Bilan

Bloodhound, au cœur de la fabrication de la voiture supersonique

Rolex sera en 2016 l’officiel time keeper d’un défi hors norme pendant lequel un engin mi-vaisseau spatial, mi-jet de combat va tenter de battre le record de vitesse sur terre et dépasser les 1000 miles par heure, soit 1609 km/h.
  • Andy Green, pilote du Bloodhound

    Crédits: Dr
  • Cockpit: Semblable à un pare-brise d’avion de chasse, il peut protéger le pilote d’un impact d’oiseau de 800 g à 1600km/h.

    Réacteur: Etudié pour fournir le meilleur flux d’air et un aérodynamisme optimal.

    Chassis supérieur: Construit en aluminium et en titanium afin de réduire le poids tout en conservant la rigidité.

    Aileron: Maintient la stabilité de la voiture en ligne droite.

    Roues: Les disques en aluminium, chacun pesant 95 kg, tournent à 10 300 tours par minute (170 par seconde)

    Crédits: Dr

Qui a envie de se retrouver propulsé plus vite qu’une balle de 357 Magnum à la sortie du canon avec un réservoir de près d’une tonne de carburant dans le dos ? Andy Green va relever ce challenge pour battre son précédent record de vitesse sur terre, 1228 km/h, établi en 1997. Au volant de Bloodhound, ce chef d’escadrille de la RAF, diplômé en maths d’Oxford, va tenter cette fois de faire mieux que 1000 miles à l’heure (1609 km/h). « Ce sera en été 2016 dans le désert en Afrique du Sud et nous allons tout faire pour éviter que la voiture soit propulsée en l’air ou explose, glisse le pilote avec humour. Cela ferait beaucoup de vues sur YouTube, mais nous visons une initiative plus durable, notamment en ce qui concerne ma propre vie. »

« Nous avons choisi Andy car il est à l’exact opposé du mâle type, le concours de testostérone ne l’intéresse pas et ses qualités de chef d’équipe en font un leader très respecté », s’enthousiasme Richard Noble, le dirigeant du défi Bloodhound. Et il sait de quoi il parle: en 1983, il a inscrit à son palmarès le record mondial de vitesse avec 1019 km/h enregistrés. Et, depuis plus de trente ans, la vitesse constitue sa passion. 

Ce qui occupe aujourd’hui Andy, Richard et la soixantaine de leurs camarades qui travaillent avec eux, c’est Bloodhound. Une voiture supersonique certes, mais le record de vitesse n’est que le troisième objectif de cette aventure hors norme. Dans les environs de Bristol où se situent la base et les ateliers du projet se déploie un immense drapeau sur lequel les « targets » de la mission sont affichés afin que personne ne les oublie. « Eduquer les jeunes à propos de l’importance de l’ingénierie et de l’innovation figure au top de nos priorités, explique le wing commander Green. Notre monde sera toujours plus technologique et nous aurons besoin sans cesse de spécialistes pour inventer et créer. » C’est ce qui a rapproché le challenge de Rolex.

« Ici, il ne s’agit pas de luxe, mais de technologie et de sécurité », raconte Richard de Leyser, le patron du marché britannique de la marque genevoise. Cette dernière a remis le 30 avril dernier les instruments de mesure à l’atelier de Bloodhound à Bristol. Un chronomètre et un compteur. « Leur rôle est décisif, explique Andy Green. Ses instruments nous permettront de déclencher précisément les différentes phases de l’opération et notamment de prévoir les procédures de montées en puissance puis de ralentissement. »

« Bloodhound est une voiture qui finira au musée après avoir roulé deux heures en tout dans sa carrière », s’amuse Richard Noble. Si l’engin ne roulera au final que quelques minutes, le projet se sera étalé sur huit ans entre son lancement et le jour du record. La séquence de tir, pardon de roulage, de la voiture supersonique se déroulera en deux phases.

