Bilan

Ces investisseurs passionnés par le goût

Ernesto Bertarelli, Valérie Reboul-Schneider et Silvio Denz cultivent leurs terres comme ils font fructifier leurs affaires. Portraits.
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  • Claudio Tipa, Maria-Iris Bertarelli et Maria Tipa

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Au château d’Estoublon, le beau rencontre le bon

C’est une Suissesse, Valérie Reboul-Schneider, qui a lancé la success story du château d’Estoublon et de ses huiles d’olive précieuses. Une aventure gastronomique et entrepreneuriale exemplaire qui associe un marketing novateur et des produits haut de gamme sur fond de château provençal. 

Chant des cigales, parfum de lavande, roseraies et buis taillés, le château d’Estoublon s’épanouit dans son somptueux écrin de verdure provençale. En pleine rénovation, la bâtisse en pierre blonde et les 130 hectares d’oliveraie et de vignes qui l’entourent revivent grâce à l’enthousiasme et à la fantaisie de Valérie Reboul – Schneider et grâce à la passion et aux compétences techniques de son mari Rémy Reboul.

Si lui est Français et diplômé d’une école hôtelière, elle est Suissesse, créative et formée au marketing au côté de son père. Son père? Ernest Schneider, le talentueux homme d’affaires qui avait relancé Breitling avant de tomber sous le charme d’Estoublon : « Mon père adorait la Provence. Dans un premier temps, il avait acheté le domaine voisin. C’est là que j’ai passé mes vacances et une partie de ma jeunesse», se souvient Valérie, volubile, élégante et directe. 

Sauvé de la ruine

« Lorsque nos voisins ont choisi de vendre, en 1999, ils se sont adressés à mon père. Mais le château était une ruine ! » Les compétences étaient là, mais plus les moyens. Ainsi le domaine s’était petit à petit dégradé. « J’étais donc contre cet achat !, avoue celle qui en est devenue l’âme. J’avais trois enfants petits. En plus, l’image des Suisses qui arrivent et qui pensent qu’en y mettant les moyens ça ira tout seul m’était insupportable. »

Visionnaire, Ernest Schneider a quand même acheté. « Alors on s’est lancés dans l’aventure corps et âme. » En investissant beaucoup d’argent. Et ça continue, puisque ces dernières années, il a fallu débourser pour un nouveau moulin à huile et pour une cuverie dernier cri. «Mais l’argent seul n’aurait pas suffi. Donc nous avons bossé jour et nuit comme des fous», se souvient Rémy Reboul. Aujourd’hui, l’évolution est miraculeuse. Les vins du domaine ont conquis leurs lettres de noblesse. Et les huiles d’olive du château d’Estoublon sont devenues un must.

La combinaison gagnante

Globus, par exemple, propose ces huiles avec un succès croissant. « Qualité du produit, packaging flatteur et storytelling font une combinaison idéale pour notre assortiment », résume Jürg Welti, porte-parole du groupe. Ainsi, les ventes d’huile du château d’Estoublon continuent à évoluer à la hausse, avec un pic en fin d’année.

Packaging oblige, ces huiles-là sont bien plus que de simples ingrédients de cuisine et se profilent comme des cadeaux idéaux, aussi chics qu’utiles. C’est d’ailleurs un vrai coup de maître d’être parvenu à situer un produit somme toute rustique et gras dans l’univers du luxe le plus abouti. Valérie Reboul, elle, préfère évoquer une suite de hasards bienheureux.

D’abord, il y a eu l’invitation à la Semaine de la haute couture du goût, à Paris : « Le problème, c’est que nous n’avions encore ni ligne graphique ni contenants adéquats. Or il ne restait que quelques jours… » Jamais à court d’idées, Valérie Reboul se lance donc avec ce qu’elle a sous la main: une bouteille de cognac qu’elle affuble d’une étiquette manuscrite par elle-même. Le résultat est inédit et rencontre un succès immédiat. En quelques jours, les commandes pleuvent. Une aventure qui est aujourd’hui citée en exemple dans les cours de marketing d’HEC. 

