Bilan

Chasse au style

Que ce soit pour le tir au pigeon d’argile (dit aussi ball-trap), le parcours de chasse, la chasse au faisan ou au lagopède d’écosse (grouse), l’armurier Markus-Urs Felder enseigne l’art du tir au fusil dans le plus pur style anglais.
  • Crédits: Dominic Büttner
  • Crédits: Dominic Büttner

Le sol est détrempé comme une tourbière écossaise, les végétaux ont le parfum des landes de Caithness. Sans l’omniprésence du sombre sapin de la Forêt-Noire et l’humidité persistante des jours de pluie du mois de mai, on se croirait dans les Highlands écossais plutôt que dans l’Oberer Dornsberg, au Bade-Wurtemberg. Et ce qui s’élève dans un bruissement d’ailes n’est pas une grouse écossaise, c’est un plateau rouge sombre que le second tir d’une carabine à double canon fait voler en éclats en pleine trajectoire.

Quand on cible, on a déjà raté. « Tout l’art du tir à la carabine consiste à toucher en plein mouvement », explique Markus-Urs Felder. Il est moniteur de tir et fabricant de crosses composites. Il faut une seconde et demie entre la prise en main de l’arme jusqu’au tir en passant par l’épaulement.

« La carabine doit toucher là où le tireur regarde », dit-il en citant son maître d’apprentissage, le baron Gustav von Fürstenberg, qui avait appris à son tour l’art du tir, dans les années 1950, de Percy Stanbury, légendaire instructeur de la West London Shooting School, à qui l’on attribuait « the most elegant shot of all times ». Felder enseigne le tir sportif et de chasse à la mode anglaise. Formé comme fabricant de crosses et armurier, il adapte les fusils et les crosses à la posture du tireur.

Car le tireur et son fusil doivent être faits l’un pour l’autre. S’il est bien épaulé, un fusil confortablement appuyé tire exactement là où se pose le regard du chasseur. Comme aimait à le dire le baron de Fürstenberg, « l’œil devrait passer d’une façon altière du fusil à la cible, comme si l’on contemplait le long capot de sa Ferrari ».

Mais avant de tirer le premier coup, pensons à l’essentiel dans le maniement d’une arme : la discipline. Celui qui ne porte pas impeccablement son fusil est un homme dangereux, on ne saurait que fuir sa compagnie, écrivait le baron Gustav von Fürstenberg dans son ouvrage « du noble art du tir au fusil ».

Le premier geste que fait Markus-Urs Felder en empoignant un fusil consiste à actionner le levier pour vérifier si, par hasard, une balle serait engagée. L’école du tir est une éducation à la prudence. L’arme  ne doit jamais être portée de manière à ce que sa trajectoire croise celle d’une personne. Quand elle n’est pas emballée dans son étui, on la porte, canon basculé, avec la gueule dirigée vers le bas.

On referme le fusil du bois vers le métal. La crosse est actionnée dans la direction du double canon, chargé de deux cartouches, dirigé vers le bas.  Les fusils sont des armes de chasse et de sport au canon à âme lisse pour le tir à la chevrotine. Les carabines ont un canon à âme rainurée pour le tir à balles.

Quand les canons sont disposés côte-à-côte, on parle d’un fusil à canons juxtaposés et, dans les écoles de tir anglaises, de side-by-side, à la différence du over-and-under qui a des canons superposés.

Le sens et l’objectif du tir sont d’atteindre la cible. Dans l’incertitude constante et funeste quant à savoir si le tir va atteindre sa cible ou non, il ne nous reste plus que cette aptitude que les Britanniques nomment avec une grande précision verbale « triggerhappiness », le bonheur de la gâchette.

« Le tir doit faire plaisir » : encore une devise du baron qui l’a rendu célèbre et a fait de lui un tireur qui cultivait le tir au-delà de la performance, comme un art de vivre. A l’instar de ses maîtres, Markus-Urs Felder fait des débutants et des plus avancés de bons tireurs en leur permettant d’accéder à une capacité de tir naturelle.

« Tirer, c’est dans la tête », dit-il, fort de son expérience. Il observe ce qu’il en est des réflexes, de la posture et de la coordination du tireur, mais l’essentiel, explique-t-il, est de ne pas se focaliser sur les coups réussis, soit le succès mesurable, mais bien sur le style. Les tirs réussis seront la conséquence logique du style.

