Bilan

Bienvenue chez Sandrine et Riccardo Barilla

Perdue dans la campagne genevoise, la demeure des deux artistes (réputés pour leur sens de l’autocritique très développé) s’est muée progressivement en une vaste galerie d’art contemporain, sur deux niveaux, avec pour fil rouge le chiffre 2.
  • Les chiens Asa et Due devant leurs maîtres, dans le couloir qui mène à leur chambre. Crédits: Dr
  • La tête de mort couverte de points rouges nommée « Is dead famous ». Crédits: Dr
  • Le salon avec leur table basse Art dont les lettres ont été volontairement inversées… Crédits: Dr
  • Divers clichés argentiques réalisés avec d’anciens appareils. Crédits: Dr
  • La chaise Wiggle Side de Frank Gehry avec une œuvre des Barilla ayant immortalisé une reproduction en chocolat de la même œuvre. Crédits: Dr
  • La chambre à coucher avec un diptyque retraçant un an de SMS entre Riccardo et Sandrine. Crédits: Dr
  • Le fameux chiffre 2 trônant dans leur jardin. Crédits: Dr

Arriver chez les Barilla relève presque du jeu de piste, discrétion oblige. Installée dans la campagne genevoise, rive gauche, leur maison n’a rien de pharaonique. Datant des années 1960 peu réputées pour la qualité du bâti, leur villa a été subtilement transformée en 2004 par l’ajout d’une aile latérale. N’ont subsisté que la pente du toit et les murs, tant pis pour le formica jaune…

Rentrant de vacances en Turquie, Sandrine et Riccardo arborent un sourire radieux. Depuis leur reconversion professionnelle, le couple œuvre toujours ensemble. Sandrine élaborait des produits dérivés pour la clientèle d’une grande banque privée tandis que Riccardo avait monté le fonds Oyster chez Syz en 1996.

Après avoir pris une année sabbatique voilà dix ans, le duo a décidé de changer de vie. Depuis 2006, ils n’ont cessé d’enchaîner les expositions personnelles et collectives, principalement en Suisse et en France, mais aussi à Cologne et Karlsruhe en Allemagne, à Abu Dhabi et à Miami.

Ce qui les caractérise, c’est qu’ils se placent toujours en position d’observateurs dans ce milieu artistique. « Nous ne nous moquons pas de l’art contemporain. Cependant, venant tous les deux du milieu de la finance, nous nous attendions à un monde de créatifs.

Or nous y avons retrouvé beaucoup les notions de valeur et de prix. L’art semble pour certains un moyen d’afficher sa réussite et ne semble plus être un plaisir pur », analysent-ils.

Une de leurs œuvres installée dans leur cuisine ouverte et appartenant à la série Untitled illustre parfaitement leur philosophie. Elle montre une photo représentant la mise à mort de la poule aux œufs d’or.

« J’ai proposé à des amis banquiers de la mettre dans un de leurs salons de réception. Cela n’a pas abouti », s’amuse Riccardo. « Pour cette œuvre, nous étions partis avec un vrai poulet avant d’aboutir à une peluche », ajoute Sandrine. Le couple s’est aménagé son propre studio dans le sous-sol de sa maison où il construit ses mises en scène, avant de les immortaliser sur la pellicule.

Dans la même série Untitled, Sandrine s’amuse à décrire le processus de fabrication ayant mené à la photo baptisée Hot.

« Il s’agit d’un assemblage de boîtes de Kleenex, avec un bâton d’encens en arrière-plan pour que cela fume et une pomme de terre. Nous effectuons des montages, sans jamais utiliser le logiciel Photoshop. » Cela exprime l’œuvre d’art qui devient une patate chaude que les gens sont en train de se refiler…

La première chose que l’on voit lorsqu’on entre chez eux, c’est déjà la porte d’entrée elle-même. Une photo de casiers métalliques dotés de cadenas a été reproduite sur la face externe de la porte.

On distingue aussi une photo très minimaliste, « mais qui veut dire beaucoup de choses ». Le nom de l’artiste est très clair : U. Musthave. Cinq petits points rouges signifient qu’elle s’est vendue cinq fois.