« Il y aura d’abord la montée en puissance grâce au moteur de jetfighter Rolls-Royce, le même qui équipe l’Eurofighter Typhoon, le meilleur avion de combat au monde, pendant cinquante-cinq secondes. Puis le V12 prendra le relais et ensuite, le moteur de fusée hybride construit par Nammo en Norvège entrera en action. »

Il faut effectivement une telle poussée pour atteindre 1000 miles par heure et transformer Bloodhound en voiture supersonique plus rapide qu’un jet de combat sur une très courte durée. La puissance développée sera équivalente à celle de 180 F1. Heureusement, les choses ont changé depuis les premiers records de vitesse en voiture établis dès les années 1920. C’est d’ailleurs à la suite de ces premiers records enregistrés sur les plages de Daytona que cette ville s’est ensuite fait une spécialité de la course automobile. Et qu’une marque de montre à la couronne a eu l’idée de donner le nom à sa montre iconique.

Rolex n’a jusqu’ici jamais été associée aux records de vitesse sur terre. Bloodhound – et son budget de 50 millions d’euros au total contre environ 3 millions pour le précédent défi en 1997 – sera donc une grande première pour l’horloger (dont le montant de participation n’est pas communiqué).

« A une telle vitesse, le plus grand défi a longtemps été de ne pas s’envoler, prévient Andy Green. Mais nous maîtrisons désormais bien ce paramètre. » Il vaut mieux car, propulsé ainsi, le véhicule ne volerait pas longtemps : il serait littéralement pulvérisé. « Les jeunes que nous rencontrons dans les écoles mémorisent très vite ces paramètres: un degré de différence sur l’avant de Bloodhound crée une pression de 10 tonnes sur le châssis à l’arrière. » Autant dire qu’il faut construire précis, solide et léger. Le nez de ce jet terrien est en titane mais réalisé par une imprimante 3D. Les rivets sur la carlingue en titane et carbone sont posés un à un avec la même application qu’un sertisseur de diamants et les roues en aluminium sont prêtes à mordre la piste.

Dans le cockpit, seuls les cadrans des instruments Rolex sont analogiques, le meilleur moyen pour apprécier les paramètres d’urgence d’un seul coup d’œil. Tout le reste est numérique. Ce sont d’ailleurs ces compteurs qui participeront au déclenchement du parachute nécessaire à l’arrêt du vaisseau. Pas d’éjection possible du pilote: il devrait encaisser une pression de 12 tonnes, insupportable.

« C’est le meilleur projet jamais initié dans le domaine, explique un officier qui nous fait visiter le centre de fabrication du monstre. Chacun des éléments réalisés est unique et produit spécialement par ou pour nous. » Rolls-Royce a mis à disposition son meilleur ingénieur qui venait de prendre sa retraite.

Il côtoie l’élite technologique de la RAF : « L’armée dispose d’excellents ingénieurs. Quand on parle d’aéronautique, personne ne peut les battre. » Cette spécialité, la moitié de l’équipe la maîtrise. Pour le reste, ce sont tous d’anciens des écuries de F1. La vitesse, ça ne se prépare qu’avec les meilleurs.

Le défi lui-même se déroulera en 2016 à Hakskeen Pan, un désert d’Afrique du Sud que 300 personnes ont déjà nettoyé à la main de toutes ses impuretés. Une tâche qui aura duré trois ans. La voiture-fusée doit effectuer un premier passage, s’arrêter puis repartir dans l’autre sens pour que le record soit validé. En un clignement d’œil elle parcourt 150 mètres, en 2,2 secondes, un kilomètre. Le gouvernement local organise les festivités.

« Impossible de savoir si nous aurons beaucoup de spectateurs ou pas pour entendre le bang quand Bloodhound passera le mur du son », détaille Richard Noble. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’une bonne partie des internautes mondiaux seront rivés à leur écran. Si l’on se projette l’intérêt que le précédent défi avait suscité en 1996,24% de l’internet mondial pourrait être rivé un certain jour de 2016 à l’aventure d’Andy Green et de son équipe. 

Stéphane Benoit-Godet

<p>Rédacteur en chef du Temps, (ex-rédacteur en chef de Bilan)</p>

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Depuis le 1er janvier 2015, Stéphane Benoit-Godet dirige la rédaction du quotidien Le Temps. Il était le rédacteur en chef de Bilan de 2006 à 2015. Auparavant, il a travaillé pour les quotidiens La Tribune de Genève et Le Temps 1998-2003), journal dont il a dirigé la rubrique économique (fin 2000 à mi-2003). Juriste de formation, Stéphane a fait ses études en France à l'Université d'Aix-Marseille III. 

 

 

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