Top qualité

Mais aux flaconnages de grande allure qui rappellent immanquablement Channel répond aussi un produit de haut de gamme. Bios, donc 20 à 30% plus chères que d’autres huiles d’olive, celles d’Estoublon sont les premières à s’être vendues en version monovariétale. Là encore, il fallait oser le faire, alors que la tradition impose un mélange de variétés : « C’était notre force de novice de ne pas hésiter à remettre en question des manières de faire tenant du folklore », explique Rémy Reboul.

De 19 000 litres au début, la production a ainsi passé à 57 000 litres les bonnes années, tout en affinant la qualité. Et c’est ce développement qui a permis de faire du château d’Estoublon ce qu’il est devenu aujourd’hui. Une propriété somptueuse, ouverte aux visiteurs du monde entier, avec un restaurant, une chapelle, une boutique, un parc… et qui emploie 28 personnes, plus des intérimaires.

Mais pour que dure le succès, pas de répit : c’est pourquoi le château est actuellement en travaux pour quinze mois. But de l’opération, lui redonner tout son lustre, dans le respect de la tradition et sans tomber dans les effets de mode. En plus des salons, onze chambres luxueuses permettront de louer tout Estoublon pour des fêtes de famille et des mariages dans un environnement exceptionnel, avec un service de grande maison. Prix envisagé de la location : entre 50 000 et 100 000 euros, chauffeur, butler et… drapeau suisse compris. (K.S.)

Castello Colle Massari élue meilleure cave d’Italie. La stratégie écoresponsable des Bertarelli

La passion pour les grands vins et la nature est un moteur. Certes. Mais l’ambition de la distiller en nectar grand cru classé parmi les meilleurs vins du monde est un choix engagé que les Bertarelli ont souhaité inscrire en Toscane, au cœur d’une région, la Maremma, qui vit, depuis, un renouveau économique.
 

Depuis des kilomètres, la route sinueuse qui doit mener au domaine de Castello Colle Massari plonge le visiteur dans un dédale de bosquets et de collines denses. Vignobles, oliveraies, les paysages défilent au fil du chemin inchangé depuis les Etrusques. La vallée s’étend au pied du Mont Amiata, au sud de Sienne sur 1200 hectares, dont 110 hectares de vignobles et 60 hectares d’oliviers aujourd’hui en mains des Bertarelli. Le village de Montecucco et ses infrastructures rénovées ou nouvellement construites annoncent l’approche imminente du domaine.

Le château familial s’entrevoit enfin. Sublime bâtisse fortifiée, couronnée de cyprès et d’oliviers, l’ancienne ferme agricole construite au XIIIe siècle et aujourd’hui propriété familiale depuis 1998 se détache, magistrale, au sommet de la colline siennoise. Longtemps laissée à l’abandon, elle a été restaurée dans les règles d’un art que Claudio Tipa et sa sœur Maria Iris, mère d’Ernesto Bertarelli, se sont acharnés à respecter.

Aucune demeure à la ronde ne connaîtra d’ailleurs pareil investissement. Mais c’est la cave – dont la construction contemporaine achevée en 2002 surprend dans le paysage classique toscan – à quelques centaines de mètres, qui fait la fierté de la famille. Elue meilleure cave d’Italie 2014 par le célèbre guide « Gambero Rosso », elle produit aujourd’hui 500 000 bouteilles de vin rouge (principalement du sangiovese), de blanc (80% de vermentino) et rosé. 

