Bilan

Des lumières dans la nuit

De Picasso à Pablo Valbuena, la lumière électrique a inspiré plusieurs générations d’artistes. Un vecteur privilégié pour exprimer l’espace et le temps.

  • Sur Miami Beach, Pablo Valbuena a dressé des piquets dont les lumières dansantes prolongent le mouvement des vagues, dans le cadre d’une installation éphémère.

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  • L’artiste islando-danois Olafur Eliasson utilise la lumière électrique afin de magnifier des phénomènes naturels.

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  • Lors d’une exposition au Kunsthaus de Zurich au début de l’année, Olafur Eliasson a mis en scène les mouvements turbulents de la vapeur.

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Mon travail se focalise sur des choses que l’on aimerait voir, mais qui sont invisibles au quotidien, alors que l’on comprend intuitivement que ces processus sont importants. Grâce à des interventions artistiques, le spectateur découvre des phénomènes cachés qui l’éblouissent. » Artiste d’origine espagnole, Pablo Valbuena évoque ainsi l’œuvre Wave, un travail produit en partenariat avec la marque La Prairie, présentée en marge de la 18e édition d’Art Basel Miami Beach en décembre dernier. Invité par La Prairie, Bilan a pu assister à la performance. Dans le sillage des vagues de l’Atlantique, des tiges lumineuses prolongent et magnifient le mouvement de l’eau. Une onde hors du temps. « La meilleure façon d’exprimer le temps est de conjuguer l’espace et la lumière », souligne le créateur.

Remontant à l’après-guerre, les débuts des travaux sur la lumière électrique ont immédiatement marqué les esprits. Pablo Valbuena revient sur ses inspirateurs. « Je m’intéresse beaucoup au Light and Space, un mouvement né en Californie dans les années 60-70. James Turrell et Robert Irwin en sont d’importants représentants qui ont été captivés par la pensée de Maurice Merleau-Ponty. » Le philosophe français considérait la perception comme une dimension active, comme une ouverture au monde vécu propre à chaque individu. Un point de vue que l’on retrouve chez le jeune quadragénaire : « Pour moi, l’idéal est de présenter l’œuvre et de disparaître. Il n’y a pas de sens à expliquer. Chacun doit y donner sa propre interprétation. »

Curateur à Genève, Simon Lamunière décrypte quant à lui : « Dans les années 60, la musique pop-rock allait de pair avec les néons présentés par les artistes et les débuts de la vidéo. Cette dynamique s’est prolongée jusqu’à aujourd’hui avec des rapports entre la musique et les installations immersives. Il y a une quantité impressionnante de créateurs qui travaillent avec la lumière artificielle. Chacun a sa manière de l’aborder. » De son côté, Pablo Valbuena s’inspire en priorité de l’espace auquel il va donner vie. En 2014 à Paris, l’Espagnol a investi la gare d’Austerlitz qui était alors en cours de rénovation. L’artiste a utilisé ce paysage industriel déserté pour Kinematope. L’installation était située sur l’un des futurs quais de 500 m de long. L’œuvre intègre les piliers et le plafond de la plate-forme par le recours aux « matériaux éphémères et intangibles » que sont les projections de lumière et le son. Lui-même au bénéfice d’une formation d’architecte, Pablo Valbuena a ainsi transformé ce vaste environnement immobile en quelque chose de cinématographique. « Chacune de mes interventions est attachée à un lieu. »

Simon Lamunière analyse : « Les artistes et les architectes ont très tôt compris que la lumière souligne les formes et définit les volumes. La luminosité artificielle complexifie la compréhension de l’espace. Le sombre peut devenir clair, de même que la nuit peut se muer en jour. Comme la musique, la lumière est un moyen qui permet de créer des ambiances et de jouer sur la perception. » Curateur en 2019 des expositions Neon Parallax à Genève ou Luce d’Artista à Turin, Simon Lamunière s’y réfère pour affirmer : « A l’échelle d’une ville, la lumière est capable de générer des signes forts. » Selon l’expert, « ce sont les deux tendances fortes aujourd’hui, former des signes ou créer des ambiances ».

Superstar actuelle de l’art contemporain, Olafur Eliasson se range du côté de l’ambiance. L’Islando-Danois recourt aux ampoules électriques et aux lasers pour des créations dont l’objectif est d’interpeller le public sur les relations entre l’homme, la technique et la nature. Ce début d’année à Zurich, l’exposition « Symbiotic Seeing » présentait une vaste salle plongée dans le noir où des lumières laser révélaient de minuscules tourbillons, des courants et des volutes se formant au-dessus de la tête des spectateurs. A l’origine des formes, des jets de vapeur intermittents qui réagissent à la présence du public.

Toujours dans la création d’ambiance, Sylvia Ladic attire l’attention sur le travail d’Ann Veronica Janssens, dans un cours donné à l’Université de Marseille. La Britannique basée à Bruxelles recourt à la brillance, à la légèreté et à la fluidité des matériaux dans le but d’hypnotiser un public qui perd ses repères. Des surfaces miroitent, les couleurs d’éléments chimiques sensibles à la lumière varient. Le brouillard enveloppe les spectateurs. Autant d’effets qui bousculent la perception du réel.

Dans l’histoire, un des premiers travaux sur lumière provient d’une rencontre fortuite entre une pose photographique et des effets perturbateurs. En 1949, Gjon Mili, photographe pour « LIFE » magazine rend visite à Pablo Picasso dans son atelier de Vallauris, dans le sud de la France. Le peintre se montre fort intéressé par le procédé de la lumière électrique en mouvement. L’artiste saisit une lampe de poche et se met à tracer dans l’air des minotaures, des fleurs et des figures humaines que le photographe a su saisir. Selon les témoins, la surprise au développement fut réciproque.

Septante ans plus tard, Pablo Valbuena commente : « Pour moi, la technologie est un langage contemporain, un outil. J’y ai recours comme vous utilisez le smartphone à tous les instants de votre vie quotidienne. C’est un moyen plutôt qu’un but en soi. » L’artiste se révèle secret, préférant vivre dans la ville française de Toulouse plutôt que dans les capitales artistiques. « Là-bas, c’est plus facile de se concentrer sur son travail. Pour les contacts, il y a internet et je voyage beaucoup. » Ce printemps, il présente à Paris une création mêlant lumière, danse et rythme flamenco en collaboration avec Patricia Guerrero.

« Tientos al Tiempo », Pablo Valbuena et Patricia Guerrero, du 1er au 4 avril 2020 au 104 à Paris, dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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