Bilan

Capitaine suisse pour voilier de légende

Il est genevois et c’est lui qui est aux commandes de l’un des voillers de croisière les plus luxueux qui soient, embarquant ses bienheureux passagers pour des voyages hors du temps. Bienvenue à bord du Seacloud II en compagnie de Christian Pfenninger.

Bruissement de vagues, cris de mouettes, les happy few attablés à la terrasse du premier étage du Palais de la Méditerranée, à Nice, commentent le passage des élégants coupés, des midinettes et des joggeurs sur la promenade des Anglais. Soudain, « look at that », lance, surpris, un Américain, manquant d’asperger sa voisine de son daïquiri: sortant du vieux port, un incroyable navire, un majestueux trois mats tout blanc, s’avance lentement dans la lumière améthyste et or du soleil couchant. Le Seacloud II prend le large, direction Saint-Tropez. Et la rade tout entière admire l’élégance de cette silhouette évocatrice qui semble défier le temps au large de la baie des Anges. A bord, le piano égraine des mélodies joyeuses sur le pont arrière en teck ripoliné, où le champagne du cocktail de bienvenue embrume l’esprit des passagers éblouis. Tous viennent de découvrir le navire, ses coursives luxueuses, ses poignées en laiton, ses portes en bois laqué. A peine installés dans leur moelleuse cabine, cocon douillet au luxe très à la page où les attendait déjà une bouteille de champagne Drappier, on les a appelés sur le pont pour le début d’une croisière exclusive en Méditerranée. Et la vision du Tout-Nice dans le crépuscule les fait immédiatement chavirer… si l’on ose dire ! Les passagères, elles, ont d’emblée chaviré pour le capitaine Christian Pfenninger, 47 ans, à l’allure sportive, au regard clair et aux cheveux poivre et sel. Depuis huit ans, ce Genevois de naissance est le capitaine du Seacloud II. Et il est l’un des rares Helvètes à occuper un tel poste : on en trouve bien quelques autres, l’un aux commandes d’un chalutier, l’autre à bord d’un paquebot de croisière géant ou alors sur le Rhin, mais les capitaines suisses restent peu nombreux en haute mer. Pour Christian Pfenninger, les choses se sont mises en place petit à petit : « Enfant, je ne rêvais pas de devenir capitaine, mais cartographe », explique ce passionné de patrimoine industriel et de voile.

Mousse, puis acteur

A 20 ans, il est donc parti en mer, sur un cargo, comme mousse. Après cinq ans, il savait que son avenir était en mer. Il s’est d’abord inscrit dans une école de navigation en Angleterre. Passant troisième officier, puis deuxième officier, il a encore participé à un cours unique réservé à la navigation à voile, à bord d’un navire norvégien. Débouché ? Devenir instructeur sur un navire-école, par exemple. Ce que Christian Pfenninger a fait, pendant trois ans : « Nous formions des jeunes de 17 à 25 ans et passions plusieurs mois à bord. J’ai adoré les voyages dans les Caraïbes, où on faisait de la plongée et où on escaladait les volcans », se souvient le capitaine Pfenninger, une pointe de nostalgie dans la voix à l’évocation de ces moments intenses passés dans des paysages inoubliables. Alors lui est venu l’envie d’évoluer : « J’ai participé au tournage d’une série télévisée, Hornblower (Horatio Hornblower est le héros – un marin, bien sûr – créé par l’écrivain britannique C.S. Forester, ndlr), et à des films relatant la vie à bord de vaisseaux pendant la Seconde Guerre mondiale», raconte-t-il. Mais ensuite il a succombé au premier regard à la grâce du Seacloud. Ce voilier appartient à la même société allemande que le Seacloud II dont Christian Pfenninger a le commandement à présent. A son bord, il a fonctionné comme troisième officier, avec bonheur. Et on le comprend facilement, car le Seacloud n’est pas un bateau comme les autres.

La grâce d’un yacht à voile des années 1930

En fait, le Seacloud est le parfait trait d’union entre le passé et l’avenir, le yacht à voile et le paquebot luxueux. Grand voilier privé mis à l’eau en 1931 sous le nom de Windjammer et aménagé pour le train de vie fastueux de Francis Hutton, richissime agent de change à Wall Street, et de sa famille, c’est un exemple rare de luxe authentique des années folles : somptueux salons de manoir anglais et cabines dans le goût Louis XVI lui confèrent une majesté unique. Sous le nom d’Angelita, il fut yacht d’Etat de la République dominicaine, puis accueillit à son bord nombre de stars hollywoodiennes comme Zsa Zsa Gabor ou Kim Novak dans les années 1950. Aujourd’hui restauré avec soin, il sillonne les mers pour quelques bienheureux passagers. A bord, ceux-ci bénéficient du saisissant spectacle des matelots qui grimpent aux mâts pour déployer ou ramener les voiles, de la vision de la proue avec sa figure d’aigle doré qui fend les vagues, du silence de la navigation à la voile qui permet de découvrir des paysages merveilleux en se sentant dans la peau d’un Robinson Crusoé, d’un Marco Polo ou d’un Christophe Colomb. « C’est un ami qui m’avait parlé la première fois de ce bateau unique, il y a quelques années, en précisant qu’il me plairait », se souvient le Bâlois Heinrich Vischer, 55 ans. L’ami en question ne croyait pas si bien dire, car depuis, ce biologiste a embarqué quatre fois pour des croisières inoubliables à bord du Seacloud : « Ce que j’apprécie, c’est le côté intimiste qui donne à tous les passagers un sentiment d’appartenance. Puis il y a l’authenticité des détails, la conservation remarquable du décor d’époque et le ressenti unique que procure la navigation à la voile. »

