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Dada, la bombe de Zurich

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  • Johannes Baargeld: Venus au jeu des rois, collage, 1920

    Crédits: Dr
  • Le Rossignol chinois, photomontage de Max Ernst, le collage est un médium des artistes Dada

    Crédits: Dr
  • Raoul Hausmann, P, entre 1920-1921, collage

    Crédits: Kunsthalle Hamburg © 2015 ProLitteris, Zürich

Il faut se représenter la chose: en pleine Première Guerre mondiale, en plein quartier de la bonne bourgeoise zurichoise, au premier étage d’une taverne de la vieille ville se retrouvent des émigrés venus de la moitié de l’Europe, qui entonnent des chansons protestataires, se risquent à des formes d’art délirantes, déclament des poèmes politiquement incorrects, balbutient des sons absurdes à des cadences infernales, tapent du pied, chantent, se déguisent de costumes cubistes, s’affublent de masques qu’on dirait bricolés par des gamins et se livrent ainsi à des danses effarantes.

« Une indéfinissable griserie s’est emparée de tous. Le petit cabaret menace de dérailler et se mue en terrain de jeu des émotions les plus folles », écrit plus tard un certain Hugo Ball. « Un tas de vrais cinglés », jugera pour sa part Sigmund Freud non sans dédain. Or ceux qui se comportent de façon si bizarre ne se sont pas enfuis d’un asile.

C’est simplement une partie de la jeune et prometteuse intelligentsia européenne qui aspire à se donner de l’air. Quelques jours plus tard, elle allait se donner un nom: dada.

« Du point de vue de la protection anti-incendie, pas de problème », considérait le propriétaire de l’immeuble de la Spiegelgasse 1, dans la vieille ville, en permettant que le premier étage de son bistrot Meierei se mue en salle de spectacle. « Et il avait raison », relève Stefan Zweifel, cocurateur de l’exposition « Dada Universal » au Musée national à Zurich.

« En revanche, lors de la soirée inaugurale du 5 février 1916, c’est une véritable bombe incendiaire qui explosa. Munie d’une mèche qui allait mettre à feu d’autres bombes à travers l’Europe et même à New York. »

Les amphitryons de la manifestation d’ouverture de ce lieu de retrouvailles pour artistes et autres intellectuels (judicieusement baptisé du nom du philosophe des Lumières Voltaire) étaient deux jeunes immigrés allemands, Hugo Ball et son amie Emmy Hennings. Toute l’avant-garde de la scène artistique, poétique et théâtrale se regroupait autour d’eux, tous des révolutionnaires de l’esprit, à peine trentenaires. Parmi eux on trouvait les Suisses Jean Arp et Sophie Taeuber, l’architecte roumain Marcel Janco et son compatriote, le poète Tristan Tzara, le poète lyrique allemand Richard Huelsenbeck et l’écrivain de Bohème Walter Serner.

La Suisse, Zurich en particulier, était le melting-pot des réfugiés culturels européens. On s’y retrouvait pour protester à l’écart du tonnerre de l’artillerie. Pas seulement contre la guerre, mais aussi contre l’art consacré de la classe bourgeoise, contre l’ensemble de l’embourgeoisement étouffant que cette guerre entraînait avec elle. Dada était-il donc une protestation ? Ou le cri primal d’un groupe de contempteurs de la société ? Ou plus simplement une nouvelle forme d’art ?

On attribue à l’icône du dadaïsme Tristan Tzara la définition sibylline : « Tout est dada ». Cela dit, l’origine du mot est entourée de légendes. L’une d’elles assure qu’Hugo Ball (ou plutôt Tristan Tzara ?) aurait pointé un couteau entre les pages d’un dictionnaire allemand-français et serait tombé sur le mot dada. Une autre, plus prosaïque, affirme que le shampoing alors populaire Dada aurait porté le dadaïsme sur les fonts baptismaux. Possible, puisque les dadaïstes – qui ne se sont jamais appelés eux-mêmes ainsi – cherchaient volontairement à manifester par de prétendues banalités leur refus de tous les idéaux et de toutes les normes.

L’écrivain et journaliste zurichois Peter K. Wehrli se souvient : « Le cinéaste germano-américain Hans Richter, lui-même dadaïste de la première heure, m’a donné la meilleure définition: Dada luttait contre la surestimation de cette raison qui tentait de légitimer la guerre et les destructions comme un effet collatéral logique de la destinée humaine. »

Dans les années 1960, Wehrli a fait la connaissance de plusieurs fondateurs du dadaïsme et de leurs collaborateurs. Il a organisé avec eux en 1966, au légendaire Café Odéon, une mémorable fête pour les 50 ans du dadaïsme. Plus tard, il a réalisé plusieurs films TV sur les protagonistes de ce temps-là.

