’est pas se promener en jet et avoir un grand bateau. Cela ne m’intéresse pas. Je préfère encore une fois produire. Comme avec Ulysse Nardin, dont j’ai environ 20% du capital, nous produisons des montres. Cela me plaît et fait du sens. 

Rassurez-moi, il y a quand même des échecs dans ce que vous entreprenez ? Plein. Prenez mon dernier film. J’ai adoré le réaliser malgré des conditions éprouvantes puisque je me suis retrouvé devant les tribunaux à cause de lui. La pellicule que nous avions utilisée pour le tournage avait été endommagée dans la phase de post production. Nous avons entamé une procédure judiciaire et remporté cette bataille. Au box-office, cela a été un flop total, et pourtant je l’aime comme un de mes nombreux enfants, même si cela a été un rejeton difficile à élever.

Mais au fur et à mesure de votre carrière, vous avez appris toutes sortes de compétences artistiques, non ? Je sais utiliser l’outil caméra par exemple, si c’est ce que vous voulez dire. Mais je reste toujours un débutant. Récemment, j’ai accepté de me produire dans une série de concerts en Allemagne. Le manager de tournée avait tout réservé et je ne pouvais plus me débiner. Pourtant, je n’avais pas encore écrit ce que j’allais jouer quelques semaines avant ! Petit à petit la pression aidant, je me suis mis à produire.

Vous envisagez d’explorer de nouveaux territoires de création ? Il est trop tôt pour en parler mais, ces temps-ci, j’écris. Une sorte de pièce. Mais difficile à ce stade d’en dire plus.

Qu’avez-vous appris de la vie, Dieter Meier ? Difficile de répondre de but en blanc. Mais je dirai qu’il faut toujours se laisser surprendre. Un de mes gauchos sur mes terres en Argentine, qui n’a sûrement jamais lu un livre de sa vie, va m’apprendre plein de choses parce qu’il ne réfléchit pas comme moi et envisage l’existence de manière complètement différente. Alors qu’a contrario je peux m’endormir en écoutant un très brillant professeur de philosophie qui ne va s’exprimer que par clichés. Il faut rester attentif et écouter les gens dont a priori on n’attend rien.

C’est ce qui a fait de vous un pionnier ? Je n’aime pas ces termes même s’il est vrai que des artistes ont exploré des pistes similaires à celles que j’avais tracées des années après moi.

Est-ce que vous vous sentez bien dans ces années 2010  Du point de vue musical, non. Le jazz qui m’a ouvert à la musique dans les années 50 parce qu’il m’a touché dans mon âme, ne me dit plus rien aujourd’hui. Ce ne sont plus que des virtuoses, mais ils n’ont rien à voir avec Miles Davis et les autres. La pop est pauvre aussi. J’adore Lady Gaga, à mon sens, elle est plus talentueuse que Madonna qui toute sa carrière n’a fait que pomper les autres. Mais ce n’est pas sa musique que j’aime tant que le spectacle qu’elle déploie.

Et qu’avez-vous appris des femmes ? Pas grand-chose puisque je suis marié avec la même depuis trente-cinq ans ! La recette pour durer a été de vivre 80% de nos vies dans nos mondes respectifs et de se retrouver à 20% pour échanger et nourrir la relation. A mon avis, si vous ne faites pas cela, vous êtes mort. Et cela ne nous a pas empêché d’avoir quatre enfants qui poursuivent leur chemin.

Crédit photo : Jonathan Heyer

Parr Stéphane

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