Bilan

Didier Cuche: côté piste, côté face

Le skieur suisse, champion du monde et vainqueur de six globes de cristal, a terminé sa dernière saison au top de sa forme en signant un nouveau record sur la piste mythique de Kitzbühel. Juste avant de profiter de son premier été sans entrainements, il nous livre anecdotes et souvenirs de ses dix-sept années de carrière.

Le 17 mars 2012, les images de ses adieux au cirque blanc descendant la piste en habits d’époque et skis en bois ont fait le tour du monde. Un final épique pour une longue carrière ponctuée par six globes de cristal, mais aussi par une médaille d’argent olympique en Super G et quatre podiums aux championnats du monde dont un titre. Si depuis Pirmin Zurbriggen, il est le skieur suisse le plus aimé, cela n’est pas dû seulement à ses performances sportives, mais aussi à sa philosophie. Aux antipodes de l’image du sulfureux et talentueux Bode Miller, Didier Cuche est le good guy du ski: constant, honnête et fair-play. Il a son franc-parler, pas toujours diplomate mais, allergique aux polémiques, il sait trouver le positif dans les situations les plus critiques.

Vous venez de terminer votre carrière d’athlète en apothéose, juste après votre victoire à Kitzbühel. Avez-vous déjà des projets pour la suite ? La seule nouveauté que je peux annoncer est ma collaboration avec Lasse Kjus, un skieur norvégien qui a lancé sa marque d’habillement. J’essaie de freiner les demandes qui arrivent car mon agenda est déjà bien rempli avec mes sponsors : Audi, Ovomaltine, Head et Corum.

Corum a justement lancé cette année l’Admiral’s Cup 44 Chrono Centro Didier Cuche. Votre effigie est celle d’un visage coupé en deux, le skieur et l’homme. Plutôt symbolique ? Oui, elle correspond bien à ce tournant de ma vie, encore de sportif mais passif, dans un rôle de représentation. Dans cette transition, je réalise comment mon expérience de sportif m’aide à aller de l’avant. C’est un gros bagage dont je n’étais pas vraiment conscient pendant ma carrière. Pour moi, c’est l’évidence de la force formatrice du sport.

De quoi vous êtes-vous réjoui le plus au moment d’annoncer votre retraite ? D’avoir plus de temps, de ne plus être dirigé par un calendrier qui se répète chaque année. Et aussi de pouvoir passer l’été ici plutôt qu’en Amérique du Sud d’où je revenais toujours des entraînements début septembre.

A propos des entraînements, dont on peut d’ailleurs visionner des extraits vidéo sur Internet, vous avez ironisé un jour à la télévision en déclarant que « vous savez vous faire souffrir ». (Rires…) Dans les vidéos sur internet on voit le côté ludique avec des exercices où je suis en équilibre sur toutes sortes de supports, ballon, plate-forme mouvante, mais il y en avait aussi d’autres moins drôles et plus répétitifs où le plaisir est dans le fait de remarquer la progression. Pour aller chercher des centièmes, il faut aussi aller chercher des tout petits détails pour rendre l’exercice plus complexe. Une fois ce facteur difficile maîtrisé, il y a automatiquement une progression dans l’agilité générale du corps.

On a évoqué la régularité et la discipline qui régit la vie de sportif d’élite, mais si les entraînements sont fixes et répétitifs, la carrière, elle, n’est jamais linéaire. La marche de progression est nettement plus grande en début de carrière. Par la suite il faut vraiment aller dans la précision, même si on s’améliore de 1% dans une progression de force, c’est déjà 1% de gagné. En ce qui me concerne, c’est vers 28-30 ans que j’ai atteint un physique très complet.

Cette année, un poisson d’avril sur internet vous annonçait comme nouvel entraîneur de l’équipe féminine. Un poste compliqué qui a eu beaucoup de changements ces dernières années. Pour le nouvel entraîneur, il y a du pain sur la planche. Chez les dames il y a eu beaucoup de blessées dans l’équipe de vitesse, mais le potentiel lorsque tout le monde est en bonne santé est très grand. Du côté slalom et géant, l’équipe a été décimée par le retrait de certaines qui auraient pu se positionner parmi les trente premières. Il sera très difficile de corriger le tir, mais pas impossible de créer un exploit individuel d’ici aux Jeux Olympiques de 2014 à Sotchi.

À ce propos, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vos entraîneurs ? Je dois beaucoup à Patrice Morisod car c’est avec lui que je suis passé dans le cadre de l’équipe suisse de ski. Dans la dernière période j’ai travaillé avec Roland Platzer, qui a un potentiel énorme.

