Bilan

Des Jaguars dans les montagnes

Icône de l’industrie automobile et des Swinging Sixties, la Jaguar Type E a fait ses débuts il y a cinquante ans au Salon de l’Auto de Genève. En route dans les lacets du Klausen derrière le volant d’une légende.

C’était lors d’un des rares dimanches ensoleillés de juin 2011. Les prés du Linthal arboraient le vert éclatant des pelouses britanniques sans cesse arrosées par la pluie. Les 303 virages d’un itinéraire légendaire s’apprêtaient à accueillir une voiture de légende : la Jaguar Type E 5,3 litres V12 Convertible. Une journée idéale pour une expédition automobile au col du Klausen, qui relie Glaris à Uri, un trajet aussi historique que la prestigieuse marque de Coventry. Aucune course de côte n’est devenue aussi mythique que celle du Klausen dont les 21,5 kilomètres de chaussée gravillonnée entre le bourg de Linthal et le col ont vu défiler les bolides de 1922 à 1934. A vrai dire, dans les Roaring Twenties, on ne vit aucune Jaguar vrombir sur terre battue. Les bolides de course de Swallow Sidecars – ainsi que se nommait le constructeur jusqu’à son changement de nom en 1945 – illustraient déjà l’esprit sportif britannique, en rivalité avec Bentley, MG et Riley. La Jaguar Type E a été présentée en mars 1961, au parc des Eaux-Vives à Genève. Le fondateur de l’entreprise, Sir William Lyons, en avait transporté deux exemplaires sur les rives lémaniques, un pour le stand du Salon, l’autre pour des courses de test sur un tronçon de route de montagne fermé aux abords de Genève. La liste des journalistes inscrit pour une course d’essai fut telle, qu’il fallut en faire venir un troisième d’Angleterre. Norman Dewis, le chef des pilotes d’essai de la marque, l’amena de la fabrique de Browns Lane, près de Coventry, jusqu’à la Cité de Calvin par le ferry Douvres-Calais, puis à travers toute la France, en un gymkhana avalé en 14 heures seulement.

Jubilée jubilatoire

Pour célébrer les 50 ans de la naissance de la Type E, une Série III Convertible de 1972 et son ancêtre XK 5,0 V8 Convertible ont été alignées en 2011 sur les lacets du Klausen. Au programme : grimpée du col au volant de l’Oldtimer tiré de la collection de l’importateur automobile Walter Frey, puis descente sur Altdorf à bord d’un modèle anniversaire 50 E distribué en Suisse à 50 exemplaires seulement. La courtoisie anglaise n’étant pas un vain mot, deux mécaniciens suivaient à quelques virages de distance à bord d’une Land Rover Discovery. Quarante années de technologie automobile séparent les deux véhicules, tous deux à la pointe du progrès à leur époque. La Série III du Type E, construite de 1971 à 1974, à raison de 7990 exemplaires du modèle Convertible et 7297 de la version Coupé, a constitué à la fois l’apogée de la performance de la gamme E et ses adieux. Comme s’il l’avait deviné, le réalisateur Hal Ashby confiait en 1971 au décadent Harold, de Harold et Maud, l’un de ces modèles transformés en corbillard. A la fin du film, il précipitait en un mouvement spectaculaire cet exemplaire unique dans l’abîme. Démoli, incendié, il n’en est resté qu’un tas de ferraille. Le début de la crise pétrolière des années 1970 a hâté l’arrêt de la production de la Type E, sa consommation moyenne affichant 20 litres au 100 kilomètres. Les prescriptions en matière de gaz d’échappement et de sécurité aux Etats-Unis, premier marché de Jaguar, accentuaient les problèmes d’écoulement. L’ultime modèle type E est sorti d’usine en 1974. Mais le prestigieux moteur 12-cylindres de la Série III est resté jusqu’en 1997 la référence du programme de motorisation de la marque : 160'000 blocs moteurs V12 ont équipé les modèles de la série XJ. Avec ses 5,3 litres de cylindrée développant 314 chevaux, le moteur Série III propulse la voiture à 100 km/h en 6,6 secondes à une vitesse maximale de 240 km/h. Même aux normes actuelles, le confort de conduite et la souplesse du V12 restent exceptionnels. N’était le plaisir d’exploiter la boîte de vitesse entièrement synchronisée à quatre rapports et de jouir des sonorités produites par le moteur, on pourrait aisément escalader la route du Klausen en troisième – mais ce ne serait décidément pas très sportif.