« La contribution essentielle de Dada aura été la suppression des limites entre les divers domaines de l’art, pense Peter K. Wehrli. L’art poétique était aussi musique, la littérature était aussi image, le son était aussi photographie. On pouvait déclamer la danse. »

Ce sont ces libertés conquises qui se sont propagées aux scènes culturelles européennes et même mondiales et qui les ont influencées jusqu’à nos jours. Car peu après le mémorable mois de février 1916, les fondateurs se sont égaillés pour former de nouveaux groupes dada. Outre les métropoles de Paris, Berlin et New York, on a vu des dadaïstes de renom à Cologne, Hanovre et Weimar, à Barcelone et Madrid, à Amsterdam, Zagreb et Bucarest, à Genève et au Tessin au Monte Verità.

La pensée dada de la provocation s’est tissé des réseaux régionaux et locaux, elle a muté dans d’autres philosophies et d’autres axes artistiques. De nouvelles générations de performeurs, artistes plasticiens, cinéastes et poètes sont nées, que l’on a pu identifier comme rejetons, petits-enfants et arrière-petits-enfants directs des pères de Dada. 

Des surréalistes comme Max Ernst et Kurt Schwitters, des gens comme l’artiste conceptuel Marcel Duchamp, le poète André Breton et le photographe Man Ray se sont référés à Dada. Les surréalistes, les constructivistes, les existentialistes et le mouvement Fluxus étaient des héritiers directs, tout comme, plus tard, le pop art, le punk et les graffitis.

De nos jours encore, des artistes cotés comme Andy Warhol et Keith Haring, la performeuse Marina Abramovic, la vidéaste Pipilotti Rist, l’activiste des installations Thomas Hirschhorn et le duo d’artistes Fischli-Weiss seraient peut-être impensables sans Dada. Il faudrait peut-être aussi intégrer à cette énumération une musicienne comme Lady Gaga et l’artiste conceptuel Dieter Meyer. Et bon nombre de clips vidéo sur MTV se la jouent avant-garde dans le style des collages dada, simplement dans un média contemporain, numérique.

« Dada n’a jamais cessé », s’exclame Cynthia Odier avec enthousiasme. Née en Grèce, naguère danseuse, elle a fondé il y a quatorze ans à Genève la Fondation Fluxum qui a, depuis 2013, une bouture à Zurich sous le nom de Flux Laboratory. « L’aspect multidisciplinaire des dadaïstes a le même ADN qui a imprégné nos performances », assure-t-elle.

On parle ici de la compréhension de soi dans une autre langue, d’un autre regard sur les valeurs. « C’est la même exigence qu’avaient les dadaïstes, mais sur des thèmes contemporains.» A l’enseigne de «How to put a price on values», Flux collabore avec l’Association Dada 100 Zurich sur huit productions du monde entier. Elles seront présentées à partir du 7 avril par le Flux Laboratory à Genève, que Cynthia Odier érige au rang de quartier général de Dada en Suisse romande. « Il faut que les idées voyagent ! », s’écrie la mécène, en pleine conformité avec le concept dada originel.

Or donc la scène artistique planétaire célèbre des dadaïstes. Par des expositions précisément dans ces temples de l’art que les dadaïstes rebelles combattaient. Le mouvement jadis considéré comme un laboratoire frondeur aux insanités extrêmes est depuis longtemps admis dans les salons où l’on cause. Mais cette contradiction a été voulue par les fondateurs.

La scène du Cabaret Voltaire a fermé après quatre mois déjà, mais elle avait produit tout son effet incendiaire (ndlr: le Cabaret Voltaire existe de nouveau depuis 2004, c’est presque un mémorial).

En 1917 déjà, Ball et Tzara reprenaient une galerie sur la célèbre Bahnhof-strasse zurichoise pour y présenter des artistes dada et le meilleur du Cabaret Voltaire. L’initié Peter K. Wehrli commente : « Pour Tristan Tzara et ses potes, c’était clair : ce n’est que si Dada s’imposait sur la scène culturelle qu’une action durable était possible. Le grand antitout avait besoin de trouver un écho. »

Aujourd’hui, en 2016, on perçoit à nouveau cet écho. Nous l’observons avec des sentiments mitigés. L’amateur d’art en nous admire l’avalanche de créativité débordante et libératrice que Dada a déclenchée. Et l’humaniste en nous constate avec un brin de résignation que ni la génération des fondateurs ni ses petits-enfants et arrière-petits-enfants n’ont atteint l’objectif initial: le pragmatisme économique et les guerres marquent toujours notre monde, plus encore qu’il y a cent ans. Mais on peut s’imprégner de cette phrase d’Hugo Ball: « C’est précisément dans cette période d’inconsistance qu’il importe de maintenir sa position. » 

Toutes les informations sur les diverses expositions et manifestations dans le monde entier à l’adresse www.dada100zuerich2016.ch

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