Bilan

Des chaussures et des hommes

Ils les collectionnent, les réparent ou les bichonnent. Rencontre avec trois calcéophiles avertis, amoureux fous des très beaux souliers.

Yohan Seror: Le cordonnier

Genève, ville chic et qui marche. Une ville dont le bassin possède un fort potentiel de piétons de luxe «avec ses multinationales, ses avocats et ses banquiers qui doivent être bien habillés. Donc bien chaussés», remarque Yohan Seror, le cordonnier haut de gamme le plus couru de la région. Dans son atelier des Eaux-Vives, ce compagnon né à Paris relifte les souliers fatigués d’une clientèle qui a du style. Ici, le top des marques pour hommes (John Lobb, Weston, Santoni, Crockett & Jones) copinent avec le tout fashion féminin (Chanel, Vuitton et Louboutin). «Les chaussures pour femme constituent notre principale source de travail. Elles s’usent plus vite mais les réparations y sont aussi plus légères». Si les filles drainent le gros du boulot, c’est aussi qu’elles subissent la pression du look, celle qui les pousse à accumuler du talon aiguille à la tonne et à en changer à chaque passage de saison. Ce qui n’est pas le cas des hommes chez qui les chaussures restent davantage une affaire de code qu’une histoire de mode. «Un homme qui entretient bien ses souliers, peut les  garder 20 voire 30 ans. Du coup, les réparations sur les modèles masculins sont souvent plus conséquentes», continue Yohan Seror qui a démarré dans le métier en apprenant la botterie du côté de Strasbourg, Nevers, Angers et Paris. La condition sine qua non pour savoir les réparer dans les règles de l’art. «La réparation, c’est là que je suis le meilleur. Fabriquer des chaussures ? J’aurais pu, mais il y a peu de place pour les excellents artisans bottiers. La clientèle est minuscule, l’embauche rare. En vingt ans, la France en a produit deux, immenses : Anthony Delos et Pierre Corthay.»

Ceci dit, depuis quelques temps, la cordonnerie de luxe profite d’un nouvel engouement. «Au début de mon compagnonnage, je m’attelais à un métier en péril. Aujourd’hui, tout a changé. Le savoir-faire haut de gamme attire de plus en plus de jeunes apprentis passionnés», explique Johnny Piot, aspirant compagnon cordonnier-bottier français arrivé chez Seror il y a une année et qui s’en va poursuivre son «Tour» à travers l’Europe en rebondissant d’une cordonnerie à l’autre. «C’est Berluti qui a bouleversé les mentalités dans les années 90», reprend Yohan Seror qui forme aussi Joséphine Bailat, l’unique apprentie bottière de Suisse romande. «Il a adapté l’esprit de la chaussure pour femme à la chaussure pour homme. Il a incité des nouvelles marques à se lancer. Il y a 20 ans, il y en avait peut-être six. En 2011, on en compte facilement une trentaine.» Comme souvent, c’est le réseau qui a changé la donne et permis à cet artisanat du cuir de sortir de sa confidentialité. «Internet a beaucoup fait pour raviver l’intérêt. Quand j’étais apprenti, l’âge moyen des acheteurs tournait aux alentours de 50 ans. Maintenant, la moitié de ma clientèle sont des jeunes de 20 ans qui sont très bien renseignés et savent qu’en achetant une paire de chaussure haut de gamme ils investissent dans un produit qui va durer.»

Yohan Seror, 6 rue des Marronniers, Genève, 022 735 83 01, www.cordonnerie-seror.ch

