Bilan

De Bâle à Miami, l’art prend le large

Depuis 1970, Art Basel n’a cessé de s’agrandir. Aujourd’hui, la foire est devenue une référence culturelle, mondaine et financière, qui exerce son influence jusqu’à Hongkong.
  • 1970: Le galeriste Ernst Beyeler participe à la création d’Art Basel.

    Crédits: Art Basel
  • 2002: La foire s’implante à Miami.

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  • 2007: Marc Spiegler devient directeur, avec Annette Schönholzer.

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  • 2014: Les marchands restés au moderne ont disparu d’Art Basel.

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Nous sommes le 10  juin 1968, l’année de tous les possibles. Les galeristes bâlois, dont l’importance dépasse alors celle de leurs confrères zurichois, tiennent séance. Une idée émerge dans la discussion. Et si l’on fondait dans la ville rhénane, si proche de la France et de l’Allemagne, une foire dédiée à l’art moderne? Ce dernier peine à se faire reconnaître. L’attention demeure braquée sur les maîtres anciens, qui réalisent les plus gros prix. Le mot «contemporain» s’utilise d’ailleurs peu.

Il n’émergera qu’à la fin des années 1980.

L’initiative séduit. Trudi Bruckner et Balz Hilt se voient chargés de la mener à bien. Ils sont rejoints par Ernst Beyeler, qui saura vite se mettre en avant. Il faut dire qu’à 47  ans l’homme est «un vieux de la vieille». Il exerce le métier depuis 1945. Organisant des expositions de haut niveau dès 1951, marchand de Picasso, il a acquis une stature internationale
avec le réseau assorti. Art Basel ne sera pas comme Cologne, née en 1967, dont les ambitions restent allemandes.

Il faut des Italiens, des Français, et, bien sûr, des Américains.

La Suisse a connu un utile précédent en la matière. Un «Salon des galeries pilotes» s’est tenu à Lausanne en 1963 et 1966. Il était sorti du cerveau de René Berger, directeur du Musée cantonal des beaux-arts depuis 1962. Cet intellectuel progressiste mélangeait un peu les genres en accueillant chez lui une vingtaine de marchands. N’empêche que Leo Castelli ou Denise René étaient venus. Il s’agit maintenant de les attirer à la Messe de Bâle.

Art Basel numéro un se déroule du 11 au 16  juin 1970. La date n’est pas choisie au hasard. La Biennale de Venise commence ce mois-là, comme la «documenta» (avec minuscule!) de Cassel, une fois tous les cinq ans. Il s’agit d’entrer dans le circuit. C’est un succès. Quelque 90 galeries, venues de dix pays, attirent 16 300 visiteurs. Le chiffre d’affaires se monte à 5,8  millions. Cologne se réveille, sommant ses exposants de choisir. Ce sera Bâle ou eux. Mauvais calcul. L’élan d’Art Basel, qui entend créer un véritable événement culturel, va tout emporter.

Il s’agit désormais d’accroître le nombre de participants et de créer des sections parallèles. La première exposition, L’art américain après Pollock, a lieu en 1973. Neue Tendenzen, qui changera plusieurs fois de nom, apparaît en 1974 avec 50 stands, dont celui de Castelli. En 1975, les galeries sont déjà 300. Leur nombre ne bougera presque plus. La taille de la halle et l’appétit des visiteurs ont des limites…

La plateforme Perspectiven’en naît pas moins en 1979, afin de montrer des artistes encore peu connus. La règle du jeu veut que beaucoup soient retournés depuis dans un demi-anonymat. N’empêche que John Armleder, Tony Cragg ou le tandem Fischli + Weiss ont bénéficié de cette plateforme. 

Import-export

La décennie suivante marque un certain ronronnement alors que l’art moderne trouve partout sa place. Il est devenu «trendy». Art Basel s’ouvre bien à la photo en 1989, mais il faut attendre 1991 pour qu’il trouve son directeur charismatique en la personne de Lorenzo Rudolf. Ce Bernois de 32  ans accentue le côté culturel, tout en assurant les finances. La Société de Banque Suisse (SBS) ouvre son cœur et sa bourse en 1994.

