Bilan

Dans le saint du son

Considérée par beaucoup comme le graal de l’horlogerie, la grande sonnerie Westminster sur quatre timbres créée par Gérald Genta en 1994 reste le summum de l’exercice. Propriété de Bulgari depuis 2000, les ateliers horlogers réalisent une pièce anniversaire pour célébrer son quart de siècle. Reportage au cœur de l’atelier le plus jalousé du secteur.

Pascal Legendre, horloger Grandes Complications responsable de l’atelier sonneries de la manufacture Bulgari au Sentier.

Crédits: Dr

Il y a des montres qui ont l’art de marquer leur temps. En 1994, la Grande Sonnerie Rétrograde réalisée par Gérald Genta restera à jamais une pièce d’exception. Bien davantage qu’une montre à grandes complications, elle bouleversait la fin du XXe siècle, sonnant une avancée spectaculaire dans l’univers très fermé des horlogers capables de battre des records de complexité. On se souvient encore du coup d’éclat majeur qu’avait provoqué cette montre à la Foire de Bâle, ancêtre de Baselworld, cette année-là. Le dossier de presse détaillait, sur de magnifiques planches de dessin de la main même du designer horloger Gérald Genta, également artiste peintre de talent, les différentes vues du mouvement à complications décoré de gravures motifs à feuilles et à grappes de raisin, le tout dans un boîtier octogonal à l’architecture pyramidale. Elle était bien, pour beaucoup, la montre-bracelet le plus compliquée du monde. Réalisée par le maître du design en hommage aux 25 ans de création de sa marque Gérald Genta (ndlr: créée en 1989, la marque produisait environ 5000 montres par an), cette montre grande sonnerie et petite sonnerie, répétition minute, tourbillon, quantième perpétuel avec date rétrograde symbolisait l’art horloger ultime au poignet. Et elle le symbolise encore, vingt-cinq ans plus tard. La prouesse? Elle est la seule à faire retentir la sonnerie Westminster sur 4 timbres et 4 marteaux. Un graal absolu pour tout horloger rêvant de défis mécaniques.

Quatre horlogers sont entièrement dédiés à l’assemblage des montres à répétition minutes et grande sonnerie Bulgari (Crédits: Dr)

Mais ce que l’on sait moins, et qui mérite une plongée au cœur des ateliers Bulgari du Sentier, c’est sa fabrication, qui n’a jamais cessé de se perpétuer depuis vingt-cinq ans. Si la marque Gérald Genta a, depuis, passé des mains d’un investisseur asiatique Hour Glass à celles de Bulgari en juin 2000 (ndlr: le joaillier rachetait les marques Gérald Genta et Daniel Roth pour 37,6 millions de francs), pour être aujourd’hui totalement intégrée (depuis 2010) par la marque italienne propriété du premier groupe de luxe mondial LVMH, le cœur de la Grande Sonnerie n’a jamais cessé de battre, la maîtrise de son savoir-faire ayant toujours été assurée par l’atelier « sonnerie » de Bulgari. Et cette année, un grand coup de projecteur éblouira encore ses amateurs, la marque remettant à l’honneur la Grande Sonnerie quantième perpétuel tourbillon avec une montre-bracelet anniversaire Octo Roma Grande Sonnerie.

ii L’appareillage secret mis au point par des ingénieurs en acoustique de l’EPFL permet aux horlogers spécialisés en montres à sonnerie d’approcher l’harmonie parfaite (Crédits: Dr)

Plongée au cœur de la grande sonnerie

Dans l’atelier Bulgari dévolu aux mécanismes à sonnerie, les quatre horlogers s’affairent en silence sur leur mécanisme, en ce début de mois de février. Par la fenêtre, la vue dégagée sur la vallée de Joux semble profiter aux esprits que l’on devine encombrés de 1000 rouages. Et même si les centaines de combinaisons savantes sont toutes compilées dans d’épais classeurs occupant une étagère entière de l’atelier, les horlogers n’en ont pas vraiment besoin. « Tout est dans nos têtes explique Pascal Legendre, horloger Grandes Complications responsable de l’atelier, et sur un calepin, dans lequel je marque toutes les petites particularités et modifications effectuées sur chaque mouvement. » Parmi les annotations manuscrites que l’on attrape au vol sur les pages jaunies du cahier, une suite de notes de musique, des graphiques, des procédures à suivre. Mi-ré-do-sol, ré-sol-mi-do, mi-do-ré-sol, les quatre marteaux doivent frapper les quatre timbres pour marquer les quarts.

i La manufacture Bulgari intègre le décolletage et l’usinage des composants des mouvements, dont la grande sonnerie (Crédits: Dr)

