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Borneo, dans la jungle

Ses forêts primaires s’étendent à l’infini. Une immensité sauvage qui évoque l’aventure, l’épopée des rajas blancs, les fleuves aux ramifications denses, des récifs coralliens intacts. Reportage en terre malaise, dans l’État de Sabah, au cœur de l’impénétrable forêt tropicale.
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  • Vallée du Danum

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  • C’est dans l’état du Sabah que la population des orangs-outans est la plus nombreuse.

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  • Le lézard volant plane d’arbres en arbres sans jamais toucher terre

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  • Martin-pêcheur à larges bandes

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  • La Rafflésia est la plus grande fleur du monde végétal

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A peine quitté la frénésie en mal de reconquête économique de Kuala Lumpur, le survol de l’île de Bornéo, sombre étendue sans lumière, suscite un étrange sentiment de malaise et de fascination à la fois. Un trouble que viennent nourrir de vagues réminiscences de légendes tribales de coupeurs de têtes racontées par les premiers explorateurs européens, débarqués au XVIe siècle sur le territoire gouverné à l’époque par le sultanat de Brunei.

L’île, plus grande que la France, est presque entièrement recouverte de forêt. Ce paradis pour ethnologue, à l’est de la péninsule malaise, réunit 10% de l’ensemble du monde végétal. Sa faune compte des dizaines de milliers de variétés d’insectes, 300 types de reptiles et batraciens, plusieurs centaines d’espèces d’oiseaux, des mammifères volants, et le plus grand des primates, l’orang-outang.

C’est dans l’Etat de Sabah, à la pointe nord de l’île, que sa population est la plus nombreuse, plus d’un millier à l’état sauvage selon les spécialistes. C’est dans cette partie de l’île aussi que la forêt primaire y est le mieux sauvegardée, la Malaisie étant plus avancée dans sa prise de conscience écologique que l’Indonésie, dont le territoire couvre pourtant la plus grande partie sud de l’île. Le WWF rapporte que, depuis 1995, 600 espèces inconnues y ont été identifiées. Destination encore peu touristique, l’Etat de Sabah a l’avantage de concentrer sur son territoire divisé en cinq administrations les merveilles de Bornéo.

Au fil de l’eau, la jungle s’étire, labyrinthique

C’est par la mer de Sulu, sur la côte est de l’Etat de Sabah, et la remontée de l’embouchure du fleuve Kinabatangan qu’il faut entamer son voyage initiatique vers les terres sauvages. Mais avant de pénétrer la forêt primaire, une approche de la politique de réhabilitation des orangs-outangs orphelins en milieu préservé dans la réserve de Sepilok (40 km2 de forêt vierge tropicale) peut aider à appréhender le grand primate.

Le travail assidu des professionnels engagés dans le projet fondé en 1964, une année après l’indépendance de l’Etat de Sabah et de son rattachement à la Malaisie, permet à plus de 80 orangs-outangs de retrouver peu à peu le goût de la liberté et de l’autonomie complète. Situé à une vingtaine de minutes en voiture de la petite ville de Sandakan, le centre se visite en une matinée.

La ville, capitale du nord de l’île jusqu’en 1946 sous protectorat britannique, n’est pas d’un grand intérêt. Elle a été entièrement rasée pendant la Seconde Guerre mondiale et il ne reste rien des vestiges coloniaux. Son port, par contre, reste intéressant à visiter et poursuit son dynamisme commercial grâce à l’exportation du cacao, du tabac et du café.

Pénétrer la forêt tropicale de Bornéo par les eaux, c’est quitter peu à peu la civilisation qui peuple les bords de mer. Plus on remonte le fleuve, plus la touffeur de la jungle se fait sentir. La mangrove fait place, au fil des kilomètres parcourus, à des rivages plus terreux. A l’intérieur de la jungle, le bruissement des feuillages et le chant des oiseaux exotiques s’intensifient.

La flore de cet épais manteau de forêt tropicale pluvieuse, l’une des plus riches du monde, dévoile sa diversité : palissandre, camphrier, muscadier, santal, ébène, ficus et surtout dipterocarpus, cet arbre qui s’élève à plus de 50 mètres du sol. Séjourner quelques nuits en pleine jungle, sur le fleuve, permet l’observation d’une faune riche, en particulier ornithologique.

C’est le long du fleuve Kinabatangan, couloir vert protégé depuis 2005 par le Sabah Wildlife Department, que les orangs-outangs, mais aussi les nasiques ou encore les éléphants pygmées peuvent être observés depuis des pirogues. Equipées de moteurs électriques, les embarcations permettent de s’approcher au plus près des animaux, en silence. En été, la saison la plus confortable pour visiter Bornéo, il est assez aisé d’assister à la traversée de familles d’éléphants sauvages, à la recherche de nourriture.

