Bilan

Deux femmes dans le carré d’as

Phénomènes rares dans l’univers du luxe, deux femmes dirigent les départements les plus sensibles du domaine. Maîtrisant leur savoir-faire à la perfection, elles savent mieux que personne sentir les besoins du marché. Rencontre avec Lucia Silvestri, directrice du département création haute joaillerie chez Bulgarie et Carole Forestier-Kasapi, responsable création mouvements chez Cartier.
  • Crédits: Antonio Barrella et Guillaume Perret
  • Crédits: Antonio Barrella et Guillaume Perret

Lucia Silvestri  l’oracle des couleurs

Rome. Lungotevere. Dans la grande salle des pierres, à l’étage, Lucia Silvestri contemple. Face à elle, les centaines de gemmes précieuses forment une mosaïque de couleurs aléatoire. Depuis trente ans, c’est un rituel. Lucia Silvestri et Paolo Bulgari « dressent » la table pour le café matinal. Il n’y a qu’eux. Ils se font face. Dans un silence quasi religieux, ils échangent sur l’humeur du jour, les nouvelles du monde.

Puis, peu à peu, ils forment des colliers imaginaires, posent les cabochons d’émeraudes, de saphirs birmans ou de pierres encore plus rares. Leur sensibilité se complète. Depuis longtemps, la jeune femme rentrée chez Bulgari pour un stage d’été à 19 ans a toute la confiance du maître. Elle le vouvoie toujours et scrute encore l’approbation du mentor de son regard couleur de jade. Sa connaissance du métier, elle la doit aux deux frères Paolo et Nicola Bulgari, acquise jour après jour à leur contact.

Aucun livre n’aurait pu lui souffler les secrets que livrent les gemmes à qui sait les regarder, l’art de négocier les pierres, la science des couleurs, et par-dessus tout sentir, au simple toucher, l’énergie et la valeur d’une pierre. « Peut-être parce que les pierres ont des millions d’années, analyse Lucia Silvestri, je sens leur énergie, sans forcément l’expliquer. C’est pour cela que j’ai toujours besoin de les toucher. Selon moi, c’est parce que nous vivons un amour réciproque. J’ai eu un coup de foudre pour la pierre de couleur, cet été-là. La passion ne m’a jamais lâchée. » 

Un métier essentiellement masculin

Elle étudiait la biologie, les deux frères Bulgari, dont les enfants étaient encore trop jeunes, avaient besoin d’une aide, de quelqu’un à qui passer leur savoir. Ce fut une femme. Du jamais-vu dans le métier. Elle raconte la difficulté de ses premières négociations, la dureté du milieu. Mais Lucia Silvestri respecte, apprend et persiste. Aujourd’hui elle en rit.

« Maintenant, face aux hommes, j’ai une grande satisfaction à les mettre en difficulté (rires), à tenir le couteau par le manche. Je crois que malheureusement je suis encore l’une des seules femmes du métier, à ce niveau de négociation. Descendre dans les mines aussi comporte ses aspects surprenants. J’y vais peu, car je n’achète pas les pierres brutes, mais c’est utile pour y comprendre les conditions de travail. Mais figurez-vous que les femmes, au Sri Lanka par exemple, ne sont pas les bienvenues dans les mines. Nous portons malheur, paraît-il! Avec moi, ils ont fermé un œil, mais ils n’étaient pas contents. »

Aujourd’hui considérée comme l’une des plus grandes expertes en pierres de couleur, Lucia Silvestri sait voir dans chacune le potentiel caché, déceler l’esprit Bulgari. L’essentiel du métier en somme, car face à une pierre d’exception, toutes les marques de haute joaillerie sont sur les rangs.

