Bilan

Construire une émotion

L’idée de partage les unit. Et la conviction que sans construction d’une émotion leur travail ne trouve pas de sens. Une collaboration est née de leur rencontre. John Armleder, artiste plasticien genevois mondialement reconnu, et Manuel Emch, à la tête de la marque RJ-Romain Jerome, devisent sur l’art et le luxe. Rencontre.

Manuel Emch, en-dessus

John Armleder, en-dessous

John Armleder participe à l’exposition «These basic forms of beauty» à la gallerie Mitterand+Cramer à Genève (jusqu’au 16.05.15)

Crédits: Alban Kakulya

Qu’est-ce que l’art contemporain et l’industrie du luxe peuvent s’apporter ?

John Armleder. Le luxe et l’art, pour autant que l’on sache ce que c’est, se superposent très naturellement. Passer du temps à se demander qui l’on est – un questionnement que l’art nous apporte – est un luxe. Mais la plupart des gens n’ont pas accès à ce temps, c’est bien là la définition du luxe. Avec l’art, c’est le même constat. Je pars du principe qu’il est la vie et que chacun est artiste, fondamentalement.

Mais 99% des gens ne peuvent pas s’en rendre compte car la vie ne leur donne pas accès à cette conscience. Deuxième point, le luxe nous fait oublier l’once d’objectivité que l’on pourrait avoir. C’est un filtre, assez embarrassant d’ailleurs pour un artiste. Mais personnellement j’y suis mêlé, un peu malgré moi, depuis mon enfance. Je suis né dans un hôtel de luxe, le Richemond, qui appartenait à ma famille. J’y ai vécu jusqu’à mes 10 ans.

Ce malaise persiste aujourd’hui ?

J. A. Non. Plus jeune, j’avais le besoin de me distancier de cet univers, j’étais un pacifiste engagé. J’ai appris à peindre en faisant des banderoles militantes à la paroisse Sainte-Trinité, une paroisse catholique mais communiste (rire). Aujourd’hui, j’ai compris que les deux mondes se complètent.

Manuel Emch. J’ai toujours aimé le discours libre de John et assez détaché du luxe. Notre projet est né de notre rencontre, de deux personnes qui s’apprécient et qui s’expriment autour d’un projet. Nous n’avons pas essayé de capturer l’artiste dans une montre, au contraire. C’est une collaboration. Une idée de partage. Il y a beaucoup de générosité dans cette histoire.

J. A. L’artiste devient artiste lorsqu’il produit une œuvre, mais il le devient réellement lorsque cette œuvre est partagée. C’est un échange. C’est le propre de l’art. Ensuite, si deux personnes s’entendent, il y a alors connivence, en dehors de toute stratégie, même si ces deux mondes sont des industries. 

Des industries qui ont des intérêts communs?

J. A. Dans nos sociétés, l’industrie du luxe est une virgule dans le système capitaliste dont nous sommes totalement dépendants. Quant à l’art, il est une plateforme qui produit des objets d’échange qui n’ont d’autre fonction que celle-ci. Cela dit, l’art et l’argent ont cette même fonction… L’art évolue mais concerne finalement toujours une frange très resserrée et privilégiée de la société. La plateforme a beau offrir beaucoup plus d’artistes, de collectionneurs, d’expositions, de musées qu’il y a cinquante ans, tout reste relatif, en vérité. C’est le même discours que sur la richesse.

M. E. Au contraire, moi je crois que l’art contemporain fait beaucoup plus partie de notre vie, c’est un moyen de s’exprimer, plus que par le passé. C’est un bien de consommation, un besoin social. C’est un objet de réalisation. L’art fait partie d’une connaissance plus horizontale.

Comme le street art ?

J. A. C’est plus compliqué avec le street art. Il a été récupéré. Les premiers graffeurs entretenaient un véritable rapport de révolte avec la société. Mais très tôt mes amis, comme Futura 2000 ou Keith Haring, ont très vite débordé vers autre chose. Comme on veut voir dans l’art une critique de la société, il a été aisé de déplacer cette expression du métro à la galerie. Et au final elle n’est vue que par une minorité, alors même que les moyens de communication ont décuplé. La visibilité du privilège fait oublier que c’est un privilège.