Cette façon d’écouter le temps au passage des heures et des quarts pour la grande sonnerie (et uniquement les quarts pour la petite sonnerie) est une prouesse jusqu’à ce jour inégalée. D’ailleurs, seule une poignée d’horlogers au monde savent en maîtriser les subtilités. « Nous ne sommes que deux horlogers à réaliser cette grande sonnerie dans l’atelier, ajoute Pascal Legendre, puisque les deux autres effectuent des répétitions minutes. Chacun réalise sa pièce de A à Z. Constituée de 900 composants, tous usinés chez Bulgari, elle demande entre 4 et 6 mois de travail. Deux grandes étapes clés rythment le processus. L’assemblage « en blanc » des 900 composants pour vérifier que tout est fonctionnel, puis le démontage complet du mouvement pour la décoration des pièces détachées, puis à nouveau l’assemblage de l’entier. C’est un travail si minutieux qu’il nous faut des nerfs d’acier pour le réaliser. Et ce n’est que lorsque j’appose la plaque du quantième perpétuel que je sais si tout fonctionne bien. S’il manque une seule note, je dois tout démonter pour repartir au cœur de la montre. Il nous faut de la concentration, de la ténacité, de la patience. Beaucoup d’horlogers trouvent ce travail complètement fou. Nous sommes un peu comme une secte. » (Rires.)

Pascal a hérité ce savoir-faire de l’horloger qui, avant lui, en maîtrisait tous les détails. Il a d’ailleurs eu la chance de travailler aux côtés de Gérald Genta dans les années 1990. Il se souvient : « Il était extravagant, avec un charisme hors normes qui me subjuguait. Un jour, il était capable de débarquer en costume rose, le lendemain, il pouvait débarquer en Rolls et inviter tout le monde à déjeuner. C’était un artiste, un grand designer, avec un véritable esprit visionnaire. Il nous soutenait beaucoup, il était très proche des artisans. Cette flamboyance manque un peu à l’horlogerie. »

La grande sonnerie quantième perpétuel de Bulgari compte 900 composants. (Crédits: Dr)

Les évolutions technologiques

Si rien n’a fondamentalement été modifié sur le mouvement de la grande sonnerie tourbillon quantième perpétuel depuis sa création il y a vingt-cinq ans
(92 exemplaires produits depuis 1994), Pascal avoue des améliorations intéressantes sur l’harmonie des notes grâce aux technologies les plus récentes. « Une installation mise au point par des ingénieurs en acoustique de l’EPFL nous permet aujourd’hui d’approcher l’harmonie parfaite. Elle enregistre les notes du mouvement, les relie à une base de données et nous permet de visualiser les imperfections, au millième de seconde. Après quelques réticences personnelles, j’ai compris qu’il fallait suivre son temps pour atteindre cette perfection. »

D’une grande valeur (820 000 francs pour la montre anniversaire 2019), la grande sonnerie reste un mouvement très délicat, unique, qu’une petite poignée de collectionneurs seulement peuvent s’offrir. Pourtant, d’autres marques tentent aujourd’hui de parvenir à ce graal de la grande sonnerie Westminster sur quatre timbres. Pascal confirme : « Ça bouge beaucoup dans l’industrie en ce moment sur la grande sonnerie. Cette complication continue à faire rêver. Nous en avons le monopole depuis 1994 et j’espère bien que nous continuerons à l’avoir. Des machines à usiner sur 5 axes ont été spécifiquement achetées pour fabriquer à l’interne des composants stratégiques que nous ne voulions pas voir copiés, par sous-traitance à l’externe. Mais tous les investissements ne remplacent pas le savoir-faire d’un horloger qui maîtrise ce mouvement. Cela reste une histoire de pur talent humain. »

La montre anniversaire Bulgari Octo Roma Grande Sonnerie quantième perpétuel sera produite en 5 exemplaire. Son prix : 820 000 francs. (Crédits: Dr)
Cristina d'Agostino

RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE EN CHARGE DE BILAN LUXE

Lui écrire

Licenciée en Sciences politiques à l’Université de Lausanne puis spécialisée en marketing et économie à HEC Lausanne en 1992, Cristina d’Agostino débute sa carrière dans l’industrie du luxe, et occupe les fonctions de responsable marketing et communication pour diverses marques horlogères. En 2008, elle décide de changer radicalement d’orientation, et débute une carrière de journaliste. En freelance d’abord, elle collabore aux titres Bilan, Bilan Luxe, Encore, avant d’intégrer la rédaction de Bilan en 2012. Depuis 2012, elle occupe la fonction de rédactrice en chef adjointe et responsable des hors-série Bilan Luxe.

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