Bilan

Carte blanche à l’écrivain Mélanie Chappuis

Elle attend. Semble heureuse d’attendre, certaine qu’il viendra. Elle attend, dans la chaleur de l’été, que la chaleur de son corps vienne se mêler à la sienne. Elle sait qu’il la trouvera belle lorsqu’il la verra dans sa robe blanche un peu transparente, avec ses cuisses que l’on devine, ses seins révélés par le tissu qui les épouse. Elle savoure l’imminence de leurs retrouvailles. Le soleil l’enveloppe de lumière, comme bientôt leur amour.

Crédits: Anoush Abrar

Ou alors, elle n’attend pas comme cela. Elle se bat pour rester droite dans sa solitude, elle s’accroche discrètement à la colonne contre laquelle elle aimerait s’effondrer, elle s’efforce de jouer son rôle de femme dans l’expectative, elle se résigne alors qu’elle aimerait fuir, courir, quitter la scène, perdre son chapeau en route, arriver dans les bras de quelqu’un qu’elle n’aurait jamais attendu, et qu’elle aimerait sans sagesse.

Cette femme, c’est celle d’un tableau, « Summertime », d’Edward Hopper. Pour moi, c’était un poster dans ma chambre d’adolescente. Offert par ma mère. J’aurais préféré une affiche de Madonna, ou de Def Leppard, mais j’héritais de cette femme pour m’inventer des histoires. Elle était tantôt heureuse des regards posés sur elle, puissante du désir qu’elle suscitait, brûlante de l’amour qu’elle allait bientôt offrir; ou impassible, attendant vaguement quelque chose ou quelqu’un qui n’arriverait pas, ou qui finirait par venir sans que ça ne change grand-chose à son ennui. Plus tard, j’ai acheté une robe qui ressemblait à la sienne, pour attendre l’homme que j’aimais. Plus tard encore, j’ai jeté la robe en même temps que notre amour. Je n’étais plus la femme qui attend de Hopper, mais la femme en pleurs de Pablo Picasso. Et l’homme dont je m’arrachais devenait le peintre que je me mis à détester. Il immortalisait Dora Maar défigurée par le chagrin, un chagrin dont il était la cause, forcément, me disais-je. Car Dora Maar avait renoncé à une prometteuse carrière de photographe, pour suivre le maître, médiocrement, délaissant son art pour le sien, se condamnant à lui être inférieure, élève béate d’admiration et non plus femme libre et indépendante. Pour retrouver des forces, je suis devenue Niki de Saint Phalle, ou une de ses nanas, géantes, joyeuses et puissantes. Ne se laissant écraser par personne, filles de leur créatrice, qui œuvrait aux côtés de Tinguely, se nourrissant de lui sans se laisser dévorer par leur amour.

On s’attache à des œuvres pour ce qu’elles nous racontent. Elles sont liées à des âges de nos vies, de nos couples, à des odeurs, des ambiances, des souvenirs qui n’appartiennent qu’à nous. Dans mon musée intérieur, des incontournables côtoient des trouvailles plus personnelles, les sculptures de Camille Claudel ou de Nikola Zaric, celles de ma mère, les tableaux de Chagall ou de Guy Oberon, les dessins de mes enfants, les romans d’Albert Cohen ou de Stefan Zweig, ceux de mes amis écrivains. Et j’avance avec «L’homme qui marche» de Giacometti, parfois aussi décharnée et exsangue que lui, parfois assez forte pour lui prendre la main et l’entraîner dans ma joie.


« Le peintre dévorant la femme », Kamel Daoud, dans la collection « Ma nuit au musée » des Editions Stock (Crédits: Dr)

« Tout l’art est le souvenir d’un moment, la tension vers une bouche, une fente ou un ailleurs »

Kamel Daoud nous invite dans cet ouvrage à partager sa nuit solitaire, vécue dans le Musée Picasso lors de l’exposition « Picasso 1932. Année érotique ». Toile après toile, qu’il regarde « comme s’il s’agissait de versets », il parcourt avec le peintre cette année vécue avec sa maîtresse Marie-Thérèse. A sa culture musulmane pour laquelle le corps n’est que prêté par Dieu se confronte la quête de jouissance que prône l’Occident contemporain, cherchant son paradis sur Terre plutôt que dans l’au-delà. Dans ces pages merveilleuses, une réflexion sur l’amour chasseur, l’encerclement et la destruction de la proie Marie-Thérèse, pour mieux se fondre en elle, et renaître, dans un cycle infini de vies et de morts.

« Une année dite au sortir de la nuit », de Peter Handke, Editions Le Bruit du Temps (Crédits: Dr)

« Personne ne veut rien de moi. La culture doit changer »

C’est une petite perle parmi d’autres phrases surgies dans la nuit, dans un état de demi-sommeil. Peter Handke les décrit comme « quelque chose qui m’est apporté par le vent, de l’intérieur ou de l’extérieur (…) que j’ai pensé malgré moi. » Certaines phrases sont poétiques, d’autres étranges, énigmatiques ou laconiques. Et celle-ci, drôle tant elle est narcissique, vraie tant elle a été secrètement pensée par tous les artistes du monde, qu’ils soient Nobel de littérature comme Handke, ou peintres du dimanche. Ces phrases surgies de la nuit sont placées entre guillemets, comme si l’inconscient de Handke était un autre, à saisir, avant qu’il ne s’échappe.

« Tout ce qui est rouge», Marie Christine Horn, Editions L’Âge d’Homme (Crédits: Dr)

« Une femme coiffée d’une perruque rose et vêtue d’une robe bleue remontée jusqu’à la taille a été retrouvée morte dans les bois d’Echallens »

Des scènes de crime, qui reproduisent des œuvres d’art brut, en l’occurrence une illustration de Joseph Hofer, les sous-sols d’un hôpital psychiatrique lausannois et des patients aux pathologies lourdes, peuplent ce polar au style cru et vivifiant. Les personnages, aussi attachants qu’inquiétants, disent la douleur, la vengeance, la folie, les hommes lorsqu’ils basculent, et ceux qui restent droits, pour un peu de lumière et de couleur, fût-elle celle du sang. La lecture de ce puissant roman vous mènera à vouloir visiter ou revisiter la Collection de « l’art des fous » issue des asiles psychiatriques helvétiques, initiée par Jean Dubuffet en 1945, au Musée de l’art brut de Lausanne.

« First comprehensive monograph », Allison Katz, JRP|Editions (Crédits: Dr)

«La peinture est un outil qui se déverrouille comme le langage»

Dès lors, pas de cohérence formelle ou thématique chez Allison Katz, mais des références éclectiques, une imagerie marquée par la diversité, un coup de pinceau dont on peine à reconnaître le style d’une toile à l’autre. Le travail de l’artiste canadienne basée à Londres interroge et dépasse les conventions et l’histoire de la peinture occidentale. Cette monographie englobe les multiples pratiques picturales de Katz depuis 2010, accompagnées d’essais de la directrice d’Oakville Galleries, Frances Loeffler, de la critique d’art Kirsty Bell, de la poétesse canadienne Lisa Robertson et du directeur du MIT List Visual Arts Center, Yuri Stone. L’ouvrage propose également une conversation de l’artiste avec Camilla Wills.

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