Du fait de sa forme, la Jaguar Type E a été dès sa naissance l’incarnation de la voiture de sport. Sa carrosserie au style emblématique est l’œuvre de l’ingénieur aéronautique Malcolm Sayer qui, auparavant, avait déjà dessiné les bolides de type C et D qui triomphèrent au Mans. Enzo Ferrari lui-même qualifiait la Type E de «plus belle voiture du monde». Mais ce n’est pas uniquemment par sa beauté que la Type E enfonçait ses concurrentes en 1961 : avec son prix de 1550 livres sterling de l’époque (environ 40'000 livres d’aujourd’hui), elle était moins chère de moitié qu’une Aston Martin DB4 ou qu’une Ferrari 250.

 La Jaguar Type E a été présentée pour la première fois en mars 1961, au Parc des Eaux-Vives à Genève.

Fauve britannique L’interminable capot de la Série I E abritait six cylindres en ligne développant 265 chevaux avec une cylindrée de 3,8 litres. Avec une vitesse de pointe selon usine de 240 km/h, elle fut qualifiée alors de «voiture de série la plus rapide du monde». L’apogée de la performance intervint en 1971 avec les modèles Série I et II de 4,2 litres du moteur V12 présenté en 1971. Seules Ferrari et Lamborghini proposaient à l’époque des 12-cylindres comparables. Révolutionnaire par sa forme, la Type E était conçue comme une voiture de sport sans compromis. Mais la combinaison de puissance et d’élégance en faisait un fauve à l’accent britannique dans lequel on aimait s’afficher. Brigitte Bardot l’a conduite, Tony Curtis, Steve McQueen et le détective privé Jerry Cotton, de la série policière du même nom, sillonnaient New York derrière son volant. En quatorze ans, Jaguar a vendu 38'519 coupés et 33'996 roadsters. La production a officiellement cessé en avril 1975 avec une série spéciale de trente exemplaires à la carrosserie intégralement noire.

Bienvenue au club Devenue « classic car », la Jaguar Type E connaît désormais une seconde vie. En Suisse, le Jaguar Driver’s Club Switzerland (www.jdcs.ch) et le Jaguar-E Club (www.jaguar-e.ch) veillent à assurer la pérennité de la voiture-culte. L’Oldtimer Galerie Toffen organise des ventes aux enchères où sont régulièrement adjugées des Type E (www.oldtimergalerie.ch). Les roadsters de la première série et les Convertibles à moteur 12-cylindres sont les plus coûteux. Un 12-cylindres fidèlement restauré avec permis de circulation dépasse les 75'000 francs, tandis qu’on trouve des Type E Coupé 2+2 pour moins de 50'000 francs. Ceci dit, il convient de se méfier des véhicules importés des Etats-Unis : s’ils proviennent de Californie, ils ont été conduits le long de la côte et souffrent, dans leurs parties creuses, de l’attaque du sel marin. Mieux vaut choisir un modèle qui a roulé dans les contrées désertiques de Reno ou de Las Vegas. En revanche, la Type E exposée depuis 1996 au Museum of Modern Art de New York est en parfait état : bleu métallisé, ce roadster est une des très rares automobiles à figurer dans la collection permanente du musée.

Une histoire de famille : Jaguar Type E 5,3 V12 Série 3 et Jaguar XK 5,0 V8.

De la gamme sportive au grand tourisme

Dans l’histoire des voitures de sport de Jaguar, la Type E est un intermède entre les modèles XK (de 1948 à 1991) et les modèles XJ-S (dès le milieu des années 70). Ces derniers ont été supplantés par les modèles familiaux grand tourisme de la gamme XK. A côté des deux-places exiguës, Jaguar a toujours construit des berlines. Baptisées Saloon ou Sedan, les modèles MK et, plus tard, les XJ12 S présageaient les actuelles limousines sportives XF et limousine de luxe XJ. Jaguar a présenté au printemps, au New York Auto, les modèles millésime 2012. La Jaguar XKR-S est le nec plus ultra. Elle est équipée d’un moteur compressé V8 de 5,0 litres et 550 chevaux, atteint une vitesse de pointe de 300 km/h et accélère de 0 à 100 km/h en 4,4 secondes, ce qui en fait le modèle de série le plus puissant de toute l’histoire de l’entreprise. Avec la nouvelle XF 2,2 litres Diesel de la gamme moyenne-supérieure, le luxe s’allie à la performance sportive. Le nouveau 4-cylindres diesel et ses 2,2 litres développent 190 chevaux. Avec une consommation moyenne de 5,4 litres seulement, c’est le moteur le plus économique jamais construit par la firme anglaise. Tout en noir, le Black Pack jusqu’alors réservé aux modèles XKR sera proposé dès 2012 pour tous les modèles. Toutes les parties de carrosserie habituellement chromées se présentent en noir mat. Y compris les grandes jantes de 20 pouces. Mais au-delà de ces nouveaux modèles, ce que les fondus de la Type E attendent encore, c’est un petit roadster, une voiture de sport de la meilleure veine britannique.

Crédit photo: Dr

Konrad Koch

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