« Les pierres sont toujours belles, certes, mais il faut savoir reconnaître celles qui incarnent Bulgari. Je peux être face au saphir le plus rare du monde, je ne le prendrai pas s’il n’a pas ce « visual appeal », cette douceur, cette couleur ni trop claire ni trop foncée. La taille ne doit pas être lourde. Nous retaillons s’il le faut les pierres pour leur donner l’élégance à l’italienne, le toucher typique du cabochon. Nous préférons le style au poids. »

Savoir exploiter le meilleur d’une pierre

Elle se souvient d’avoir pris tous les risques, lors d’un voyage à Jaipur, il y a deux ans, pour un collier de saphirs cylindriques d’un poids total de 3000 carats. « Lorsque j’ai vu l’énorme collier, trop ethnique, aux pierres trop foncées, je ne pouvais pas l’accepter en l’état. Pourtant, au cœur des saphirs cylindriques, j’y ai vu de la vie. J’ai alors suggéré à mon contact, fournisseur indien déjà réputé au temps des maharadjahs, de couper les pierres en deux. Il m’a prise pour une folle. Et je le comprends. Il ne voulait pas prendre un risque sur 3000 carats. »

Huit mois plus tard, il lui présente, par surprise, les saphirs coupés en deux. « Ce fut un choc ! Sublime! Il m’avait suivie dans mon intuition qui se révélait spectaculaire. J’ai téléphoné à Paolo Bulgari, il m’a fait confiance, sans les voir. Je suis alors restée une semaine pour la négociation. J’étais très nerveuse, car c’était une taille unique. Une somme colossale. Une prise de risque énorme. Lorsque les pierres sont enfin arrivées à Rome, Paolo Bulgari, toujours très sévère, sérieux, s’est assis en face de moi. Il a ouvert le sachet de papier. Il a gardé le silence, longtemps. Puis il a lâché : « Brava, bellissimo ! On va faire un bracelet ! » Et il l’a dessiné tout de suite. Le bracelet est certainement aujourd’hui l’un des bijoux les plus beaux de l’histoire de Bulgari. Une histoire unique, 250 carats d’émeraudes, ainsi que des diamants, rubis, spinelles. A Portofino, le premier jour de l’événement haute joaillerie, le bracelet s’est vendu à la première cliente, une femme asiatique au goût exceptionnel. C’est une œuvre d’art. Et de cette taille unique est née une collection Takkhti. Chez Bulgari tout naît d’une pierre ou d’un symbole de Rome. »

Des défis colossaux

La marque de haute joaillerie et d’horlogerie, aujourd’hui en mains du groupe de luxe LVMH (le groupe déboursera au total 4,3 milliards d’euros en 2011) a de grandes ambitions. Bernard Arnault veut faire du joaillier italien le fer de lance du marché. Réorganisation et internalisation de la chaîne de production, modernisation des forces créatives, investissement dans l’innovation ont été opérés ces dix-huit derniers mois.

Avec une progression de 13% de la production en 2014 par rapport à 2013 et plus d’un milliard de CA selon nos estimations, Bulgari veut garder le rythme. Au fil de la visite des ateliers de haute joaillerie et bijouterie, on comprend que les collections 2016 et 2017 qui s’esquissent sont clairement orientées pour que les parts de marché tombent dans l’escarcelle de la marque.

Lucia Silvestri est aujourd’hui entourée d’une équipe créative de six personnes, mais elle dessine et décide toujours les grandes lignes des collections haute joaillerie qui, chaque année, se composent d’une cinquantaine de pièces uniques. Cette année, la collection I Giardini, présentée à la presse et aux clients internationaux en juin, a eu pour théâtre une demeure toscane aux jardins somptueux.

Preuve que l’esprit dolce vita séduit, plus des trois quarts des pièces ont été vendues en quelques jours. Et il n’y a qu’à voir défiler les curieux dans la boutique mythique de Rome via Condotti, là même où Richard Burton et Liz Taylor se disaient leur amour à coup d’émeraudes et de saphirs, pour comprendre que la story fonctionne. Même si aujourd’hui, avoue le manager des lieux témoins de ces élans romantiques d’une autre époque, sur le fameux canapé de velours où se prélassaient les stars hollywoodiennes, ce sont plutôt les Asiatiques geeks affairés sur leur tablette qui s’y abandonnent, en attendant le choix de leur dame. Une autre idée du glamour.

