Bilan

Bienvenue chez Metin Arditi

Nichée au cœur de la ville de Genève, la demeure de l’écrivain, mécène, physicien et homme d’affaires, est d’influence classique. On y trouve, côte à côte, œuvres d’art et livres en grand nombre.

C’est dans une salle au rez inférieur de sa maison genevoise de 1832 que l’écrivain et homme d’affaires nous reçoit. Un espace au plafond voûté et pierres apparentes transformé en sublime espace de travail. La grande et belle pièce fait aujourd’hui office de bureau et bibliothèque. On y trouve, côte à côte, des œuvres d’art chinées de par le monde et de nombreuses statues grecques, dont une copie d’Hermès datant du XIXe – dieu du Commerce et de l’Eloquence – qu’il a fait restaurer. Mais également une chaise, extraordinaire, dont le dossier représente la chambre jaune de Vincent Van Gogh. Ou encore ces mosaïques qui dessinent au sol une suite de citations de Socrate et du théologien existentialiste Kierkegaard. Diplômé en génie atomique de l’EPFL, et autrefois très actif dans l’immobilier, Metin Arditi consacre désormais une grande partie de son énergie à l’écriture. Et à la lecture, régulière, d’ouvrages d’architecture, d’histoire de l’art, de mécanique quantique, ou encore de philosophie. Parmi eux, une collection d’une trentaine d’ouvrages de la philosophe suisse Jeanne Hersch, auxquels Metin Arditi tient tout particulièrement et qu’il a eu le privilège de recueillir après sa disparition en 2000. Restaurés, reliés et estampillés « Héritage Jeanne Hersch », ils seront placés, un jour, dans une bibliothèque universitaire. Tout au moins l’homme de lettres l’espère, « car ils relèvent du sacré pour moi ». L’auteur occupe également un deuxième bureau au décor chaleureux, aménagé à l’étage, à côté de la chambre à coucher. Entre les deux espaces de travail, des flux et reflux. Alors que la pièce d’en bas sert à l’écriture finale de ses romans, le bureau d’en haut est consacré à la recherche et à la rédaction de ses manuscrits rédigés à la plume, puis détruits, une fois l’ouvrage terminé. Pour chaque livre, le romancier consacre des mois à l’exploration de domaines aussi variés que la psychiatrie, l’histoire ou la religion. Pour Prince d’orchestre, son dernier roman publié au mois de septembre dernier, le travail d’enquête s’est étendu à l’étude de la kabbale, du poker, de la musique, de la statistique ou encore de l’analyse combinatoire. Ce jour-là, l’auteur, tout de noir vêtu, raconte avec franchise les difficiles phases de l’écriture. Il y a tout d’abord la prise de notes manuscrites, la longue recherche et l’étude de nombreux documents. La deuxième phase est, elle, consacrée à la rédaction. Vient enfin le plus long travail: la relecture ou la « réécriture », qu’il revisite entre trente et cinquante fois. Ainsi, le temps nécessaire à la réalisation complète d’un roman lui prend entre dix-huit et vingt-quatre mois. Autre confession : il n’y a pas un livre que le conteur n’ait écrit sans avoir de nombreuses discussions avec un psychiatre. « Son rôle est celui du miroir. Il m’aide à savoir si ce que je projette est juste et a du sens. » Ce travail, Metin Arditi l’a entrepris en particulier pour le chef d’orchestre Alexis Kandilis, qui sombre dans la psychose dans son dernier roman. Afin de peaufiner au mieux son caractère, l’écrivain a discuté de nombreuses heures avec des thérapeutes et abordé des questions souvent douloureuses. Alors que le sujet principal de cette tragédie traite des blessures d’enfance, les thèmes récurrents de ses romans abordent la solitude, l’exil et les difficultés de la filiation. « Quand je commence à travailler sur un roman, j’ai un rapport permanent avec les personnages. Je ne les quitte jamais. Je peux travailler une phrase dans l’ascenseur, dans une salle d’attente ou encore dans le train. J’ai toujours quelque chose pour écrire. Cela permet de ne jamais s’énerver et de saisir les retards des uns et des autres pour travailler ou rester en symbiose avec l’histoire », commente le Genevois d’adoption. Ecrivain de l’intime, l’homme de lettres apprécie la solitude et les temps de réflexion. Il avoue en outre avoir en horreur la collectionnite : « Je ne collectionne rien. Je ne veux pas être dépendant, ni chercher la maîtrise absolue d’une passion. » Ce sujet, Metin Arditi l’a très bien abordé dans Victoria-Hall, un roman dans lequel il décrit Armand Hugues, un collectionneur de lettres d’écrivains qui appartient