C’est dans la région de Sukau, village de 2500 habitants à deux heures de bateau au départ de Sandakan, que quelques écolodges se sont installés sur les berges. Le soir, dîner aux chandelles sur une terrasse construite sur pilotis offre un spectacle céleste exceptionnel tant l’obscurité non parasitée par les lumières de villes inexistantes est profonde. Le silence y est total.

Non loin de là, à une demi-heure de bateau de Sukau, les grottes de Gomantong peuplées de millions d’hirondelles sont depuis des siècles le produit des richesses des peuples du fleuve, car les nids, revendus à de richissimes chinois, se négocient à prix d’or. Deux fois par année, leur récolte licite est ouverte à quelques cueilleurs. Immenses, les grottes sont surtout impressionnantes par la profondeur et la hauteur de leurs parois internes. Au milieu, les déjections des millions d’hirondelles dégagent une puanteur étouffante. Une montagne de fiente dont raffolent les coléoptères en tout genre et qui contribue à la vision hypnotique du lieu.

L’inextricable tissu de fougères géantes

C’est dans la vallée de Danum, plus à l’est, que se concentrent des forêts tropicales denses, des zones de tourbières vitales pour les populations locales. Des fougères géantes en forme d’oreille d’éléphant se mêlent aux lianes vieilles de centaines d’années descendant en ellipse jusqu’à terre. 

43 800 hectares de jungle primaire qui abrite 340 espèces d’oiseaux, 124 espèces d’animaux et 72 sortes de reptiles, dont quelques serpents parmi les plus dangereux de la planète. Parvenir au cœur de cet écosystème rare, c’est emprunter une route caillouteuse relativement praticable selon la saison.

Au fils des trois heures de piste depuis la petite ville de Lahad Datu (un petit aéroport de campagne la rend accessible depuis Kota Kinabalu), il est aussi dramatique d’observer ce que la déforestation engendrée par les industries du papier et de l’huile de palme a pu faire subir aux alentours. Aujourd’hui, l’Etat de Sabah et les ONG présentes travaillent à la préservation des forêts, mais, hors des réserves, l’abattage illégal des grands arbres perdure à Bornéo.

Ces zones sont essentielles à la survie d’espèces rares comme le tigre et l’orang-outang. La meilleure manière de les observer c’est de pratiquer les treks de la vallée de Danum. Et poser ses valises au cœur de la jungle, pour passer quelques nuits au Borneo Rainforest Lodge, un écolodge remarquable dans la qualité de son hébergement.

Le guide personnel attribué à chaque visiteur permet de suivre les traces et d’observer ce que l’œil non expert manquera à coup sûr sur les nombreux « trails » environnants, de jour comme de nuit. Car la jungle offre un tout autre visage lorsque l’obscurité se fait. Au coucher du soleil, lorsque la « cicada » (sorte de cigale géante) se met à chanter, le réveil de la faune nocturne dévoile une autre activité animalière, d’autres sons d’insectes et d’oiseaux rares.

Lampe torche en main, se frayer un chemin sur les sentiers de terre dans la nuit noire et deviner l’étendue sans couleur de la luxuriante végétation est troublant, mais fascinant. L’inextricable tissu de fougères géantes parsemées d’insectes et d’araignées impose une distance, une limite que l’on ne souhaite pas franchir. Les animaux de la nuit sont là, perchés dans les arbres ou aux abords des sentiers, il suffit d’écouter.

Mais c’est au lever du jour, vers 5 h 30 du matin, alors que la brume s’étire dans l’infini végétal et que les derniers bruissements nocturnes achèvent de se diluer dans l’aube naissante que les sentiers suspendus à hauteur de canopée révèlent la puissance et la beauté de la jungle sauvage. Très vite, chaleur et humidité rendant l’air irrespirable – et l’avancée dans la jungle difficile – le petit matin demeure l’instant idéal pour la découverte, sur ces passerelles vertigineuses attenantes au lodge, à plus de 50 mètres du sol et s’étirant sur plus de 300 mètres de long.

C’est en étant perché à hauteur de nid d’orangs-outangs que la chance d’en observer est la plus grande. Mais quelquefois, le plus grand des primates peut se montrer peu timoré et approcher l’homme à quelques mètres seulement. Autour du Rainforest Lodge, il n’est pas rare d’en croiser. C’est ce que l’on raconte, et c’est ce que la plus ancienne jungle du globe a encore à offrir. Un monde caché, vierge, brut, que Somerset Maugham ou Joseph Conrad en leur temps ont su raconter et qui continue d’inspirer.

Cristina d’Agostino

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