Carole Forestier-Kasapi, La révolutionnaire

Le poids de l’histoire horlogère, les difficultés arides d’un mécanisme cent fois revisité ne semblent avoir aucune prise sur Carole Forestier-Kasapi. Tout semble couler d’un naturel trivial chez cette femme au regard extralucide. Malgré les enjeux stratégiques importants de la branche, elle dirige la cellule haute horlogerie et mouvement de Cartier d’une main ferme et leste à la fois.

Elle ne boude pas son plaisir d’être à la tête du département mouvements qui compte une centaine d’ingénieurs au développement technique, une manufacture puissante (Cartier est le premier employeur de La Chaux-de-Fonds) mais suffisamment récente pour s’affranchir des mythes horlogers souvent limitatifs.

Divisée en six sites de production, la manufacture Cartier produit sur le site chaux-de-fonnier boîtiers, verres minéraux, aiguilles, bracelets, fermoirs, décolletage et taillages, des pignons et roues, usinage des ponts et platines et procède à l’assemblage, l’emboîtage et même à la restauration de pièces anciennes. Inauguré en 2000, le site a passablement revu l’organisation de sa production, aujourd’hui en ligne, réduisant de 250 à 20 jours le temps entre la production d’un modèle et sa disponibilité sur le point de vente.

Aujourd’hui reconnue comme l’une des plus grandes expertes en haute horlogerie, rare femme à avoir su, à coup d’idées de génie, s’imposer naturellement sur l’échiquier des rois surpuissants, Carole Forestier-Kasapi reconnaît que la partie a été rude à ses débuts. « Le milieu était très conservateur. Bien sûr, comme dans tous les métiers, il faut savoir faire ses preuves, mais en tant que femme, vous devez les faire deux fois. Vous partez avec un double handicap. Et le fait que je sois Parisienne n’a rien arrangé, j’avais toutes les tares ! » (Rire.) 

Penser en 3D

Habituée dès sa naissance à baigner dans l’univers horloger – ses parents avaient un atelier de restauration de pièces anciennes à Paris – la micromécanique était son terrain de jeu. « Après l’école, j’aimais traîner dans l’atelier, j’inventais des mouvements, je démontais ce qui me passait sous la main pour comprendre comment tout ça fonctionnait. Mais remonter patiemment les mouvements, à l’établi, non, hors de question! Au grand dam de mon père, ce n’était pas le métier d’horloger qui m’intéressait, mais celui d’ingénieur. C’était devenu une passion. »

Elle intègre alors l’Ecole d’horlogerie de La Chaux-de-Fonds, au moment où le métier était au plus bas. Alors que tout le monde dessinait encore à la planche à dessin, elle demande à passer son examen de fin d’apprentissage sur informatique. Du jamais-vu. Elle poursuit par une école d’ingénieurs, puis tente sa chance dans un bureau technique indépendant.

« Mais j’ai été très vite frustrée de ne pas maîtriser l’ensemble du processus, aucun retour sur les mouvements que je créais ne me parvenait. Renaud & Papi et, en particulier Giulio Papi, m’a offert une place à la tête du bureau technique. J’avais enfin sous la main une manufacture intégrée qui me permettait d’analyser l’entier du processus créatif. »

Aujourd’hui, l’ampleur des défis de la manufacture Cartier est à sa mesure. A son actif, 45 mouvements créés, dont 33 en haute horlogerie. Mais elle ne compte pas. Son atout ? Arriver à se projeter dans le mouvement, en 3 dimensions, à imaginer qu’elle est de la taille d’une puce, assise sur le bord d’une noyure et qu’elle voit passer les roues au-dessus d’elle. L’horlogerie peuple ses rêves pratiquement chaque nuit. « Il faut qu’un bloc-notes soit impérativement à mes côtés pour que je puisse noter l’idée, même en pleine nuit. Ça m’arrive tout le temps, ce sont les seuls rêves dont je me souvienne d’ailleurs, il paraît que c’est normal (rire). » 

L’innovation doit faire sens

Elle avoue n’avoir jamais eu une seule idée créative à la manufacture. Sur place, elle doit gérer, trouver des solutions. « Je sais comment déclencher le processus créatif. Ça se travaille, ça se cultive. Mais il ne peut exister que dans la positivité. Si je suis triste ou mélancolique, je peux oublier ! » Mais, par-dessus tout, Carole Forestier-Kasapi part du principe que pour être créatif il faut savoir faire sa culture.

