Bilan

D’où vient cette passion des dirigeants pour le cheval?

Défi personnel, exaltation, discipline, valeurs chevaleresques, fierté paternelle, le sport équestre réunit tout cela. des personnalités romandes témoignent.
  • Le cheval, «une vocation» pour Pierre Brunschwig, président du groupe Bongénie.

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  • L’avocat et conseiller municipal genevois Olivier Wasmer est un grand fan de polo.

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  • La cavalerie suisse dans les années 1940. Selon l’expert en sécurité Alexandre Vautravers, «l’esprit de la cavalerie est toujours là» aujourd’hui dans l’armée.

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  • Deux cavaliers passionnés: l’entrepreneur Nicholas Hochstadter et sa fille Jennifer.

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  • «Le cheval est une excellente école», résume Alexandre Vautravers. Le Vaudois est colonel d’état-major général.

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L’amour du cheval est intimement lié au destin de nombreuses personnalités romandes. Que ce soit à travers la possession d’écuries, l’intérêt pour le polo, les courses de chevaux, les concours de saut d’obstacles, l’équitation de loisirs, et surtout l’accompagnement de leurs enfants jusqu’en compétition, le cheval fait partie intégrante de leur vie. Nombre de chefs d’entreprise, anciens banquiers privés, avocats, magistrats, s’adressent un clin d’œil complice quand les conversations virent sur les équidés et se mettent à en parler avec émotion, sans plus compter leur temps.

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L’intérêt pour les chevaux existe dans l’histoire de familles de banquiers privés genevois comme les Pictet, tout comme pour l’Aga Khan, propriétaire de chevaux de course, ou pour l’héritier de la dynastie bancaire zurichoise Hans-Dieter Vontobel, qui a préféré l’élevage de chevaux à la finance. Il n’y a jamais eu autant de chevaux en Suisse qu’aujourd’hui. En 1798, il y aurait eu quatre chevaux en tout et pour tout dans le canton de Vaud. Ce sont les bœufs, et non les chevaux qui étaient alors utilisés dans l’agriculture. Le cheval a toujours été un symbole de grande prospérité. Il a connu un essor au XIXe siècle en Suisse.

Aujourd’hui, le boom se produit sur le marché de l’équitation de loisirs. Dès lors, les pensions de chevaux rapportent des revenus considérables qui permettent à des fermiers de couvrir l’essentiel de leurs dépenses avec quelque quatre chevaux en pension complète. 

«Apprendre à perdre»

Du côté de Genève, c’est peu dire que le cheval est une passion pour Pierre Brunschwig, président du groupe Bongénie. C’est une véritable «vocation», selon ses termes. Un sport qu’il pratique depuis qu’il a 12 ans. «Quand je ne voyage pas, je peux monter à cheval tous les midis! J’ai la chance d’avoir mes chevaux chez moi, alors je rentre à la pause de midi en scooter dès que je le peux pour pouvoir monter. Je constate d’ailleurs que je suis plus productif et concentré les après-midi après cela.»

L’héritier familial des magasins de mode haut de gamme ne se contente pas de monter pour la détente. Il fait encore 25 à 30 concours par an les week-ends. «Cela ne facilite pas la planification des vacances. (Rires.) Parfois c’est aussi un vrai challenge de passer de mon bureau à une compétition et inversement!»

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A l’instar d’autres chefs d’entreprise, Pierre Brunschwig explique que la pratique du cheval le rend meilleur au travail. «L’équitation est un sport très mental et exigeant. Cela apporte souvent plus de frustrations que de satisfaction! Il faut beaucoup de patience, composer avec de multiples éléments comme l’état de forme du cheval ou son propre état d’esprit du moment. C’est une véritable école de vie où il faut apprendre à perdre, car on ne maîtrise jamais tout dans l’équitation.»

Pierre Brunschwig a longtemps participé au comité d’organisation du Concours hippique international (CHI) de Genève. Souvent spectateur du concours, il a aussi concouru lui-même quatre fois. «C’était une très belle expérience et un accomplissement car c’est un concours cinq étoiles, particulièrement exigeant, alors que je participe plutôt à des concours trois étoiles.»

