Bilan

Des artisans devenus multimillionnaires

Neuf diamants sur dix vendus dans le monde passent par le pays de 1,3 milliard d’habitants. Le négoce s’opère à Mumbai dans la plus grande bourse de diamants du monde. La taille et le polissage se font par de petites mains à Surat, ville où quelque 500 000 personnes travaillent dans cette industrie

  • Crédits: Daniel Eskenazi
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  • Mini Bazar est un des deux marchés aux diamants de Surat. Des brokers y ont leurs bureaux. Ils contrôlent la qualité des diamants.

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  • L’entreprise indienne Dirgh Diamond emploie 450 collaborateurs à Surat. Parmi eux, des tailleurs façonnent minutieusement des diamants.

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  • A Surat, ville d’environ sept millions d’habitants située à 300 km au nord de Mumbai, Sparkle est un salon qui a réuni une centaine de joaillers indiens et vendeurs de diamants.

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Le complexe ultrasécurisé est entouré d’une longue clôture de métal. Pour entrer dans ce bastion, il faut montrer son passeport qui est scanné. Les sacs sont fouillés à l’entrée par des gardes. Dans le centre de Bandra, quartier du centre de Mumbai qui s’est fortement modernisé depuis les années 2000, se cache un vaste complexe immobilier. Il est composé de neuf bâtiments interconnectés, d’une quinzaine de restaurants végétariens, de dizaines de commerces et de banques ainsi que des douanes. Le va-et-vient des travailleurs – ils sont au total près de 50 000 – est incessant. Il donne au lieu des allures de cité universitaire. La comparaison s’arrête là.

La plus grande bourse du monde

Inaugurée en 2010, la Bourse aux diamants, appelée Bharat Diamond Bourse (BDB), est la plus grande du monde. Elle s’étend sur vingt hectares, soit près de trente terrains de football. Réunissant les bureaux de 2500 entreprises, elle constitue le centre mondial du négoce de la pierre la plus précieuse. Plus de neuf diamants sur dix vendus dans le monde passent par la BDB. « Bruts, ils sont importés d’Afrique du Sud, du Botswana, d’Angola, de Namibie, du Zimbabwe, d’Australie et du Canada », expliquait en décembre Rohit Mehta, ancien président de la Surat Diamond Association, en marge de l’exposition « Sparkle » qui a réuni avec succès une centaine de joailliers indiens durant un week-end à Surat. Cette ville à 300 km au nord de Mumbai est la Mecque de la taille et du polissage des diamants. Neuf gemmes sur dix sont façonnées dans cette ville. D’une valeur d’environ 24 milliards de dollars, les diamants polis sont ensuite exportés, notamment vers les principaux marchés: les Etats-Unis, la Chine, Hongkong, Dubaï et l’Europe. « En Inde, le secteur des diamants est unique dans le sens où il a permis un grand nombre d’artisans partis de rien de devenir multimillionnaires », soulignait Rohit Mehta. Directeur de Rosy Blue, marque indienne créée dans les années 1970 qui emploie 2500 collaborateurs dans le monde, Russell Mehta compte parmi ses clients de grandes marques. « Des fabricants suisses et français de montres de luxe sont notamment nos clients », a-t-il confié dans ses bureaux à la BDB.

Les réjections revalorisées

En Inde, l’industrie a connu un essor fulgurant en quelques décennies. « Dès les années 60, les diamants de grande taille étaient envoyés en Israël. Les réjections, de tailles si petites que personne n’en voulait, partaient en Inde où les artisans étaient capables de transformer ce que d’autres considéraient comme des déchets inutilisables. En trois décennies, ils ont montré qu’ils avaient également les compétences pour tailler des diamants de grande taille », relève Rohit Mehta.

Aujourd’hui, entre 700 000 et un million d’Indiens travaillent dans le secteur. Le vent a toutefois commencé à tourner en 2008 lors de la crise financière. « La vente au détail de diamants pour la joaillerie représente annuellement entre 75 et 80 milliards de dollars. Cette industrie stagne depuis dix ans. Jusque dans les années 1990, De Beers disposait pratiquement d’une position de monopole. Le groupe disait dépenser environ 200 millions de dollars par an dans la publicité. Avec l’apparition de la concurrence, De Beers a décidé de ne plus fournir autant d’efforts dans le marketing et les autres groupes n’ont pas pris le relais. Du coup, les commandes ont stagné », témoigne Russell Mehta.

Selon lui, en 2018, beaucoup de diamants bruts ont été achetés en Inde pour être taillés. La demande n’a pas suivi, notamment dû à la situation politique à Hongkong, un marché clé. Les tailleurs se sont alors retrouvés avec des stocks. « Ils avaient beaucoup investi dans la production et lorsque les prix des diamants ont diminué par manque de demande, certains se sont retrouvés endettés et ont fait faillite. En 2019, d’après mes estimations, entre 50 000 et 70 000 emplois ont disparu dans l’industrie du diamant en Inde. Et il y a encore trop de tailleurs », observe-t-il.

Surat et l’explosion de son PIB

Les turbulences ont essentiellement touché Surat. Mais dans cette ville d’environ sept millions d’habitants, aucun signe de crise, bien au contraire. L’institut de recherche Oxford Economics estime que Surat sera la ville dans le monde qui connaîtra le plus fort développement de son PIB pour la période 2019-2035. Les rues encombrées, le brouhaha, les klaxons des motos, des rickshaws, des voitures, ainsi que les nouvelles constructions illustrent un dynamisme sans précédent. Actuellement en construction, la Surat Diamond Bourse, alter ego de la BDB, devrait être inaugurée à la fin de l’année. Avec ses 4200 bureaux, elle aura une surface totale supérieure au Pentagone. A Surat, quelque 500 000 personnes – des brokers, des traders, des joailliers et des tailleurs – travaillent dans le secteur. A Mini Bazar, le plus récent des deux marchés, des milliers d’acheteurs et de vendeurs sont assis devant de petites tables dans des bureaux éclairés au néon, voire sur le trottoir. Ils négocient, calculette à la main. « J’ai dû me débarrasser de mon stock de diamants aujourd’hui. J’ai perdu près de 150 dollars. Ce n’est pas une bonne journée », déplore Bhavesh, un trader d’une cinquantaine d’années qui dit gagner en moyenne l’équivalent de 150 dollars par mois.