Ernesto Bertarelli : « Je pense que c’est une juste récompense pour le travail acharné de mon oncle et de ma mère depuis plus de dix ans sur ce domaine. Je suis très fier de voir que la génération qui précède celle de ma sœur et de moi-même a toujours, à plus de 60 ans, cette fibre entrepreneuriale qui caractérise ma famille depuis le début du XXe siècle et qui m’inspire depuis toujours ! »

Infrastructures dernier cri et construction architecturale bioclimatique sur 4 niveaux frappent dès l’entrée de la cave qui s’étend sur 6000 m2. Aucune pompe ni machine polluante n’interviennent sur le site. Les grappes passent de la terrasse supérieure directement dans les cuves, grâce à des conduits verticaux, afin de débuter immédiatement le processus de fermentation.

Quitte à investir, les Bertarelli en feront le plus grand domaine bio de Toscane qui produit quelques-uns des plus grands vins d’Italie. Car outre le Castello Colle Massari qui cultive du sangiovese à 80%, deux autres domaines ont été acquis par la famille. Grattamacco, en 2002, proche de la mer Tyrrhénienne et dont les vignobles s’étendent sur 14 hectares des 35 hectares acquis, et Poggio di Sotto, en 2011, dans le Montalcino, qui produit du brunello sur 10 hectares parmi les 32 hectares en mains familiales.

Plus qu’un classique investissement en terre toscane, comme beau-coup d’autres investisseurs, la stratégie des Bertarelli est claire. Selon Claudio Tipa : « Ce que je retiens de notre vision pour la région de Montecucco, c’est le développement d’une viticulture et d’une agriculture (principalement des olives) de qualité dans le respect des traditions de la région tout en y intégrant les technologies de vinification les plus pointues. Pour le reste, nous avons créé la Fondazione Bertarelli, que ma sœur préside et qui s’investit dans des domaines aussi variés que le social, l’archéologie, l’art, l’architecture, la culture et la musique. La Fondazione Bertarelli organise par exemple chaque année l’Amiata Piano Festival au sein de notre domaine et ce depuis une décennie. Nous avons également entrepris la construction d’un «forum» destiné à accueillir cette manifestation où nombre de virtuoses donnent des récitals année après année.» Le projet d’agritourisme sur le site de Colle Massari est à lui seul un témoin de la visée familiale pour la région. Car oui, on peut visiter, déguster et dormir «chez les Bertarelli». Sur quatre sites entièrement restaurés, Pecora Vecchia, Locanda le Scuole, Case Nuove et Tenuta di Montecucco permettent de s’immerger dans les splendeurs de la Toscane et de profiter d’une vue unique sur les terres de la Maremma depuis chaque chambre ou appartement. Mais les ambitions ne s’arrêtent pas là. Cette dernière année, beaucoup de nouveaux investissements consentis par la famille ont permis l’extension des vignobles de Grattamacco (12 hectares en décembre 2013) et surtout de Poggio di Sotto (7 hectares en mars 2014) dont le brunello di Montalcino Riserva 2007 qui a été élu meilleur vin d’Italie 2013. Ernesto Bertarelli : « Il est vrai que nous avons eu la chance de pouvoir acquérir des terres jouxtant directement ces deux domaines d’exception que sont Grattamacco à Bolgheri et Poggio di Sotto à Montalcino, mais l’intégration des récoltes de ces nouvelles terres se fera dans le moyen à long terme, le but étant de préserver l’incroyable qualité des vins issus de ces deux propriétés. La stratégie d’investissement en Italie se définit en famille. C’est mon oncle, Claudio Tipa, qui est sur le terrain, qui nous soumet les opportunités qu’il juge intéressantes, mais la prise de décision se fait de manière collégiale, donc oui, je suis personnellement de très près les choix stratégiques que nous opérons en Italie également. » (C.D’A)

Silvio Denz mise sur les chevaux

Cet amoureux des flacons et des arômes nous dévoile sa stratégie à venir pour son sauternes réputé. Le Suisse mise à fond sur le respect de l’environnement

«Nous avons vendu 50 000 bouteilles de Lafaurie-Peyraguey et de notre deuxième vin, le Chapelle de Lafaurie-Peyraguet, en Chine en 2012 et 2013», s’enthousiasme Silvio Denz, le patron de la société cotée Art & Fragrances, propriétaire entre autres de Lalique. Il nous fait visiter sa dernière acquisition, la première dans l’appellation sauternes ; 50 000 bouteilles, cela correspond à un peu plus de la moitié de la production de ce domaine. « La Chine est devenue importante pour le sauternes. Ces vins liquoreux se boivent bien avec les plats sweet and sour », commente le maître des lieux. une fois dans les vignes, on distingue à quelques centaines de mètres les bâtiments du célébrissime Château d’Yquem. Le Bâlois est ravi.