Comment distinguez-vous donc un bon entraîneur ? Il y a des entraîneurs qui en font trop, qui cherchent trop de détails. L’entraîneur ne doit pas bourrer le crâne de l’athlète mais trouver l’élément essentiel dans la technique du skieur qui réglera plein d’autres problèmes. On pourra par exemple dire à l’athlète « ton bras est toujours en haut dans le virage » mais cela dépend effectivement d’un autre élément et ceux qui sont excellents arrivent à trouver cet autre élément.

En mars 2011 vous avez eu un différent avec Günter Hujara (directeur des courses masculines à la Fédération internationale de ski-FIS) à propos d’une des bosses sur la piste de Kvitfjell. Vos relations ont souvent été tendues ? Günter est un homme de fort caractère qui a un poste qui est superdifficile à gérer et que je ne ferai pour rien au monde ! Je l’ai toujours respecté et c’était dans les deux sens. Le seul reproche que je lui ai fait était celui d’être un peu borné, prenant des décisions sans prendre en compte les réserves que j’exprimais au nom de plusieurs athlètes et également en tant que membre du comité. Quand ce sont des accidents qui prouvent que vous aviez raison, il n’y a rien de plus triste. Je pense notamment à l’accident de Daniel Albrecht en 2009. En 2011 à Kvitfjell je lui avais signalé une bosse qui était à aplanir de seulement quelques centimètres, pour ne plus atteindre le point critique à l’atterrissage.

Comment la discussion s’est-elle transformée en feu de polémique ? Etant donné que Günter n’était pas prêt au changement, je lui ai simplement dit « fais comme tu penses mais ne t’attends pas de ma part que je ne dise rien à l’arrivée ». Ma phrase complète aurait dû être : « que je ne dise pas à l’arrivée que je ne vous avais pas averti » tandis que lui a pris ma phrase comme des menaces, comme si j’allais parler à la presse. Du coup l’affaire est montée en escalade avec une amende de 5000 francs prononcée, et ensuite retirée, par la FIS. Ce qui importe est que cela a finalement fait bouger les choses car le dénivelé a été réduit.

Un engagement pour la sécurité tout à fait légitime si on considère que, dans le ski, les risques en cas d’accident sont importants. Il suffit de penser aux 140/h qu’un skieur peut atteindre en descente. Un accident peut mettre un terme à une carrière. J’ai eu la chance de vivre seulement trois grosses blessures qui n’ont jamais atteint mon intégrité physique : un fémur cassé à 19 ans, un tibia cassé à 21 ans, le ligament croisé déchiré en 2005. Toujours à cause d’inattentions et jamais lors d’une performance ou d’un saut spectaculaire !

L’accident est susceptible de faire basculer la vie d’un athlète et demeure certainement une source d’inquiétude. Toutefois est-ce qu’il serait possible que, dans certains cas, ces pauses obligées puissent finalement devenir bénéfiques dans l’évolution d’un athlète ? Oui, cela s’est vérifié avec ma dernière blessure au genou en 2005. A 31 ans, j’étais conscient que c’était la dernière blessure avant la fin de ma carrière. J’ai donc décidé de profiter pleinement de mon métier. Quand on est jeune, on doit prouver à tout le monde, et à soi-même, qu’on a sa place. On a la tête dans le guidon, on prend des risques, on est focalisé exclusivement sur la performance. Cet accident m’a aidé à avoir du recul et à prendre du bon temps. Du coup je m’accordais de me coucher à minuit plutôt qu’à 22h ou de boire un verre avec les entraîneurs ou les amis. Cela m’a permis de me détacher pour être encore plus concentré après.

A la télévision nous avons pu assister à l’euphorie de vos victoires, saluées par le légendaire ski-flip. Il y a des moments moins radieux que vous pouvez nous citer ? Quand les résultats sont bons, on est en communion avec le public et c’est magnifique d’être dans cette ambiance festive, mais quand ça va mal, et si la presse enrajoute une couche, ça peut devenir très désagréable. Ca m’est arrivé de sentir dans la rue des regards pesants, mais fuyants. Au début des années 2000, par exemple, les résultats de l’équipe suisse n’étaient pas bons et à ce moment-là j’ai pu sentir que la Suisse était demandeuse et revendicatrice au point que, quand l’équipe s’est plainte des combinaisons, cela a été pris comme des excuses.