L’exclusivité d’une croisière privée

Heinrich Vischer a même loué le bateau tout entier pour fêter son 50e anniversaire avec ses amis : « Nous avons embarqué à Malte, avec mes vins, mes champagnes, et après avoir planifié soigneusement tous les repas. Puis, tout s’est révélé parfait, de la cuisine au service. Et tout le monde a apprécié qu’au deuxième jour déjà, le personnel connaisse chaque passager par son nom. » Il faut dire que la compagnie propriétaire du Seacloud et du Seacloud II ne laisse rien au hasard. Ainsi le second bateau a-t-il été construit en 2001 dans le même esprit que son modèle de 1931, mais avec le souci d’en adapter le confort aux voyageurs moins aventuriers : « Si le Seacloud présente un caractère unique, il garde les volumes d’un yacht privé, conçu pour très peu de passagers. En lançant le Seacloud II nous avons cherché à recréer l’atmosphère traditionnelle du décor, mais en augmentant les dimensions des locaux communs », explique Daniel Schaefer, vice-président de la Seacould Cruises GmbH. Le nouveau voilier propose également un minifitness, un pont flottant rabattable pour les baignades en mer et d’étonnantes salles de bains en marbre polychrome. Le capitaine Pfenninger en convient: « Même si émotionnellement ma préférence va au premier, le second offre un confort plus actuel. » Et à part les mordus de navigation historique, les passagers apprécient la taille des cabines, la générosité de la salle à manger, les espaces confortables du bar et les vastes ponts extérieurs où tout se passe dès que le temps le permet. Ainsi les buffets dressés sur le pont arrière, le thé servi au son du piano, les cocktails apprêtés sous les étoiles… Et pour qui craint l’ennui, l’accès internet est possible, chaque cabine est équipée d’une télévision qui se cache derrière un tableau dans les suites, la bibliothèque recèle toutes sortes d’ouvrages (majoritairement en allemand et en anglais, cependant), et les va-et-vient de l’équipage suffisent à eux seuls à offrir un spectacle quotidien. En plus, bien sûr, des paysages à découvrir et des dauphins qui suivent le navire. Enfin, pour ceux qui craindraient le mal de mer, il y a même un médecin à bord. Mais voilà que, « ding, ding, ding », la cloche retentit dans les coursives: elle annonce le repas du soir. La compagnie Seacloud est fière de faire partie de la Chaîne des rôtisseurs, attestant du soin qui est porté aux menus par les chefs du bord. Menus servis soit sur le pont, soit dans la salle à manger au décor délicieusement désuet (lustres en cristal, marines encadrées d’or, tons pastel… tenue correcte incontournable), où tous les passagers se retrouvent. Souvent avec l’espoir d’être convié à la table du capitaine les soirs de gala: Christian Pfenninger, grand amateur d’opéra et, nous l’avons dit, passionné de patrimoine industriel et nautique, y a par exemple reçu la cantatrice Natalie Dessay et un pilote de fusée Apollo. Mais avec ou sans célébrités à bord, il déclare : « Je ne supporterais pas de travailler dans un bureau à terre. » Le regard porté sur l’horizon, il se réjouit à chaque fois d’emmener ses 90 passagers à la découverte des plus beaux paysages maritimes au rythme chaloupé de son voilier de 117 mètres de long.

Le prix de la croisière à voile

A bord du Seacloud et du Seacloud II, les croisières durent entre cinq et dix-sept jours. Leurs prix varient notablement au gré des saisons et du type de cabine choisie. Ils s’échelonnent entre 1500 euros par personne pour une courte croisière en cabine d’entrée de gamme (assez petite, mais néanmoins très confortable et équipée d’une salle de bains en marbre et d’un hublot) et 15 000 euros pour dix-sept jours dans la fastueuse owner’s cabin du Seacloud ou 11 500 euros dans la meilleure cabine du Seacloud II. Les prix s’entendent en pension complète (six repas et collations par jour), boissons et, pendant les repas, vin compris.

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Crédits photos: Dr

Knut Schwander

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