Des décennies avant le moderne « move, mount, shoot », les Stanbury et autres Fürtsenberg enseignaient à « s’harmoniser avec la trajectoire de la cible, qu’il s’agisse d’un pigeon d’argile, d’une grouse ou d’un faisan ». Si un faisan se dirige en direction du tireur, celui-ci pointe la cible avec le canon de son arme avant même d’avoir épaulé et se met en résonnance avec elle.

S’il est droitier, il déplace le poids du corps sur le pied gauche. Le mouvement initialement lent du fusil se mue en mouvement de tout le corps. Le tireur décrit le vol du faisan. Dans ce mouvement, si l’on ramène le regard de la cible à l’arme, au guidon, à la glissière, on se bloque et on manque son coup. Il faut se mettre en harmonie et le fusil tire pratiquement tout seul – s’il est de bonne qualité, professe Markus-Urs Felder : le tireur sent quand il doit appuyer sur la gâchette.

Mieux vaut sacrifier quelques boîtes de cartouches pour apprendre à identifier instinctivement cet instant, plutôt que de prétendre forcer le destin par des mouvements saccadés. Le parcours de tir de l’Oberer Dornsberg, à quelques kilomètres de Schaffhouse, tout près de la ville allemande de Singen, permet d’entraîner cette capacité.

Pour acquérir ce naturel dans le tir, il faut avoir un fusil construit sur mesure. Le « couturier » de fusils adapte la longueur de la crosse, son angle avec le canon dans le prolongement du regard au-dessus de la glissière, sa position en fonction d’un tireur droitier ou gaucher.

Outre les armuriers d’Europe continentale qui fabriquent de bons fusils, le nec plus ultra se trouve dans le choix proposé par les Big Three de Londres : Boss & Co., Holland & Holland et James Purdey & Sons.

Les armuriers de Boss & Co. ne produisent pas plus de seize fusils par an, en partie à la main, en partie sur des machines remontant à l’ère victorienne. La manufacture ne prend plus de commandes jusqu’en 2017. Un side-by-side ou un over-and-under décoré de motifs de chasse ou de classiques arabesques coûte 120 000 livres et plus.

Pour la chasse au gibier à plumes, il en faut deux à un gentleman mais, normalement, pour la chasse au faisan ou à la grouse, ils sont trois dans la valise de cuir, car il y a un assistant qui les charge au fur et à mesure.

Holland & Holland, avec ses points de vente à Londres et Moscou, forge environ 50 armes par an, entre fusils et carabines à éléphants de calibre 500. Purdey fait partie du groupe du luxe Richemont et produit environ 80 armes par an. Les fusils à double canon de ces deux « gun & rifle makers » se vendent à partir de 80’000 livres. Des fusils de chasse de seconde main coûtent
28 000 francs et plus.

Chaque année le 12 août (« The Glorious Twelfth ») débute en Ecosse la saison de chasse au lagopède écossais, la « green grouse ». Tout ce qui a de l’argent et un blason participe alors aux shooting games, une sorte de battue. Les rabatteurs en rangs d’oignons poussent les grouses en direction des chasseurs.

Chacun de ces derniers a son chargeur, un homme qui reprend le fusil encore chaud, le recharge et le restitue. Un responsable des munitions veille à l’approvisionnement en cartouches. La participation aux shooting games coûte jusqu’à 10 000 livres par personne et par jour.

Mais « the real thing », le vrai sport de l’homme, est pour Markus-Urs Felder la « grouse over pointer ». Arpenter les tourbières ou la lande en automne, seul ou à deux, le chien d’arrêt au pied pour débusquer, l’épagneul pour rapporter les volatiles abattus. On est ainsi en route sept ou huit heures pour ramener une paire de grouses dans la gibecière.

Mais si ces oiseaux s’élèvent à une dizaine de mètres en début de saison quand ils sont effarouchés, vers la fin, lorsqu’ils ont acquis de l’expérience, ils volent jusqu’à 40 mètres et plus. Alors, un seul lagopède tiré en novembre a plus de valeur qu’une dizaine de paires en août – et constitue un remarquable sujet de conversation au moment du single malt, après la chasse.  

Classic Shooting, Markus-Urs Felder, Alte Schäferei, Egnacherweg 2, 8590 Romanshorn, www.classicshooting.ch

 

Konrad Koch

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