Bilan

Combien de temps me reste-t-il à vivre ?

Si la médecine permet désormais de savoir comment rester en bonne santé, elle ne nous dit pas encore combien de temps il nous reste à passer du côté des vivants. Check-up vécu.

6 Juillet 2011, 8h30, clinique de la Prairie à Montreux. J’entre dans le  centre médical ultra luxueux de la Riviera vaudoise pour passer toute une batterie d’examens. Je ne suis pas malade et je ne suis même pas un de ces cadres qui passe un check up aux frais de mon entreprise comme cela se pratique de plus en plus en Suisse. Je suis juste venu avec une question obsessionnelle. «Combien de temps me reste-t-il à vivre?» Voilà plusieurs années que nous avons le projet de ce papier à la rédaction mais personne ne s’y colle, surtout pas ceux qui ont dépassé un certain âge. Au final, c’est mon idée autant donc l’assumer.

Mon interrogation a de quoi bousculer dans ses convictions le médecin qui m’accueille: Mikael Rabaeus, cardiologue interniste, a pour vocation de soigner, pas de mettre des Migros-Data sur ses patients. Cette fichue presse avec tous ces articles sur 23andme et d’autres firmes qui promettent que la génétique peut alerter sur tout a décidemment mis dans la tête des gens de bien drôles d’idées. Lui qui refuse de prescrire des médicaments à vie comme la statine et préfère inciter ses patients à s’astreindre à un mode de vie sain s’amuse avec beaucoup de gentillesse de ma démarche. Je n’ai sûrement pas une mauvaise santé, m’assure-t-il lors de mon premier rendez-vous de la journée… même si je ne fais pas de sport. Car si je me tiens bien pour le reste mais courir/sauter/souffrir, ça non. «Vous êtes programmé pour bouger», me prévient le quinquagénaire suédois fit comme un krisprolls. Sans méchanceté aucune, il me fait passer un test à l’effort sur le vélo installé dans son cabinet. Et le moment précis où il redouble la résistance du vélo se coordonne parfaitement avec celui… où je pique du nez dans le cabinet. Malaise vagal, comme Nicolas Sarkozy lors d’un footing présidentiel en juillet 2009, les body guards en moins. «Votre cœur doit être capable d’effectuer un effort intense et soudain pour prendre la fuite si vous croisez un ours, par exemple. N’oubliez pas que votre conception date de l’âge des cavernes, vous n’êtes pas fait pour rester sédentaire!».

Thé vert, choux et eau chaude

Dans ma tête, me voilà déjà fiché dans une catégorie à surveiller. Je sors du cabinet pour enchaîner un parcours frénétique afin de passer tous les examens à peu près possibles et imaginables, toujours dans un seul but: enquêter sur la date probable de ma mort. Le sang? Tout bon. Les ultrasons des organes? Ultrabons. La masse graisseuse? Un bonheur. Le scanner? Top. Enfin presque. Il y a bien deux points de calcification tout près du cœur, pouvant signifier que l’artère principal commence à se durcir. Pour le radiologue qui officie en salle d’examen, c’est sûr, il faut envisager un traitement à vie. Et là, on se sent bête et très nu face à un médecin qui vous connaît dans chaque repli de votre chair. Sous l’œil de ces véritables observatoires de Palomar que sont les scanners et autres IRM, plus aucun sujet n’est déclaré 100% bien fini. Un rêve de médecin, un cauchemar pour hypochondriaque. La Prairie a aussi son diagnostic génétique: rien qui indique les maladies dont vous finirez par mourir – et ce n’est sûrement pas plus mal – mais un examen qui permet de savoir comment nous sommes programmés pour assimiler les toxines et les médicaments. Utiles quand on sait que les médicaments s’assimilent de manière complètement différentes d’une personne à l’autre. Et que 10% des consultations dans les services d’urgence hospitalier du monde entier se font à l’occasion d’effets secondaires mal supportés après la prise d’un médicament correctement prescrit. L’examen tient en un frottis de la langue pratiqué par le docteur Thierry Pache qui a mis au point avec des associés un système de test (Cypass) et construit une start up (Gene Predictis) à partir de cette technologie.

Les résultats quelques jours après me permettent de voir que je suis très mauvais dans l’élimination de tout ce qui est brûlé. Si je fumais, je ferais partie de ses malades d’un cancer du poumon classique a contrario de ces gros fumeurs qui meurent à 80 ans et plus sans avoir à se plaindre des effets de la cigarette. Eux ont sûrement ce canal grand ouvert au contraire de moi. C’est l’injustice génétique qui distribue ses punitions aléatoirement. Ainsi, pour compenser mon incapacité Thierry Pache me préviendra quelques semaines plus tard à la réception des résultats du test que ce serait bien que je mange des crucifères et que je boive du thé vert, des antioxydants naturels. Des choux et de l’eau chaude…