Olivier Wasmer, cavalier depuis sa tendre enfance, ayant participé à des concours hippiques (saut) et membre de la Compagnie 1602, se passionne avant tout pour le polo, sport deux fois millénaire, né dans l’Empire perse. «C’est un exutoire, tous les joueurs de polo vous diront cela: on peut être souffrant, à l’agonie, dès qu’on est sur un cheval de polo, on revit. On oublie nos soucis professionnels et de santé; tous ceux qui ont juré qu’ils arrêtaient après avoir eu des accidents ont fini par remonter: c’est plus fort que tout», assure l’avocat et conseiller municipal genevois, ancien député au Grand Conseil (2005-2009). Cela fait trente ans qu’il a découvert le polo et, depuis 1993, il a suivi chaque année l’Open de polo à Palermo en Argentine, qui réunit les 20 meilleurs joueurs du monde entier. 

«La compétition me permet de me surpasser» 

«Le cheval nous force à être totalement focalisé», résume Nicholas Hochstadter, ancien banquier et fondateur d’une plateforme web (Performance Watcher) qui compare les performances de gestion de portefeuille des banques suisses. «Avec le cheval, c’est un travail d’équipe. J’ai besoin de ce sport parce qu’il m’apprend à chaque fois des choses sur moi-même et me fait grandir. Le jour où j’arrête, c’est que j’aurai peut-être enfin grandi!!» 

Depuis très jeune, ses parents participaient à des concours hippiques et se levaient aux aurores. Sa mère avait appris l’équitation en Angleterre, «à la dure». Lui a toujours pratiqué le cheval pour le cheval, pour le concours, «pas pour le networking». Il a commencé au Poney Club de Chavannes-des-Bois, à 5 ans. 

Ce Liechtensteinois d’origine monte pour les couleurs de son pays. «C’est un réel avantage, car nous sommes très peu». Il diminue fortement cette activité lorsqu’il commence à travailler, mais continue tout de même à un bon niveau national, car ce sport lui apporte un équilibre avec la vie professionnelle. En 2005, il crée sa propre entreprise et reprend les compétitions. Il y a six ans, il se qualifie pour les championnats d’Europe à Madrid: «Le fait de me qualifier était génial, mais le résultat n’était pas bon.» A l’automne 2017, il se qualifie pour les championnats du monde aux Etats-Unis. «La compétition, c’est un défi contre moi-même,
qui me permet de me surpasser.» 

Mais il porte en réalité ses espoirs sur sa fille cadette qui, à 14 ans, s’avère une cavalière extrêmement prometteuse. C’est elle qui le motive, il y a trois ans, à transférer ses écuries en France, chez un très bon cavalier: Simon Delestre, numéro un mondial de saut d’obstacles en 2016 (Longines Ranking List), dont le père entraîne désormais les Hochstadter, père et fille. 

«Un esprit libre»

Autre cavalier émérite, Alexandre Vautravers, expert en sécurité et responsable du nouveau programme de master en sécurité globale au Global Studies Institute de l’Université de Genève. «J’ai fait beaucoup de cheval. Le déclencheur a été le service militaire, car à l’école d’officiers, nous avons eu l’opportunité de faire un exercice à cheval. Cela m’a énormément plu. J’avais fait de l’équitation avant, mais le déclic s’est produit là.»

Le fait de faire de l’équitation dans un cadre militaire avec toute la rigueur requise cadrait avec sa vraie passion, qui est le dressage. «Nous avons présenté de nombreuses démonstrations par équipe: des quadrilles. Vous devez concilier l’exercice avec l’esprit du cheval, extrêmement sensible, inconstant, un esprit libre, parfois craintif. C’est exactement le contraire d’une voiture ou d’une machine, résume le cavalier. Un de mes amis, passionné de moto et de sports mécaniques, n’a pas réussi à comprendre cela. En appuyant sur un bouton plusieurs fois, le résultat est toujours le même. Avec un cheval, ce n’est pas tout à fait pareil.»