au beau monde genevois. Cela fait douze ans que Metin Arditi habite sa belle maison. Auparavant, il a toujours vécu en appartement. « Je suis quelqu’un de l’intérieur et j’aime travailler dans une pièce fermée », avoue l’homme, qui opte plus volontiers pour des espaces clos. Son jardin ? L’esthète n’en profite pas vraiment et préfère admirer depuis la fenêtre de sa chambre les nombreuses statues et autres sculptures qui s’y côtoient. Parmi elles, une vache grandeur nature, un singe dans une cage ou encore des figures humoristiques de musiciens. Quant aux statues acquises principalement lors de ventes aux enchères, on les retrouve également à l’intérieur de l’habitation. D’influence méditerranéenne, cette dernière a été entièrement décorée par son épouse, historienne de l’art et d’origine grecque. « Malgré le marbre et les hauts plafonds, la maison n’est pas de style haussmannien mais ressemble plutôt à un cottage anglais intime et confortable. » Au sein de la propriété, la maison rurale dans laquelle se trouve le bureau dédié aux affaires immobilières, gérées depuis une vingtaine d’années par sa fille aînée et également responsable de l’une de ses fondations. Père de deux enfants, l’homme d’affaires a le plaisir de croiser quotidiennement sa fille aînée, alors que la cadette vit en Grèce où elle exerce comme cheffe de clinique au sein du service pédiatrique de l’Hôpital universitaire d’Athènes. La Grèce, Metin Arditi s’y rend chaque été dans sa propriété sur l’île de Spetses. Une île dont il est tombé amoureux parce qu’elle lui rappelait Büyükada, l’île de son enfance, dans la mer de Marmara, à proximité d’Istanbul, la ville qu’il a quittée pour un internat suisse à l’âge de 7 ans. Originaire de Turquie, Metin Arditi avoue s’y rendre avec un immense plaisir, pour le travail d’écriture. Ses repérages ont commencé dans l’ancienne Constantinople pour le personnage de Gülgül dans Loin des bras. Puis ce fut l’écriture du Turquetto, plus grand succès du romancier publié l’an dernier aux Editions Actes Sud. Depuis, ce sont déjà près de 80 000 exemplaires vendus et 18 récompenses attribuées, dont le Prix Jean-Giono en 2011. Metin Arditi, cousin de l’acteur français Pierre Arditi, aime les rencontres mais affectionne surtout les choses simples et les moments passés en famille. Il apprécie, par exemple, de travailler avec son épouse à qui il fait relire ses manuscrits par bloc. En revanche, il admet ne jamais être aux fourneaux. « Je sais à peine préparer un sandwich. » Il avoue également ne pas être un grand-papa gâteau, même si cinq de ses sept petits-enfants vivent à quelques dizaines de mètres de sa demeure. « J’entretiens des rapports de partage avec eux, aussi égalitaires que possible, avec autant d’humour que possible. J’aime aussi leur faire découvrir les arts, surtout l’écriture et la musique. » La musique, il la connaît bien, puisqu’il préside depuis 2000 l’Orchestre de la Suisse romande, une fonction qui l’amène à veiller à ce que la programmation soit accessible à tous. L’homme, fondateur de sa fondation éponyme en 1988, est également membre du conseil de fondation du Conservatoire de musique de Genève. Très engagé dans la vie culturelle et artistique de la ville du bout du lac, le mélomane a également cofondé avec Elias Sanbar, en 2009, la Fondation Les Instruments de la Paix-Genève, qui favorise l’éducation musicale à des enfants de Palestine et d’Israël. Il a également présidé la commission de construction du Musée Martin Bodmer à Cologny. En dehors de ses passions pour l’écriture et la musique, Metin Arditi mène une vie réglée et très saine. Cela passe par la pratique de deux heures de sport quotidiennes : 300 pompes et plusieurs séries de poids et haltères de 5 kilos chacune. « J’ai une grande discipline, sans quoi je n’arriverais pas à faire front à l’ensemble de mes activités. Je ne bois pas, je mange peu et dors très régulièrement huit heures par jour. Une vie de moine ! » L’entrepreneur et mécène travaille tous les jours de l’année, week-ends inclus. Alors que la plupart de son temps est consacré à la rédaction de ses romans et à la gestion de l’Orchestre de la Suisse romande, il passe aussi énormément d’heures à penser à ses personnages. Des personnages qu’il ne quitte jamais, répète-t-il, et qu’il se réjouit de retrouver chaque soir en se couchant.

Crédits photos: Jeremy Bierer

Chantal Mathez

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