Bilan

Damien Hirst ou la rétrospective blockbuster

Jusqu’au 9 septembre la Tate Modern à Londres présente une rétrospective retraçant vingt-cinq ans de carrière du plus controversé, médiatisé et riche plasticien de la planète.

(ci-dessus)  For the Love of God,  2007  Platine, diamants et dents humains

Damien Hirst avait déclaré, dans une vidéo au début des années 90 dans laquelle on le voit converser avec David Bowie, de ne pas vouloir exposer à la Tate car les musées seraient pour les morts ! Si Hirst n’est plus cohérent avec ses déclarations de jeunesse, il le demeure par rapport à la maîtrise de son show. En ce début d’année il a créé, une fois de plus, l’événement en exposant 250 toiles de pois colorés réparties dans les 11 galeries de Larry Gagosian. A New York, Londres, Athènes, Paris, Rome, Los Angeles, Genève, Hong-Kong, les rétrospectives Damien Hirst the Complete Spot Paintings vernissaient le même soir, chacune dans son fuseau horaire. À cette occasion, les mordus fortunés étaient conviés au « Grand Tour Damian Hirst » et, contre un « pass » tamponné aux quatre coins du monde, il était possible de gagner un Spot Painting sur papier signé par l’artiste. En une semaine, on comptait déjà six lauréats qui avaient joué les Phileas Fogg grâce aux compagnies low-cost. Une ouverture unique et sans précédent orchestrée par Hirst et le plus grand marchand d’art du monde, qui entretient l’effet de fascination et de répulsion que cet artiste provoque depuis toujours auprès des critiques d’art.

Si aujourd’hui la cote de son œuvre n’a pas été épargnée par les turbulences financières, 2008 a été son année : 381 de ses pièces ont été vendues pour un total de 134 738 980 euros. En deux vacations, chez Sotheby’s, les 14 et 15 septembre 2008, Hirst devenait l’artiste vivant le plus coté au monde après avoir vendu pour 120 millions de dollars 218 œuvres réalisées exclusivement pour l’occasion. Mais il était surtout parvenu à court-circuiter les galeries et leurs commissions, elles qui s’étaient imposées depuis le XIXe siècle comme seules intermédiaires entre l’artiste et le collectionneur. À l’heure où la banque américaine Lehman Brothers venait de faire faillite, entraînant la bourse dans sa chute, l’audace de Damien Hirst prouvait qu’en dépit d’une situation économique difficile il y avait toujours des acheteurs, amateurs ou spéculateurs sur le marché international de l’art. À la fin de la vente, faisant référence à ses peintures sur lesquelles sont fixés des papillons naturalisés, il déclarait : « Je suis complètement épuisé et émerveillé que l’art se vende alors que les banques s’écroulent...  ça veut peut-être dire que les gens préfèrent mettre leur argent dans des papillons plutôt que dans les banques. J’y vois un monde meilleur. » Quand Andy Warhol affirmait dans les années 1960 que le business était la plus haute des formes d’art, l’assertion relevait à l’époque encore de la provocation. Lui qui avait transformé son atelier en usine, adopté des techniques de production en série, joué avec les médias… ironique ou pas, son acceptation de la logique de l’industrie culturelle a bel et bien constitué un tournant dans l’histoire de l’art. Dès ce moment, la fonction de l’art s’est fondue de manière visible dans les mécanismes de l’économie culturelle et, aujourd’hui, force est de constater que l’art est devenu un modèle d’activité hautement valorisé dans le monde de l’entreprise. Damien Hirst est devenu le symbole de l’artiste star, des marchands tout-puissants comme Gagosian ou Saatchi, et de la spéculation qui participe à la confusion des repères économiques. Il ne faut pas oublier que les prix de l’art contemporain ont augmenté de 800% entre 2003 et 2008 ! Et les artistes chinois qui se sont lancés à l’assaut du marché international voient leur cotation augmenter parfois de 500% en très peu de temps.

Minaret, 2009, (série «Sanctum»), photogravure

La rétrospective en cours à la Tate Modern permet d’oublier pour un moment les considérations économiques pour replacer Hirst dans sa juste valeur historique, celle de chef de file des « Young British Artists », dont il organisa la première grande exposition, « Freeze ». Il a donc joué un rôle crucial en propulsant l’actualité artistique britannique sur le devant de la scène pendant une décennie. Il a également contribué à vulgariser l’art conceptuel avec sa prolifique production centrée sur le thème de la mort. Tout au long de l’été, les amateurs et les curieux du monde entier pourront donc retrouver les éléments récurrents de son œuvre tels les cadavres d’animaux suspendus dans du formol, les papillons et les armoires à pharmacie, qui avaient étés le décor de son fameux restaurant londonien. Jusqu’à son crâne incrusté de diamants qui a été le point culminant, celui du non-retour, marquant le dépassement de l’idée marketing sur l’idée créative. Dans une de ses déclarations il avait affirmé vouloir créer du mauvais art et le vendre très cher. Son exposition dans la Grande Île a été en grande partie sponsorisée par la Qatar Museums Authority pour un montant estimé par le magazine The Economist à 3,2 millions de dollars pour être l’année prochaine abritée par le musée à Doha. L’acquisition, par la famille princière, de « Joueurs aux cartes » de Cézanne pour 250 millions de dollars montre bien l’ambition de leurs projets en matière d’art. Damien Hirst tombe à la perfection dans ces projets pharaoniques.

Crédits photos: Damien Hirst. All rights reserved. DACS 2011. Photographed by Prudence Cuming Associates.

Marine Heer

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