« L’art du branding », comme le résume si bien Sandrine. Un immense ours en peluche capte le regard. Ayant vécu plus d’une semaine en Alaska avec des grizzlis, Riccardo voue une véritable passion pour ce mammifère plantigrade. « Nous nous amusons à mettre l’ours devant la porte d’entrée entrouverte quand nous attendons des amis et nous guettons leur réaction. »

Une fois entré, on pénètre dans un vaste salon rempli de sculptures et de peintures. Avec, face à l’entrée, par exemple, une tête de mort couverte de points rouges, censée représenter un artiste qui est mort, posée sur plusieurs catalogues de vente d’œuvres d’art. Ironiquement, l’œuvre du duo se nomme Is dead famous.

Riccardo et Sandrine possèdent également des œuvres d’autres artistes. Derrière leur cheminée encastrée dans un large pilier peint en noir, on distingue une toile du peintre minimaliste Peter Halley.

Dans le prolongement du salon, la cuisine, blanche et lumineuse, semble presque dépouillée. A l’exception de la fameuse photo du faux poulet mis à mort.

Mais, surtout, ce qui frappe, c’est la table où l’on peut lire l’inscription : « 19:00: 17 oct. 08. What have you done ? » illustrant le moment où le marché a commencé à flancher. Le duo d’artistes a réalisé cette table comme une intervention horizontale, autrement dit c’est une photo horizontale dans un cadre qui a des pieds.

Si l’on se retourne, on découvre le jardin, lui non plus n’a pas été oublié. Outre un lapin rouge géant dressé sur ses pattes arrière, un magnifique 2 en métal rouillé apporte une autre dimension à ce lieu. Pourquoi donc ce chiffre ?

« Toute notre vie tourne autour du 2 : nous nous sommes rencontrés un 2 février. Nous nous sommes mariés un 2 juin. Nous avons trouvé notre deuxième chien un 2 juillet en allant chez le vétérinaire (ce chien a été rebaptisé Due). Tous nos vernissages ont lieu avec une date comprenant un 2. Par exemple, le 2 mai 2012 au Manoir à Cologny pour l’œuvre Le point conducteur. »

Riccardo s’est d’ailleurs fait tatouer un magnifique 2 au bras gauche. Faut-il y voir un lien avec leur vénération pour le 2e degré qui habite leurs œuvres ?

« Au début, en 2006, notre travail se voulait purement esthétique. Cela nous arrive encore parfois, ce qui est d’ailleurs plus relaxant que de travailler à un concept. Créer demande du temps. Cela aboutit à des remises en question. Le message va-t-il percuter les gens ? »

Depuis 2008, ils impriment des photos tests en grand format. Cela afin de vivre avec pour en mesurer l’impact durant le processus de fabrication d’une série, soit durant huit mois.

Comme l’explique Sandrine, «souvent nous avons une idée de série et nous travaillons sur une mise en scène. Soit nous la voyons clairement, soit nous tâtonnons. Il nous est arrivé de la refaire complètement. Avec les grands formats, nous éprouvons la sensation d’avoir abouti à une œuvre finale. »

Poursuivons la visite avec l’extension qui débouche sur la chambre parentale. « Quand nous nous sommes connus, nous nous étions envoyé énormément de SMS. Nous avons recopié une année de textos sur deux tableaux, des diptyques, la mémoire de notre rencontre. »

Ce diptyque se trouve au-dessus de leur lit. Face à une baie vitrée donnant sur une piscine, deux grandes photos de Valérie Belin et une de Jean-Baptiste Huyn. Le couloir mène à la chambre parentale. Dans cette pièce sobre trône une splendide photo de leur série Abuda Fleurs intitulée Boule d’amour.

« C’est un bouquet que Riccardo m’avait offert pour mon anniversaire : une quinzaine d’hortensias blancs, regroupés en boule dans notre studio, avec un fond noir. » L’œuvre occupe tout l’espace face à leur lit, sur un pan de mur qui abrite un dressing. Exposée à ArtParis en 2009, c’est la dernière qui reste de toute cette série.

Au sous-sol, le couple est fier de faire visiter son studio, doté d’un Hasselblad numérique de dernière génération. Sandrine et Riccardo ont appris la photographie sur le tas, en prenant quelques cours avec des professionnels pour avoir les bases. De l’autre côté du sous-sol, il y a leur bureau où les œuvres testées sont simplement posées le long des baies vitrées, « là où il y a de la place ».

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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