Alexandre Vautravers évoque l’important rôle des traditions dans son attachement aux équidés, et en particulier la tradition militaire. Ainsi, au sein de la Compagnie 1602, société historique formée pour commémorer l’Escalade, qui compte un millier de membres, la place convoitée est celle du héraut, l’officier d’armes qui porte les messages importants à cheval. Elle a longtemps été occupée par Dominique Louis, ancien chef du protocole adjoint à la Ville de Genève, lui conférant une indiscutable aura, avant que ne lui succède Yves de Coulon en 2014.

Pour Me Wasmer, lorsqu’il est entré dans la compagnie 1602, «c’était cavalier ou rien». Il évoque la joie d’arriver à cheval le jour du cortège de l’Escalade, d’attacher sa monture au poteau en bois devant son bureau en vieille ville de Genève, avant de monter à son cabinet avec son épée et son chapeau à plumes: «Je vis quatre siècles en arrière. Chaque année, nous avons notre dîner des cavaliers de la compagnie, et on piaffe d’impatience, tels des enfants, avant les manifestations avec les chevaux.» 

Une nostalgie encore présente

Alexandre Vautravers, par ailleurs rédacteur en chef de la Revue militaire suisse, explique que son propre intérêt pour le cheval lui vient de loin. «Mes arrière-grands-parents, qui viennent de la campagne vaudoise, ont une longue histoire avec le cheval. Pas sûr que mon amour pour le cheval soit né directement de là, mais mon père pratiquait le cheval, on faisait des balades. Mon arrière-grand-père a servi durant les deux mobilisations. Il a commandé un groupe d’escadrons de dragons (troupes de cavalerie). Pour ces troupes, qui étaient considérées comme coûteuses, on recrutait dans la cavalerie essentiellement des paysans dans les grandes plaines.»

Il y a toute une mystique de la cavalerie dans les campagnes, explique Alexandre Vautravers, car la Confédération subventionnait les achats de chevaux. Son arrière-grand-père a été au centre de cette économie du cheval dans l’agriculture durant les années 1920-1940 et a géré à l’époque la «remonte» – le système de mise à disposition des chevaux, leur entraînement, et l’expertise sur leur qualité.

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«Comme la Confédération donnait des subsides aux paysans, beaucoup d’argent circulait dans ce système, et particulièrement pendant la guerre, quand il n’y avait pas de pétrole; l’énergie était contingentée, et se posait alors la question de qui avait le droit de recevoir des chevaux, et quelle qualité de chevaux.»

Dans le canton de Vaud, de Fribourg, la nostalgie est encore présente aujourd’hui: «On parle encore beaucoup de la fin de la cavalerie en 1972, il y a même eu longtemps un fort ressentiment par rapport à cela. La cavalerie reste présente dans la culture militaire d’aujourd’hui: les missions traditionnelles de la cavalerie sont accomplies par les troupes mécanisées, blindées.»

Colonel d’état-major général et numéro  2 de la brigade mécanisée romande, Alexandre Vautravers admire le rôle qu’a joué l’équidé dans les armées de l’histoire. «Il n’y a plus de chevaux, mais l’esprit de la cavalerie est toujours là. C’est un esprit indépendant et volontaire, qui puise dans les valeurs de la chevalerie médiévale. Le chevalier n’était alors pas toujours à cheval, n’était pas toujours quelqu’un de riche, mais sa fonction dans la société médiévale s’est cristallisée au XIIe siècle. Ses valeurs: le courage, la fidélité à son idéal ainsi qu’à sa parole, la défense des faibles, l’idéal de protection.»

Aujourd’hui, l’idéal de la chevalerie imprègne toujours l’armée. «On a une éthique, un ethos dans les troupes blindées, mécanisées, où on retrouve ce panache. Les jeunes officiers dans l’arme blindée cavalerie (ABC) française font d’ailleurs encore du cheval tous les matins. C’est un excellent moyen de les responsabiliser; il faut s’organiser, garder une formation cohérente, être attentif aux autres, s’adapter au terrain et aux situations changeantes. Le cheval est une excellente école.»

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Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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