Rudolf met surtout les candidats, toujours plus nombreux, en compétition. Jusqu’à lui, presque tout le monde se voyait admis. Il faut maintenant innover. Trois cents stands pour 1100 demandes. Aucun droit fixe. Chaque année, 5% de renouvellement, avec les grincements de dents qu’on peut imaginer. Les galeristes tremblent en recevant leur lettre de réponse. Accepté ou refusé?

Rudolf tient la barre jusqu’en 1999. Il est remplacé par le Bâlois Sam Keller, aujourd’hui à la tête de la Fondation Beyeler. Sam Keller voit international, même si le spectaculaire «Art Unlimited», voué aux œuvres d’une taille hors normes, naît sous son règne en 2000. Art Basel représente selon lui un savoir-faire à exporter. Débute l’aventure de Miami en décembre 2002. Il y a une place à prendre aux Etats-Unis, qui semblent à la traîne dans ce domaine.

Le démarrage est fulgurant, comme les prix pratiqués pour des créateurs émergents. Par phénomène de boomerang, le design, qui a commencé sa carrière en Floride, débarque sur les bords du Rhin. C’est, en 2014, l’une des multiples foires alémaniques parallèles. La plus connue se nomme Liste. Elle fêtera ses 20 ans en 2015.

Manquait la Chine. La terre des nouveaux milliardaires. Propriétaire d’Art Basel, MCH Swiss Exhibition se lance en 2012. Hongkong sera la nouvelle succursale. Là aussi tout se passe bien: 245 participants et 65 000 visiteurs. Si bien, même, qu’en 2014 MCH rachète à Asian Art Fairs les 40% d’actions qui lui manquaient encore.

Mais Sam Keller n’est déjà plus là, parti en 2007. Le Franco-Américain Marc Spiegler a fonctionné depuis en équipe avec Annette Schönholzer, jusqu’à la démission de cette dernière en août dernier. Ils ont la partie facile. L’art contemporain domine la mêlée. 75% des ventes sont aujourd’hui formées par la création «post war», comme disent les catalogues de Christie’s ou de Sotheby’s.

Il y a du coup une petite révolution en 2014. Discrète. Les marchands restés au moderne ont disparu. Rejetés. Il faut dire que le temps a passé. Vivants en 1970, Miró, Picasso ou Max Ernst sont un demi-siècle plus tard des figures historiques. 

Un côté casino

Phénomène culturel, Art Basel est surtout devenue un événement mondain avec Keller et Spiegler. Un signe ne trompe pas. Il y a désormais deux jours entiers de vernissage, avec les intrigues que cela suppose. Il semble même y en avoir un destiné aux «grands collectionneurs», ce qui n’est pas très gentil pour les autres. Venus en avion privé, des invités se ruent sur les stands.

Ils manifestent leur richesse et leur pouvoir, même si les investissements ne se révèlent pas toujours rentables. Il y a à Bâle un côté casino, voire «potlatch», cette cérémonie où certaines tribus détruisaient une partie de leurs biens.

Les anciens visiteurs sont déçus par la tournure qu’a prise Bâle. Ils ne se montrent pas dupes de l’ambiance faussement conviviale, voulant que des «people» mangent des schübligs dans des assiettes en carton. On est très VIP dans l’art contemporain. Ces anciens fréquentent davantage le premier étage, plus expérimental que le rez-de-chaussée voué aux stars du moment (Richter, Koons, Hirst…). Mais il ne faut pas se leurrer. Culturel et mondain, Art Basel brille surtout en 2014 par son impact financier, au montant laissé secret.

Reste encore à se demander pourquoi Bâle? On pourrait penser à la situation géographique. La TEFAF de Maastricht, sa concurrente hypertraditionnelle, a connu la même ascension à la croisée des Pays-Bas, de l’Allemagne et de la Belgique. La TEFAF a d’ailleurs cru à la chose en lançant son édition bâloise en 1995. Elle a duré cinq ans, avant d’être reprise par d’autres sous le nom de Cultura, puis de disparaître. Le phénomène doit tenir de la magie, de la mode ou, pourquoi pas, du hasard historique.

Etienne Dumont
Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Lui écrire

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

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