Rares sont les domaines dans le Sauternais à être mis en vente. Or ce domaine faisait partie du premier classement officiel des grands crus de bordeaux de 1855, lequel fait toujours référence. « J’ai été le premier à pouvoir examiner le dossier de Lafaurie grâce à la banque d’affaires Rothschild à Paris, qui possède un département spécialisé dans les domaines viticoles. Auparavant, il appartenait au groupe GDF Suez. Ce dernier avait décidé de s’en séparer à contrecœur car le site devenait trop petit pour y organiser ses traditionnels séminaires de direction. »

Les anciens propriétaires avaient investi des sommes importantes dans les chais et dans le bâtiment. Le château dispose ainsi de 13 chambres rénovées, de quoi développer l’œnotourisme. Silvio Denz étudie cette possibilité: « Ce n’est pas simple. Il faut prévoir des toilettes pour les personnes handicapées, un ascenseur, des portes antifeu, etc. » toujours est-il que l’homme est aux anges.

Il vient de prendre connaissance d’un article publié dans le très influent guide « Wine Spectator » sur le millésime 2013 dans le Bordelais. On y parle d’un « potentiel incontestable » à propos du Château Lafaurie-Peyraguey 2013 et de lui attribuer une note de 94-97, soit à peine en dessous du 95-98 attribué à Château d’Yquem. De quoi doper encore ses ventes, lesquelles s’effectuent pour 60% auprès des négociants de bordeaux. Désormais, sa stratégie sera de redimensionner la production de vin liquoreux.

«Je souhaite revenir aux parcelles qui étaient utilisées pour nos vignes lors du classement de 1855 », confie-t-il. Ce qui signifie de ne garder pour le liquoreux que les 18 hectares d’origine au lieu des 36 hectares actuels (dont 10 en fermage). A terme, il entend diminuer drastiquement la production du second vin et replanter davantage de sauvignon blanc pour produire un blanc sec. L’ensemble des domaines réputés ont vu leur surface cultivée s’agrandir.

Le propriétaire de Lalique s’était offert auparavant Château Péby Faugères, Château Faugères, Château de Chambrun, Château Cap de Faugères. Il est également copropriétaire de Château Rocheyron ainsi que de deux vignobles en Espagne (Clos d’Agon) et en Italie (Montepeloso). « Mais mon rêve était depuis toujours d’acheter à Saint-Emilion. Lorsque j’ai vendu Alrodo à Marionnaud en 2000, j’ai visité une trentaine de vignobles. »

Et pas question pour lui de revendre ses domaines. « Je fais ce que j’ai envie de faire: à la fois en créant des vins et des parfums. » Avec son directeur des exploita- tions viticoles Alain Dourthe-Larrère, il se place dans une logique à long terme de respect de l’environnement, en améliorant en permanence l’écobilan des vignobles. Son sauternes est dorénavant cultivé sans aucun herbicide chimique.

Ses trois crus de faugères ont obtenu dès 2009 la certification environnement ISO 1400. A ce titre, les Châteaux Faugères, Péby Faugères et Rocheyron travaillent une partie de leurs sols à l’aide de trois chevaux depuis 2012. Les deux hectares d’essais initiaux ont doublé en 2013. La traction animale permet d’économiser de l’énergie fossile, limite les émissions de gaz à effet de serre et évite de trop tasser les sols. un exemple que d’autres devraient suivre dans cette région. (S.G.) 

Cristina d’Agostino

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