Bilan

David Marcus

La Silicon Valley, l’endroit qui célèbre la réussite mais où le luxe n’existe pas encore. Rencontre à Menlo Park avec le Genevois David Marcus, récemment engagé par Mark Zuckerberg pour développer les produits de messagerie chez Facebook. Quand un entrepreneur hors pair fait le choix conscient de travailler pour un génie de 30 ans.
Crédits: Kim White

Comment se fait-on recruter par Facebook ?

 Mark Zuckerberg et moi nous connaissions déjà un peu et il m’a tout simplement appelé en me disant «viens, on va dîner, faut que je te parle d’un truc» (rires).

Pourquoi vous a-t-il engagé ?

Pour ce qui m’occupe aujourd’hui. Dans ma carrière, j’ai fait du paiement, du mobile, du messenging (avec toute l’ère SMS), de la téléphonie il y a très longtemps... Bref, cela touche à beaucoup de points qui ont à voir avec ce que nous faisons chez Facebook dans le domaine de la messagerie. La monétisation de tous les aspects de messaging dans les années à venir représente un job très excitant au moins pour deux raisons.

D’abord, nous avons un impact sur plusieurs centaines de millions de personnes. Ensuite, cette activité est relativement jeune et nous devons tout développer sans nous soucier de réparer ce qui existe.

Qu’est-ce qui change pour vous dans votre travail chez Facebook ?

C’est la distribution et l’envergure, ici nous touchons 1,3 milliard de personnes tous les mois, la grande majorité des gens ouvrent l’application mobile 15 fois par jour, Facebook c’est le quart du temps passé sur l’internet mobile. C’est assez épatant (rires). Si on est un chef cuisinier, d’avoir de tels ingéridents pour réaliser une recette, c’est exceptionnel !   

Quelles sont vos autres plaisirs ici ?

Travailler sur des projets qui enchantent et touchent beaucoup de gens tous les jours. Et le climat, absolument fabuleux, c’est mon luxe de pouvoir me réveiller le matin sans me poser la question du temps qu’il fait et de vivre ici avec ma famille dans cette ambiance et cette atmosphère. 

Vous êtes un des hommes de l’année de Bilan Luxe. Est-ce que vous percevez que vous êtes un modèle vu de Suisse ?

Sincèrement, non. Je vois parfois des gens qui viennent me voir de Suisse ou d’ailleurs en Europe. Je me rends compte que je peux les motiver à faire le déplacement ou à tenter l’aventure ici, mais pas au-delà. 

Vous-même, avez-vous des modèles ?

Il y a toujours eu des personnalités qui ont inspiré des générations entières à vouloir s’exprimer dans le monde de la technologie et construire des produits qui changent la vie des gens. Il y a beaucoup de ces figures que j’admire, à commencer, même si ça fait cliché, par Steve Jobs, qui a été un modèle pour beaucoup d’entre nous entrepreneurs dans la tech. Mark Zuckerberg en fait partie, car il a construit avec Facebook quelque chose de phénoménal.

Ce dernier a maintenant 30 ans et il se retrouve avec quarante ans d’années productives devant lui: c’est fabuleux! Parmi les fondateurs des grosses boîtes de tech, il y a beaucoup de personnalités inspirantes qui tirent vers le haut tous les autres. Pour moi, qui ai toujours été un entrepreneur avant de rejoindre PayPal (ndlr : qui avait racheté sa start-up Zong en 2008), c’est la première fois que je fais le choix conscient de venir travailler pour quelqu’un.

C’est contre nature pour moi, et là je m’éclate. Mark, c’est une des rares personnes que j’ai rencontrées qui peut à la fois avoir la vision et poursuivre un objectif stratégique à très long terme et être efficace pour des décisions importantes au jour le jour. Il est impressionnant. 

Le style de la Silicon Valley est très décontracté, particulièrement chez les gens qui ont réussi. De quoi cela vient-il? En Europe, aucun milliardaire ne va travailler en hoodie à notre connaissance…

Les gens ici se fichent complètement du luxe. Je dirais même que le luxe n’existe pas ici. Beaucoup de gens qui ont bien réussi n’en ont rien à faire d’avoir les signes extérieurs qui le prouvent. Regardez des personnalités comme feu Steve Jobs, Mark Zuckerberg ou Jan Koum, le patron de WhatsApp : ils n’ont pas de grands besoins ou d’attirance spéciale pour des choses précieuses.

La maison de Palo Alto de Steve Jobs était plus que simple, et bien souvent, dans ces milieux, une Tesla peut est considérée comme déjà trop luxe, une Prius suffit. C’est culturel, mais le goût pour les belles choses peut venir avec le temps. J’ai un ami, Mike Volpi, d’Index Ventures, qui compare la Silicon Valley avec Florence sous l’ère des Médicis.

Les premières générations ne comptaient que des financiers purs et durs qui ne s’intéressaient à rien d’autre que les affaires. Puis la génération de leurs enfants et petits-enfants a investi dans l’art, et cela a donné ensuite la Renaissance. 

La superrichesse détache-t-elle ces personnalités des objets de luxe considérés trop banals ?

C’est mal compris en Europe, mais ici les entrepreneurs ont tous la volonté de changer le monde en améliorant la vie des gens. Quand vous travaillez pour plus d’un milliard de personnes, une telle mission vous consume de l’intérieur, littéralement. La Californie du Nord, c’est vraiment le lifestyle jeans-tee-shirt, nature, sport et vie à l’extérieur avec une conscience plus orientée vers l’envie de faire le bien. Le temps libre, c’est avec la famille et les amis. Par ailleurs, en Europe, nous baignons dans la culture et le patrimoine. Alors que rien n’est très vieux dans la Silicon Valley. 

Comment Facebook change le monde ?

Le côté « mission » apparaît chez Facebook avec notre projet internet.org qui vise à connecter le reste du monde au web, car cela est synonyme de croissance, de développement économique et culturel, au final de prospérité. Au sein même de l’activité de Facebook, nous avons favorisé l’expansion par exemple des PME, qui peuvent se faire connaître simplement en développant une page et acheter de la pub à de bonnes conditions pour faire grandir leur affaire.

 Votre mission personnelle ?

Réinventer les communications de tous les jours pour plus d’un milliard de personnes. Sympa, non ? 

Stéphane Benoit-Godet

<p>Rédacteur en chef du Temps, (ex-rédacteur en chef de Bilan)</p>

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Depuis le 1er janvier 2015, Stéphane Benoit-Godet dirige la rédaction du quotidien Le Temps. Il était le rédacteur en chef de Bilan de 2006 à 2015. Auparavant, il a travaillé pour les quotidiens La Tribune de Genève et Le Temps 1998-2003), journal dont il a dirigé la rubrique économique (fin 2000 à mi-2003). Juriste de formation, Stéphane a fait ses études en France à l'Université d'Aix-Marseille III. 

 

 

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