Le coeur de Churchill

De retour chez le Dr Mikael Rabaeus, ce dernier ne se laisse pas impressionner par mon scanner du cœur et refuse d’envisager un traitement. «Je ne prescris pas un médicament mais un mode de vie», s’exclame le cardiologue dans son cabinet qui surplombe la pelouse verte comme un terrain de golf de la clinique. «Winston Churchill n’avait pas de problème de cœur parce qu’il se transportait sur tous les champs de bataille: il vaut mieux être bien portant et bouger plutôt que maigre et sédentaire». Coup de grâce façon historique. Mon interlocuteur poursuit. «Cela ne motive pas les gens de savoir combien de temps il leur reste à vivre, ce qu’ils veulent tient plutôt à savoir comment alléger le poids des années». Alors que la journée a filé, je me retrouve au bar de l’hôtel – pardon, de la clinique mais elle a vraiment tout d’un palace  – avec le médecin chef de la clinique qui établit le même constat. «Les gens veulent ajouter de la vie à leurs années, pas seulement des années à leur vie, philosophe Adrian Heini. Nous sommes dans l’ère du Better Aging, une approche beaucoup plus liée à la qualité de vie qu’à une quelconque quantité. Raison pour laquelle la question que vous nous soumettez de la date probable de votre mort… n’est jamais ainsi posée!» Ou peut-être seulement par un patient à qui on vient d’annoncer une maladie grave. J’objecte. La Prairie reste mondialement connue pour être spécialisée dans la «revitalisation», un programme d’injection de cellules souches de moutons pour ralentir le processus du vieillissement. Pas possible qu’ici on me laisse sans réponse! Sinon, à quoi bon ce programme à 20’000 francs la semaine que la clinique propose à ses patients à partir de 40 ans afin de prendre les comprimés miracles à base d’extraits de foie de mouton (plus d’injections désormais, le principe se prend par voie orale)? Un traitement de Life Enhancing qui séduit visiblement à voir l’affluence dans l’établissement de patients venus du monde entier pour le suivre, Chinois en tête. Alors, il me reste combien de temps? 

L’heure des résultats

Le médecin chef botte en touche. Je vois un groupe prendre une tournée de jus multi-fruits au bar. Les entreprises envoient ici de plus en plus leurs cadres effectuer un check up complet à 4000 francs la demi-journée. «Nous identifions les facteurs de risque pour la santé des collaborateurs afin d’améliorer leur mode de vie et la prévention», selon Adrian Heini. Cette approche vient des Etats-Unis où les grandes entreprises prennent souvent en charge les frais de santé de leurs cadres. En Suisse, le système séduit et Mikael Rabaeus, qui travaillait encore il y a peu dans une autre clinique de la région, a notamment été engagé pour développer cette activité en croissance. De grandes compagnies envoient non pas un, ou quelques-uns de leurs tops décideurs, mais l’ensemble de leurs managers. Soit près d’une centaine de personnes, comme récemment pour une société genevoise.

Mais moi, est-ce que je vais bien? «Vous êtes en excellent santé!», s’exclame Mikael Rabaeus que je retrouve pour clôturer la journée. Et qui s’étonne toujours de me voir avec l’éternelle même question aux lèvres. Bon prince, il fait pour moi la soustraction. «Vous êtes en bonne santé, vous ne buvez pas et ne fumez pas, il vous reste comme point noir votre sédentarité. Une activité physique bien pratiquée vous prolonge la vie en bonne santé de 7 à 8 ans. Sans elle, vu votre classe d’âge votre espérance de vie se situe vers 78 ans». J’en ai 41, cela veut dire que j’ai vécu plus longtemps que ce qu’il me reste à vivre. Déprimant? Oui et non. Je pourrai me mettre à faire du sport et, depuis cette visite médicale, je me dis que ce n’est pas la pire des options. Ou je peux voir l’espérance de vie sous un autre angle: «Les gens qui arrivaient à 80 ans au tout début du XVIIème siècle avaient encore 6 ans d’espérance de vie, m’explique Mikael Rabaeus. Quatre siècles plus tard, rendez-vous compte que ces mêmes octogénaires n'ont gagné que 2 ans de plus!». La génétique étant décidemment sans appel quand sonne la dernière heure, seul notre mode de vie reste sous notre contrôle. On va courir?

Autoportraits de Roman Opalka. Depuis 1972, le peintre polonais terminait chacun de ses toiles en se photographiant de face et sans expression. Une manière pour l'artiste de saisir le temps qui passe et de répondre à ses peintures sur lesquelles il décompta, pendant 46 ans, les nombres de 0 à l'infini. L'oeuvre d'une vie s'est achevée avec la mort de son auteur, le 6 août 2011.

Illustration: Mathieu Moret

Stéphane Benoit-Godet

<p>Rédacteur en chef du Temps, (ex-rédacteur en chef de Bilan)</p>

Lui écrire

Depuis le 1er janvier 2015, Stéphane Benoit-Godet dirige la rédaction du quotidien Le Temps. Il était le rédacteur en chef de Bilan de 2006 à 2015. Auparavant, il a travaillé pour les quotidiens La Tribune de Genève et Le Temps 1998-2003), journal dont il a dirigé la rubrique économique (fin 2000 à mi-2003). Juriste de formation, Stéphane a fait ses études en France à l'Université d'Aix-Marseille III. 

 

 

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