Bilan

Bienvenue en Chine, chez Dominique Perregaux

Le marchand d’art genevois basé à Hong kong ouvre les portes de son appartement privé. Conversation avec vue sur la mer de Chine.
  • Page 89 : Portrait du photographe hollandais Koos Breuker, célèbre pour son travail sur la souffrance humaine.

    Crédits: Grischa Rueschendorf
  • Page de gauche : Toile de Dale Frank, peintre contemporain le plus connu d’Australie.

    Crédits: Grischa Rueschendorf
  • Photomontage exécuté par le collectif russe AES+F

    Crédits: Dr
  • Crédits: Dr

Il n’est pas d’autre ville au monde où la splendeur et la misère, la liberté et la dictature, la jungle urbaine et la nature se côtoient comme à Hongkong. Dans son quartier de Sai Ying Pung, le marchand d’art suisse Dominique Perregaux se le voit rappeler tous les jours. Devant son gratte-ciel, les limousines de luxe stationnent pare-chocs contre pare-chocs. Tout à côté, une vieille femme qui, en Occident, serait retraitée depuis belle lurette récupère du vieux papier de l’aube à la nuit.

A moins de 100 mètres de l’immeuble de vingt-cinq étages de Perregaux se situe le Bureau de liaison, strictement gardé, du gouvernement central chinois: une sorte de préfecture de Pékin dans le territoire économiquement autonome devant laquelle, en cet été torride, des militants manifestent presque tous les jours pour plus de participation aux décisions.

A vrai dire, le logis de Dominique Perregaux, 42 ans, est encore plus riche de contrastes. Quand, à travers la forêt de gratte-ciel, on est parvenu à trouver son chemin jusqu’à Des Vœux Road West 273, il faut d’abord emprunter un vieil ascenseur lent et bringuebalant jusqu’au dernier étage d’un immeuble qui ne paie pas de mine. Mais quand s’ouvre la porte de l’appartement, c’est un univers tout différent qui se dévoile de l’autre côté du seuil.

On quitte alors l’étroit couloir sombre pour pénétrer dans un vaste espace baigné de lumière. En ce lieu aux meubles spartiates, les grandes toiles et photographies contemporaines rivalisent pour attirer le regard. La vue s’étend sur la mer de Chine méridionale, un gigantesque port à porte-conteneurs et, au loin, sur l’horizon, le décor de collines vertes grimpant jusqu’à 1000 mètres d’altitude de l’arrière-pays hongkongais.

Face à ce panorama, la question de savoir pourquoi le marchand d’art genevois de 42 ans a déménagé en 2003 à Hong-kong s’avère presque superflue. « Ce choix était lié aux artistes que je représente, tout comme à l’ensemble du marché de l’art», réplique Dominique Perregaux, pour démentir l’hypothèse qu’un éventuel appel de l’Orient exotique l’aurait attiré ici.

«Si j’avais voulu vendre des œuvres de jeunes artistes inconnus, j’aurais aussi bien pu rester à Genève ou aller à Londres ou à New York. Mais mon segment concerne des artistes contemporains réputés qui sont déjà bien représentés par les galeries prestigieuses dans les métropoles occidentales, à la différence d’ici. »

Le fait que le choix du marchand d’art se soit précisément porté sur Hongkong est aujourd’hui aussi une évidence d’un point de vue commercial. Un coup d’œil depuis sa terrasse en dit davantage que mille mots. Un verre de vin australien à la main, l’ancien banquier d’affaires indique le West Kowloon Cultural District qui jaillit du sol, le plus grand vivier culturel de la planète. La partie centrale de ce projet qui a coûté 39 milliards de dollars de Hongkong (4,5 milliards de francs) est le M +, le musée d’art contemporain dessiné par les fameux architectes Herzog & de Meuron qui devrait ouvrir ses portes en 2017.

Puis Dominique Perregaux désigne, non loin, le Centre de congrès de Hongkong. C’est là que les grandes maisons d’enchères Sotheby’s et Christie’s organisent deux fois l’an leurs ventes d’art et d’antiquités asiatiques, là encore qu’Art Basel met sur pied depuis 2011, au printemps, la plus grande foire de l’art d’Asie. Ces cinq années passées, toutes les grandes galeries occidentales, ou presque, ont ouvert ici à Hongkong leurs représentations en Asie, à quelques pas du logis de Perregaux.

A ses yeux, en moins de dix ans, Hong-kong a évolué d’une ville souvent décrite comme un désert culturel en une plateforme mondiale du négoce de l’art, à l’égal de New York et Londres. « A y repenser, le choix de Hongkong me semble vraiment pas mal », murmure Perregaux, l’air de ne pas y toucher.

