Bilan

Caroline Frey, apôtre de la biodiversité

L’œnologue et vigneronne franco-suisse se démène depuis dix ans pour imposer une agriculture biologique dans les domaines viticoles appartenant à sa famille.

Résidant à Lausanne, Caroline Frey a acquis l’an dernier une petite parcelle en Valais.

Crédits: François Wavre/lundi13, remerciements au caveau de Bacchus/Genève

En janvier dernier, Caroline Frey, 39 ans, recevait devant un parterre de plus de 200 invités l’insigne de chevalier de l’Ordre national du mérite directement des mains du président de la Ligue pour la protection des oiseaux, Allain Bougrain-Dubourg. Cet honneur, qui représente la plus haute distinction dans le secteur agricole, elle le doit à son combat depuis plus de dix ans pour préserver l’environnement et la biodiversité dans les domaines viticoles dont elle est propriétaire.

Cette récompense suit également l’obtention de la certification bio pour les deux domaines familiaux Château La Lagune, 3e cru classé du Haut-Médoc (dans le Bordelais) et la maison Paul Jaboulet Aîné (et son fameux Hermitage La Chapelle) dans la vallée du Rhône.

La prochaine étape, pour l’œnologue, sera de se convertir à l’agriculture biodynamique. Pour cela, elle a suivi les conseils deVictor Masson, spécialiste de cette idéologie anthroposophique. Même si plusieurs courants de pensée découlent de cette approche, Caroline Frey entend surtout caler son travail sur les rythmes de la lune et apprendre quels produits naturels (valériane, orties, etc.) utiliser pour rendre la vigne encore plus belle.

Une logique sanitaire

La Franco-Suisse a voulu suivre ce cheminement non seulement pour respecter les terroirs et améliorer le goût de ses vins, mais également dans une logique sanitaire. «Notre domaine de la Lagune est entouré de maisons. Il était hors de question pour moi de continuer à utiliser certains produits nocifs. Je voulais également pouvoir me balader dans les vignes avec ma fille sans m’inquiéter.» En effet, utiliser moins de soufre et de cuivre dans la vigne améliore d’office aussi la santé des vignerons et des riverains, explique la propriétaire. «J’aimerais faire en sorte que la biodynamie nous permette de diminuer la quantité utilisée de ces deux éléments naturels.»

Proche de la nature depuis son plus jeune âge, cette native de Reims ne s’est pas seulement intéressée à l’agriculture biologique et biodynamique mais également à la biodiversité des vignes. «Quand on commence à travailler en bio, on fait attention à la biodiversité, c’est normal.» Elle a ainsi pris l’initiative, avec les encouragements de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) de la Drôme, de créer un premier club interentreprises français pour la préservation de la biodiversité. Vingt entreprises sont déjà membres du club baptisé Continuum. Le but? S’engager à préserver la région par des actions concrètes. «Nous avons beaucoup de forêts, de prés et de zones non cultivées autour de nos vignes. Du coup, l’idée était d’utiliser ces lieux comme poumon de la biodiversité.»

L’équipe a ainsi démarré la réalisation d’un refuge en biodiversité dans le Rhône, à Thalabert (domaine Paul Jaboulet Aîné), car l’endroit détient un petit clos avec de la forêt et une prairie. «On s’est rapprochés de la LPO pour réaliser tous nos projets hors vigne avec eux.» Quel est l’impact direct sur les raisins, justement? «Il est difficilement mesurable, admet Caroline Frey.

Nous observons cependant qu’un grand nombre d’oiseaux et de chauves-souris mangent pas mal de bestioles.» Et puis il est préférable à long terme pour la vigne d’être dans un environnement équilibré. «Nous ne pouvions surtout pas arrêter notre démarche bio à la limite de nos parcelles et faire n’importe quoi de l’autre côté du chemin.»

Ce projet a également d’autres aspects positifs: il fédère les vignerons entre eux. «Cela donne de la crédibilité à nos démarches et encourage les acteurs de la région à aller dans le même sens.» Les entreprises membres de Continuum n’ont, pour la plupart, rien à voir avec le vin. Elles ont juste été convaincues par l’idée qu’il fallait soutenir la nature. Ces sociétés, qui possèdent toutes un terrain non exploité, ont ainsi créé des refuges pour les oiseaux et autres animaux sauvages. Leur démarche n’est pas uniquement environnementale mais vise également à sensibiliser les collaborateurs et leurs enfants à l’importance de la biodiversité. Elles veulent aussi donner une viabilité économique à leurs différents projets. Le but étant que si ce projet pilote fonctionne en Rhône-Alpes, il sera dupliqué à Bordeaux et dans d’autres régions de France. 

En Bourgogne, où la famille Frey a acquis il y a deux ans le Château Corton-André à Aloxe-Corton, la conduite d’un tel projet est cependant plus compliquée. Caroline Frey démarre à peine la conversion bio et il y a beaucoup de travail à faire. Car si officiellement la conversion en bio dure trois ans, concrètement, celle-là demande environ une dizaine d’années pour bien faire les choses.

A l’heure actuelle, l’endroit le plus facile pour travailler en agriculture biologique est la vallée du Rhône. A Bordeaux, le climat est très compliqué; 2013 a connu un temps catastrophique qui a empêché les propriétaires de sortir le Château La Lagune. Ils ont préféré subir d’énormes dégâts plutôt que de perdre leur certification bio. Une décision lourde de conséquences, notamment au niveau économique. Le domaine a ainsi simplement produit quelques milliers de bouteilles de cabernet-sauvignon, grâce à un terroir qui n’avait pas été trop touché par les intempéries. 

Et la Suisse?

Caroline Frey vit aujourd’hui à Lausanne. L’an dernier, elle a acquis une petite parcelle en Valais, voisine de Marie-Thérèse Chappaz, pour y produire de la petite arvine. Tout est cultivé en bio pour l’instant, mais le projet est de se lancer, là aussi, dans la biodynamie. Et puis l’idée est de racheter une ou deux autres terrasses à côté des siennes pour augmenter sa production. Pour l’heure, elle détient 1200 m2 dont uniquement 200 m2 de petite arvine, le reste des raisins étant composé de chasselas et de johannisberg.

La première récolte aura lieu cet automne (Caroline Frey avait surgreffé de la petite arvine sur du chasselas). La vigneronne s’occupe de son petit lopin de terre personnellement et fait tout à la main, du désherbage à la récolte. A terme, elle aimerait avoir peut-être, un jour, une cave en Valais. Et pourquoi pas encourager les vignerons valaisans à suivre sa démarche au niveau de la biodiversité et biodynamie, dont Marie-Thérèse Chappaz, sa voisine sur les coteaux du Valais, est la pionnière.  

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