Bilan

Bienvenue chez Hannes B.

Il est le doyen des créateurs suisses de mode. Rencontre avec un élève de Hubert de Givenchy qui dessine et imagine ses collections dans son atelier zurichois depuis plus de quarante ans.

«L’hiver sera incroyablement beau ! » Ce n’est pas la perspective de la neige mais bien sa collection hiver 2011/2012 qui rend Hannes Bühler (dites plutôt Hannes B., c’est le nom de sa marque) un peu poète. Une collection baptisée « impressions orientales » - inspirées de son séjour au Rajasthan l’an dernier - qui combine cachemire, soie, tissus de coton et cuir de chèvre ultra fin. « Je m’enflamme facilement » admet le Zurichois féru de cultures et de styles en feuilletant les images de sa dernière collection, celle de l’été 2011, photographiées dans un hôtel de style mauresque à Marrakech. Des pièces hyper colorées, aux formes tropicales, nées lors d’un voyage à travers l’Indonésie, où la beauté des tissus ont transmis au styliste la pire des maladies : la fièvre acheteuse. L’atelier du plus durable des créateurs suisses de mode se situe à quelques pas de sa boutique de la Zunfthaus zur Meise, dans une vieille bâtisse donnant sur le Münsterhof à Zurich. Lorsque l’heure qui sonne au clocher de Saint-Pierre vient résonner dans l’atelier on croirait voir le reflet des vitraux de Chagall taper sur le plan de travail, tant sont somptueuses les teintes des échantillons et la vitalité des esquisses. Alors oui, Hannes B. se délecte de matériaux opulents. Un veston de soie et coton de la prochaine collection d’hiver, appellée « Maharadjah », sera rehaussé de cinq boutons de rubis et de diamant achetés chez un joaillier de Jaipur. Coupée sur mesure, le pièce vaudra aux alentours de 8000 francs.

Les motifs de style indien parcourent ainsi l’ensemble de la future collection: pantalon Jodphur en cuir de chèvre couleur terre, serré aux mollets mais large aux cuisses, chemises à col montant ou, plus classiques, peignoirs de bain ornés de motifs en cachemire. Pour Hannes B, c’est sûr, l’hiver sera cintré. Même si la tendance masculine aux vêtements oversize pointe déjà le bout de son nez. Le rythme frénétique de la mode exige ainsi qu’au début du mois d’octobre déjà le styliste fournisse aux fabricants de tissus les échantillons des modèles de sa collection hiver 2012/2013. Comme si cela ne l’occupait pas assez, Hannes B. va encore prendre le temps d’imaginer vingt-quatre idées de cadeaux pour Noël. « Quand des amis me demandent jusqu’à quand je vais continuer, je leur réponds : vu l’expérience que j’ai acquise, je ne fais visiblement que commencer. » Sur sa table de travail se trouvent déjà les lés de la collection été 2012. Une collection dont on ne saura qu’une seule chose: elle sera flamboyante et très colorée. Sur un buste un trench-coat croisé est épinglé, aux murs les esquisses punaisées montrent des projets de maillots de bain et des vestes d’été. Alors qu’il n’a même pas jeté toutes ses idées sur le papier, le fashion designer s’emballe au sujet du site où il envisage de photographier ses nouveaux modèles. Ce sera à Rio, sur la plage de Copacabana.

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Apprentissage chez Givenchy La vie d’Hannes Bühler a pourtant démarré très loin du Brésil. Elevé à Coire, c’est grâce à son père, préoccupé de le voir s’engager dans un métier sérieux, qu’il a développé, outre sa nature créative, un solide savoir-faire commercial. Apprenti de commerce avant de s’inscrire à l’Ecole des arts et métiers de Bâle comme tailleur pour dame, il complète sa formation chez Hubert de Givenchy, à Paris, qui lui inculque l’amour de la qualité et le soin de la finition. En 1969 Hannes Bühler rentre à Zurich - « vos boutonnières sont trop chères, Monsieur Bühler », objecte alors la direction de l’entreprise zurichoise de confection pour dame qui l’emploie – et se lance comme indépendant. Mais comment s’assurer un revenu à Zurich dans la haute couture? Hannes B tente le pari du prêt-à-porter pour homme. Sakes Fifth Avenue à New York fait partie de ses clients. La chute du dollar de 4 à 2 francs interromp brutalement son rêve d’Amérique. « Je ne suis pas fait pour mener une grande entreprise », analyse alors le designer. Au lieu d’ouvrir des filiales à Paris et Milan, il loue un entresol à la Wühre, au pied de la Zunfthaus zur Meise. Une adresse provisoire prévue pour durer quelques années, devenue après quarante ans, l’une des meilleures de la ville pour la mode masculine.

Smoking et pierres précieuses Pour expliquer sa longévité dans le métier, Hannes B. invoque le plaisir des couleurs, des modèles et des tissus, mais aussi son autodiscipline et son ambition. Aujourd’hui encore, confesse-t-il, quand il est à Paris, il se sent porté par la même ferveur à rivaliser avec les meilleurs que durant ses années d’apprentissage chez Givenchy. Aves ses pantalons pattes d’eph colorés et ses pulls aux teintes fluo, Hannes B. a appris aux Zurichois, dans les années 1970, à s’habiller décontracté. Avec ses gilets de couleur vive et ses doublures de vestons bigarrées, il leur a montré que l’extravagance pouvait se faire élégance. En cela, le must de chacune de ses collections reste le smoking, cette année de style indien avec des boutons de pierres précieuses. « Les hommes ne sont pas devenus plus courageux mais plus attentifs à la mode », explique-t-il pour décrire l’évolution de la mode masculine en Suisse ces dernières décennies. « Et puis les règles en vigueur dans le monde des affaires se sont passablement assouplies ». Son conseil pour être bien habillé ? « Un complet de laine légère bien taillé est toujours impeccable. Mais ce sont les détails qui comptent. Pour moi, la pochette est un accessoire obligatoire. Quand je flâne sur la Bahnhofstrasse, je vois pas mal d’hommes habillé avec des complets qui ne leur vont pas. Ce gens mettent beaucoup d’argent dans leur voiture mais économisent sur leur tenue. » Il n’est d’ailleurs pas nécessaire que le costume soit taillé sur mesure. « Même si la plus-value que confère le sur-mesure compense le supplément de prix. Quand, le matin, je me rends à pied jusqu’à mon atelier, la conscience d’être bien habillé me donne un sentiment de sécurité pour la journée ». Dans un milieu de la mode où à présent tout est permis, il cite une spécificité suisse alémanique qui l’amuse plus qu’elle ne l’énerve : les pantalons trop longs qui dégringolent sur les chevilles. « Certains de mes clients, avoue le styliste en se tordant les mains, se félicitent lors de l’essayage de la coupe du pantalon, du tissu et de la finition, mais finissent quand même par me dire : les pantalons, Monsieur Bühler, il me les faut plus longs. »

Et comme il connaît la valeur d’un bel habillement, il anticipe la réponse à la question sur la légitimité de la mode : « Déambuler mal vêtu, en plus de toute la tristesse de ce bas monde, ne le rend de loin pas meilleur mais seulement plus terne. »

Style indien : veston de velours de coton, chemise de soie à col montant et pantalon de shantung de soie. 

 

Crédit photo: Dominic Büttner

Konrad Koch

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