Il y a onze ans en tout cas, ce développement météorique n’était pas vraiment prévisible. L’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère), qui a coûté la vie à plus de 300 habitants de Hongkong, avait déboussolé les gens. Les prix de l’immobilier étaient alors au plus bas, suite à la crise financière asiatique, mais ils ont triplé depuis lors, tout comme les cours de la Bourse de Hongkong. A l’époque, Shanghai et Singapour paraissaient des destinations nettement plus prometteuses.

Mais c’est justement tout ça qui a séduit Dominique Perregaux. «Un échec ne me fait pas peur et, de ce point de vue, je suis peut-être un peu masochiste», dit-il spontanément. Mais pour lui, l’argument décisif de Hongkong a été qu’ici, à la différence de la Chine continentale, il n’existe pas de censure politique, ni de taxe sur la valeur ajoutée. Il y a dix ans, Art Statements fut la première galerie de Hongkong qui, avec des artistes du genre du Japonais Yoshitaka Amano, de l’Allemand Stephan Balkenhol et du collectif russe AES + F, se spécialisait dans l’art contemporain international.

Hongkong est certes, depuis vingt ans, un marché florissant pour les antiquités chinoises. Des galeries telles que Hanartz ou Schöni vendaient bien sûr aussi de l’art contemporain, mais à ce jour elles sont toujours spécialisées dans les artistes chinois. « Pour ces galeries, cela s’est à coup sûr avéré rentable, surtout du fait de la demande croissante en provenance de la Chine », pense Dominique Perregaux.

Cependant, le développement de l’activité n’est pas dû en premier lieu aux vrais collectionneurs, mais bien aux investisseurs. « Aujourd’hui, néanmoins, le marché mûrit. On le remarque au fait qu’en Asie, à la différence d’il y a dix ans, l’intérêt des collectionneurs pour l’art contemporain international est à la hausse. »

A la lumière de l’histoire de la famille Perregaux, le fait que Dominique ait émigré en Asie – où d’ailleurs la Galerie Art Statements a aussi inauguré une représentation à Tokyo – n’est pas entièrement dû au hasard. Son ancêtre Eugène Borel avait émigré en 1857 de Neuchâtel en Chine où son entreprise s’occupait d’abord du commerce de montres, puis d’antiquités chinoises. Certaines des pièces exceptionnelles de la Fondation Baur, musée genevois des arts d’Extrême-Orient, viennent de là.

De par son activité professionnelle antérieure, Dominique Perregaux connaissait lui-même déjà l’Asie avant son déménagement. Après des études d’économie à l’Université de Genève et un premier emploi comme courtier chez UBS, il était passé en 1996 à la banque d’investissement britannique Kleinwort Benson, qui le déplaça dans sa succursale de Jakarta, la capitale indonésienne. De 1997 à 2002, il a encore travaillé à Genève pour le courtier CLSA dont le siège principal est à Hongkong.

Sa décision de passer de l’industrie financière au commerce de l’art est moins brutale que ce que l’on imagine. Il caressait depuis longtemps déjà l’envie de devenir indépendant et, pendant un certain temps, il envisageait de lancer un hedge fund avec des partenaires. Mais son projet, pourtant bien avancé, devait échouer au début du millénaire puisque, après l’éclatement de la bulle internet, il était devenu très ardu de se procurer du capital.

A posteriori, cette mésaventure lui paraît une chance. « Ce qui a déterminé ma reconversion au marché de l’art, c’est surtout que, depuis tout petit, je m’étais beaucoup familiarisé avec cet univers par des visites de musées et de galeries », assure-t-il. Il a d’ailleurs commencé très tôt une collection. Sa fibre artistique manifeste se traduit aussi dans le fait qu’il écrit: son roman rédigé en anglais, « A Taste for Intensity », a paru en 2013.

Il y est question d’un marchand d’art suisse vivant à Hongkong et qui vient de surmonter une lourde crise personnelle. Le livre est écrit à la première personne et parle d’une relation avec une journaliste américaine.

On se demande où finit la réalité et où commence la fiction. Le célibataire Dominique Perregaux, qui travaille en ce moment à un deuxième roman, assure qu’il ne s’agit pas d’une œuvre autobiographique. Ce qui est certain, en tout cas, est que pour lui profession et vie privée sont indissociables. On le constate notamment dans le fait qu’il s’ancre solidement dans la vie sociale de la métropole chinoise.

Mais il le promet : « Cela ne veut pas dire que j’ai perdu ma relation avec ma terre natale. » Durant ses visites régulières en Suisse, il passe toujours quelques jours à Vauroux, près de Bevaix, non loin des rives du lac de Neuchâtel, où ses parents vivent sur le domaine qu’avait acquis Eugène Borel, de retour au pays en 1871 après de longues années en Chine. |

Ernst Herb

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