Olivier de Mestral: Le collectionneur

Son atelier se trouve au fond d’une ruelle tranquille de Nyon. Après dix ans à gérer la fortune des autres, Olivier de Mestral a quitté la banque pour le cuir «une passion qui me porte depuis l’enfance», explique le sellier qui a appris le métier chez Jean Müller à Genève. Sellier-équestre depuis deux ans, le Vaudois fabrique également de la maroquinerie, de la bagagerie, oeuvre pour la voile (oui il y a aussi du cuir dans l’artisanat naval) et l’automobile de collection (il vient de terminer une malle arrière pour un «old timer», une MG). Mais pas de chaussures. «ça ne c’est pas présenté. En Suisse il n’y a pas de formation de bottier. Ici, on met en avant la solidité et le travail soigné, moins le style et l’esthétisme. L’armée, notamment, perpétue une tradition extraordinaire qui allie efficacité, travail bien fait et durabilité mais ne se soucie guère des apparences. Nous n’avons pas cette culture du beau telle que vous la trouvez en France ou en Angleterre.» A défaut de produire des souliers donc, Olivier de Mestral les collectionne. «J’aime leur côté intemporel. Et puis, c’est quand même l’objet qui nous relie à la terre. Etre bien dans ses pompes, l’expression est révélatrice, non ?» Du coup, il en possède 45 paires, dont une trentaine qu’il ne porte pratiquement jamais. «Je les achète par pur esprit de collection. Celles-ci me plaisent parce qu’elles représentent un moment important dans l’histoire de la botterie ou dénotent d’une technique, d’un montage incroyable.» Au niveau des coloris, le sellier reste dans la norme: brun, noir, parfois bordeaux.

«De la même manière en bon calcéophile, je préfère les formes classiques qui ne craignent pas les modes.» Calcéophile ? «Un néologisme qui désigne l’amoureux de très belles chaussures. Rien à voir avec du fétichisme», précise Olivier de Mestral qui se souvient très bien de ses premières Church. «Elles appartenaient à mon père. Je les ai cirées pendant des semaines. Je devais avoir 15 ans.» La pièce appartient toujours à sa collection qui ne compte que des modèles haut de gamme signé Weston, Edward Green, Maxwell, Anthony Delos, Pierre Corthay et beaucoup d’autres. On imagine du coup ce plaisir de cuir relativement coûteux. «Coûteux, mais pas cher, j’insiste sur la distinction. Lorsqu’un artisan vous vend une paire de chaussures à 4000 francs, fabriqué dans les meilleurs matériaux par la meilleure main-d’œuvre qui soit et qu’il y a passé entre 40 et 50 heures, c’est franchement plus que correct. D’autant qu’à ce tarif, lui, rentre à peine dans ses frais.»

www.olivierdemestral.ch

Brunno Gomes: Le glaceur-bichonneur

Il s’appelle Brunno - avec deux «n» - et exerce le métier de glaceur-bichonneur. Comprenez que Brunno est un maître dans l’entretien des chaussures, un Jedi du cirage qui peut redonner du peps à une paire au bout du rouleau. Dans la boutique Brogue où il travaille entre midi et 15h, il a aussi la charge de la chaise de cireur. Un modèle unique commandé à un artisan de Bordeaux par Yohan Seror, le cordonnier-bottier (lire ci-contre), et Gary Levy le propriétaire des lieux, pape genevois de la chaussure de luxe. Le service porte un nom - Shine ! Le client s’y pose un quart d’heure et repart avec une paire de soulier nickel, bichonnée, bref comme neuve. «L’idée était non seulement de faire revivre un petit métier qui a à peu près disparu», explique Brunno Gomes. «Mais aussi de le revaloriser, le cireur de rue étant souvent mal perçu.» Du moins c’est l’image qu’on en a par ici. «Alors qu’aux Etats-Unis, c’est un artisanat respectable et respecté». Surtout lorsqu’il est aussi appliqué que celui de Brunno. Lequel vous donne en trente minutes chrono une leçon de cirage. «J’applique en premier le rénovateur qui va nourrir le cuir.

Ensuite la crème qui va lui redonner de la couleur. Un coup de brosse pour le lustrage et on termine avec le cirage qui va recouvrir le cuir d’une couche protectrice mais sans la teinter.» Reste à parler du glaçage qui s’applique sur les parties «solides» de la chaussure : le bout dur et le contrefort. Un truc magique qui transforme votre paire de soulier en miroir. Magique mais tout bête. «C’est juste plusieurs couches de cirage posées l’une sur l’autre additionnées d’eau» Ah bon, et combien de litres ? «Plutôt des micro-gouttes. C’est le secret de l’opération. C’est comme dans tout : il faut trouver le juste équilibre.»

www.shine-my-shoes.ch, boutique Brogue 4 rue de la Tour de l’Ile, 022 310 70 03 et 022 735 83 01

Crédits photos: François Wavre

Emmanuel Grandjean

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