Depuis son enfance, la bibliothèque familiale très fournie en livres horlogers a forgé son savoir. Si elle doit inventer un mécanisme, elle va faire le tour du sujet dans son ensemble et lire tout ce qui se sera fait sur le mouvement dans le passé. Pour elle, c’est aussi ça être créatif. Elle en a besoin. Elle reconnaît une obsession de la connaissance technique parfaite, clairement liée à une histoire de confiance.

« C’est une réalité. On ne connaît pas tout. Il faut pouvoir apporter quelque chose en plus à l’histoire de l’horlogerie. Sinon, ça n’a aucun intérêt. Ça demande du temps. Mais Cartier me fait confiance. Et quand je dois me projeter en 2025, il n’y a aucun référent. Le seul que je me permette d’avoir, c’est le client. J’anticipe ses besoins. Je n’ai aucune envie de suivre la tendance, je veux la faire. Le même état d’esprit qui anime Cartier depuis toujours. »

Faire mieux que le passé, mieux que ses pairs dans un contexte très concurrentiel, une double pression à ses yeux ? Carole Forestier-Kasapi a un immense avantage, elle n’est pas freinée par une maison qui a un lourd héritage. Elle peut se permettre le regard neuf. Son rôle ? Définir tous les développements horlogers et y amener du sens. Ce qu’elle adore plus que tout ? Partir de la feuille blanche.

« Lorsque Cartier m’a demandé de réinventer le tourbillon, j’ai adoré. Il fallait forcément innover en termes d’affichage, rester dans l’esprit Cartier. Alors j’ai imaginé une petite seconde – ce que la cage de tourbillon intègre souvent – et, partant de là, j’ai pensé à la seconde centrale en mettant la cage de tourbillon au centre. L’idée est venue en un quart d’heure. Je voyais déjà comment le faire. L’astrotourbillon était né. »

Elle avoue trouver davantage passionnant d’inventer un élément créatif plutôt qu’un nouvel organe qui pourra équiper plusieurs mouvements. Mais les deux demandent une projection dans l’avenir, une logique de production très affûtée.

L’un des esprits les plus créatifs du milieu

Carole Forestier-Kasapi est réputée posséder l’un des esprits les plus créatifs et prolixes de la profession. L’équipe de développement mouvement prête à la suivre se compose d’une quarantaine de collaborateurs. Il en découle une multitude de nouveautés horlogères proposée chaque année aux clients.

« Ce n’est pas en regardant les magazines horlogers pour voir ce que les confrères font que je vais avoir une idée ! Ça n’est jamais venu comme ça, en tout cas. Il faut être curieux de tout. L’autre jour j’ai démonté mon aspirateur ! Mon mari m’a prise pour une folle (rire). Vous savez, ce truc magique du bouton qui rembobine à toute vitesse le câble, eh bien j’ai voulu comprendre comment il fonctionnait. Il a fallu que je démonte. Evidemment après je n’arrivais plus à le remonter ! (Rire.) L’innovation n’a pas de frontière. L’horlogerie n’est pas le centre du monde. Il faut aller voir le médical, l’automobile, l’aéronautique. Et malgré tout cela il arrive quelquefois que quelqu’un sorte la même idée avant vous. Cela m’est arrivé une fois à quelques mois du SIHH. J’ai dû rebondir, modifier. Je ne le souhaite à personne, un monde s’écroule ! »

D’ici à 2025, Carole Forestier-Kasapi peut voir venir sans trop s’inquiéter, elle qui a déjà des dizaines de concepts inscrits au programme. La conjoncture économique sera son seul métronome. 

Cristina d’Agostino

Aucun titre

Lui écrire

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."