Comment est née votre collaboration ?

M. E. Nous avions initialement pris contact avec John Armleder car nous souhaitions exposer quelques-unes de ses œuvres à Bâle. J’ai toujours été passionné par l’art contemporain, et ses œuvres en particulier. Nous nous sommes vus régulièrement, nous avons discuté du plaisir de créer un objet conjoint, une œuvre d’art qui serait également une montre. Je me suis toujours questionné sur le risque de réunir ces deux mondes a priori très éloignés. Je ne voulais pas aboutir à un objet commercial mais plutôt à une œuvre unique.

Pour moi, la montre doit transmettre des émotions, comme une œuvre d’art. Mais en discutant avec John, nous nous sommes rendu compte qu’il était tout de même intéressant de travailler des exécutions différentes, en l’occurrence une série de dix montres, autour d’une thématique, la tête de mort. Elle est un symbole récurent et représentatif du travail de John, qui pouvait se transposer en trois dimensions sur le cadran. Le memento mori a toujours fait partie de ma culture. Le crâne a quelque chose d’attractif et de repoussant.

J. A. La mort comme le temps sont des constructions du langage. Par excellence, la mort et le temps ont toujours été associés, c’est un classique. Mais mon intérêt à ce sujet est plus formel que culturel ou symbolique. L’exemple le plus parlant est celui de la guitare électrique, que j’associe quelquefois à des toiles. Cet objet imite la forme d’une guitare classique sans aucune nécessité. Mais cela permet une identité, une reconnaissance de l’objet qui lui donne un pouvoir.

Un pouvoir que l’objet n’aurait pas, sans cela. Ensuite, c’est la gamme de lecture que l’on en a qui crée son identité. L’objet est statique, a besoin des regardeurs pour exister, mais obtient une identité au travers de chaque regard. Et ce regard est collectif. Dans l’art, la construction de l’émotion permet la fonction de l’art. 

Comment votre collaboration a-t-elle été accueillie ?

M. E. C’était surprenant. Très équilibré. La moitié des gens connaissait le travail de RJ-Romain Jerome et l’autre connaissait celui de John. Finalement, ces deux industries se complètent réellement. La frontière tend à disparaître, d’ailleurs. Ce sont deux clientèles qui se rejoignent. L’intérêt est d’être actif sur plusieurs plateformes et de faire découvrir d’autres mondes.

Vos points communs se rejoignent aussi dans le fait qu’il n’y a pas un style unique.

M. E. Non, de mon côté, il n’y a pas la volonté d’imposer une esthétique type. Il y a quelques codes qui sont inhérents à RJ-Romain Jerome. Chaque modèle est une marque, qui s’efface derrière chaque collaboration, chaque histoire. C’est une marque contenant. Je veux mettre en avant le produit et non la marque. J’aime l’idée d’une création qui prend forme, qui prend du temps. La collaboration avec John en est le reflet parfait. Je ne suis pas pressé. Nous avons abordé l’idée d’autres collaborations, mais elles doivent mûrir, suivre un processus de réflexion. Je savoure ce plaisir. Il n’y a pas de contrainte.

Comment a débuté votre rapport à l’art ?

M. E. C’était dans une galerie près de ma maison, à La Neuveville, où j’ai effectué un job d’été quand j’étais adolescent. Une fois le travail terminé, j’ai pu choisir entre un salaire en argent ou sous forme d’une œuvre. J’ai eu le malheur d’accepter l’œuvre (rire). Depuis, ça ne m’a jamais lâché. Mais je fonctionne par phase. Chaque œuvre est rattachée à une partie de ma vie. Comme certains font des photos, moi je collectionne des œuvres.

J. A. Et pour moi c’était à l’âge de 4 ans. Je m’en souviendrai toujours. J’étais à Florence, dans une chapelle, devant une fresque de Fra Angelico. Il y avait cette œuvre avec le dessin d’une aile polychrome. Je la regardais, et tout d’un coup tout s’est brouillé, mes larmes se sont mises à couler. Dès lors, c’était trop tard, je ne pouvais plus faire machine arrière…

Cristina d’Agostino

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