Employés à pieds nus

A quelques kilomètres de ce marché, dans un immeuble de quatre étages avec une grande façade vitrée protégée par une barrière de métal se trouve Dirgh Diamond. L’entreprise a été créée par Laxmidas Vekariya il y a dix ans, après trente ans de carrière dans le diamant. Un garde à l’entrée contrôle l’identité des visiteurs. Ils sont priés de laisser leurs chaussures à l’extérieur du bâtiment. « Tout le monde travaille pieds nus ou en chaussettes. On veut éviter les vols. Il y a une caméra pour trois travailleurs », relève Kamlesh Mistry, spécialiste qui analyse et optimise les processus de production de l’entreprise qui emploie 450 collaborateurs. Au dernier étage, le patron est assis devant une grande table blanche en verre. Des sculptures modernes décorent son bureau. « Aujourd’hui, le plus grand défi est de maintenir le business. Le diamant, tout comme le textile, souffre, mais on essaie de maintenir l’emploi. On n’engage pas, on ne licencie pas non plus », explique en gujarati Laxmidas Vekariya avant qu’un employé traduise ses propos. L’ancien artisan devenu patron vend ses diamants polis à des fournisseurs, pas directement aux grandes marques.

Salaires variables

A l’étage du dessous, le luxe rencontré à l’étage du patron a disparu. Les postes de travail sont éclairés à l’halogène, froid. Ici se concentrent les petites mains du diamant, autrement dit les artisans et techniciens qui constituent le savoir-faire indien unique dans le secteur. Entre l’achat du diamant brut, sa taille, le polissage et les différents contrôles, il faut compter huit ou neuf étapes. L’une des premières est la planification. « Devant des ordinateurs où tourne un logiciel d’imagerie en 3D, les employés déterminent sur la base du diamant brut la forme qui, une fois taillée et polie, sera la plus rentable. Trois options sont proposées. Dans une autre salle adjacente, des employés avec plus d’expérience contrôlent ces options et déterminent la meilleure. Une troisième équipe a le dernier mot. Les bonus varient en fonction du bénéfice engendré pour chaque diamant. Les employés sont ainsi mis en concurrence. Nous avons introduit cela afin d’améliorer la qualité et les processus de production », explique Kamlesh Mistry.

Dans une autre salle, des dizaines d’employés sont assis les uns en face des autres. Concentrés, ils taillent avec minutie le diamant en facettes à l’aide d’un disque d’acier qui tourne à grande vitesse, selon la planification établie précédemment. « Nos tailleurs travaillent six jours par semaine, huit heures par jour. Au tout début de leur carrière, ils gagnent 25 000 à 30 000 roupies par mois (340 à 410 fr., soit un peu moins que le salaire mensuel moyen indien de 421 fr.). Le salaire d’un tailleur avec de l’expérience peut atteindre 1200 dollars, voire légèrement davantage lors d’un très bon mois », précise Kamlesh Mistry.

A un quart d’heure de moto, on change d’échelle. Créée par Donariya Gagji dans les années 70, RR & Sons compte une quarantaine d’employés au troisième étage d’un bâtiment quelconque. Toutes les étapes de la production se font dans cet atelier d’environ 200 m2, dont la porte d’entrée est elle aussi contrôlée par un garde. Dans la salle principale, des équipes de trois ou quatre tailleurs sont assises autour de petites tables rondes. Chacun d’entre eux s’occupe de polir une partie spécifique du diamant. Le travail est minutieux, les diamants minuscules. Même si les employés ont le sourire à la vue d’un étranger, les temps ne sont pas faciles. « Nos ventes ont graduellement baissé et sont aujourd’hui de 30% inférieures à 2012. Après avoir étudié le marché, nous avons décidé de tailler des diamants beaucoup plus petits qu’auparavant. Il en faut entre 25 et 30 pour un carat (ndlr. : 0,2 g). C’est dans cette catégorie que la demande est la plus forte. Au final, ma marge nette est de 1 à 2%, mais cela me suffit », souligne le patron.

Forte demande pour le diamant de laboratoire

La baisse de la demande est également due à l’essor des diamants de laboratoire. Bannis des murs de la BDB en 2015 à la suite de fraudes, ils représentent actuellement 1% de tous les diamants vendus. « Un comité fondé en 2012, chargé de surveiller et de réglementer les diamants synthétiques, émettra des recommandations. Les membres de la BDB pourront alors décider prochainement de lever ou non l’interdiction », confiait son vice-président Mehul Shah, lors d’une interview en décembre à Mumbai. De son côté, Surendra Bhavnani, fondateur de Laxmi Impex, a jeté son dévolu dans les diamants de laboratoire il y a cinq ans après une carrière dans la pharma. « La demande est forte. Mes ventes progressent à deux chiffres depuis que j’ai démarré dans le business. Dans les six derniers mois, les importations de diamants de laboratoire en Inde ont grimpé de 300% », a-t-il relevé en janvier lors d’une interview dans ses bureaux à Mumbai. Personne ne sait dans quelle proportion le diamant de laboratoire grignotera les parts de marché du diamant naturel.

Daniel Eskenazi

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