Comment avez-vous finalement réussi à vous faire entendre ? Nous nous étions rendu compte que la hiérarchie de nos niveaux respectifs était respectée, non pas entre 1 et 15 mais entre 10 et 40. Avec des skis différents, des servicemen différents, des facultés et des physiques différents, quelqu’un devait bien être devant de temps en temps. Le seul dénominateur commun était la combinaison. Nous avons donc fait des tests nous-mêmes, avec un athlète qui gardait la combinaison officielle et deux athlètes qui changeaient tout le temps. Nous avons même réussi à tester les combinaisons de certaines autres nations, comme celles des Autrichiens et des Canadiens. Sur plusieurs manches nous avons pu vérifier une différence de sept dixièmes sur une minute. Avec cette preuve nous avons pu faire bouger les choses. La première course avec les nouvelles combinaisons à Kitzbühel, le 24 janvier 2004, Ambrosi Hoffmann était troisième et moi-même dans les dix premiers. Une semaine après, à Garmisch, je prenais la première place. Ce qui est positif est qu’à partir de ce moment-là, toute la recherche en soufflerie et équipement a repris.  

A propos d’équipement, que pensez-vous des nouveaux skis qui viennent d’être introduits et qui seront dans les compétitions de la prochaine saison ? Ils sont plus longs et moins taillés et obligent à se positionner différemment. C’est une adaptation, mais dans les sports de vitesse il n’y aura pas de différence. C’est dans le slalom géant que le plus grand pas en arrière a été fait car ces skis plus longs et plus étroits rendent les virages plus difficiles. Encore une fois, la FIS a probablement pris une décision tête baissée plutôt que consulter l’avis général des athlètes. Il y avait peut-être un entre-deux plutôt qu’aller dans ces extrêmes. Il y aura des commentaires au début de la prochaine saison et puis, à partir de la mi-saison, on n’en parlera plus.

Nous sommes bien évidemment très curieux d’en savoir plus sur les coulisses du monde du ski. Parmi les skieurs, par exemple, avez-vous des rituels récurrents ? Même sans être forcément superstitieux, chaque athlète a sans aucun doute son rituel. Parfois même des tocs! Certains étaient visibles à la télévision, d’autres pas. Je me rappelle très bien de ce skieur qui fermait et ouvrait toutes les boucles de façon répétitive et fébrile. Dans ce cas le rituel était un peu extrême ! Mais je ne vous dirai pas de qui il s’agissait ! En tout cas cela sert de starter pour la tête, pour que le corps prenne conscience qu’il faudra bientôt se lancer.

Et vous, quel était donc votre starter ? Je croisais les bâtons. Comme la partie gauche de notre corps est dirigée par la partie droite du cerveau et vice-versa, il y a un exercice mental qui consiste à imaginer cette croix de différentes façons. Au début on peut s’aider en visualisant une colonne de lettres et une autre de chiffres et on essaie d’aligner A avec 1 et B avec 2. À force, je pouvais avoir cette croix devant les yeux en une fraction de seconde et le croisement des bâtons servait à accentuer ce système de recentrement. Ce signal m’aidait à me mettre tout de suite en condition de course, même avant la compétition officielle.

Certains font justement référence à vos dernières saisons, de 2007 à 2012, comme les années « révélation ». Tout le travail des années précédentes a donné ses fruits. Les globes conquis coïncident avec le changement de ma marque de ski et avec l’envie de savourer pleinement le reste de ma carrière suite à mon ligament déchiré en 2005.

Vous avez eu une très belle carrière qui compte 67 podiums. Il vous manque seulement l’or olympique, effleuré à plusieurs reprises. Vous avez des regrets ? Bien sûr, ça aurait été magnifique d’avoir également gagné la médaille d’or, mais j’ai une magnifique médaille d’argent (Jeux Olympiques de Nagano en 1998). Encore aujourd’hui, quand je regarde les images de cette victoire, je revois l’extrême bonheur et surprise que j’avais vécus. En descente j’avais eu le meilleur résultat pendant l’entraînement mais finalement je suis passé à côté du podium. En super G j’ai donc sorti toute ma rage. Voilà pourquoi je suis très fier de cette victoire. Il faut savoir accepter les défaites. La chose la plus folle qui m’est arrivée est de perdre le globe dans une discipline quand j’avais 99 points d’avance sur celui qui a gagné ! Encore une leçon pour donner toujours le maximum.

Crédits photos : David Houncheringer

Francesca Serra

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