Bilan

Beyrouth, l’art de résistance

Soutenue par des mécènes, la création contemporaine bouillonne au cœur de la capitale de tous les paradoxes. La garde d’après-guerre s’internationalise, en quête de mémoire et d’identité.
  • «Egyptian Sequence» du photographe Fouad Elkoury (Galerie Tanit, 2015), co-fondateur de la Fondation Arabe pour l’Image

    Crédits: Courtesy of the artist and Galerie Tanit - Beirut
  • «Grès et Porcelaine» de la sculptrice libano-syrienne Simone Fattal (Galerie Tanit, 2014) qui participe à de nombreuses expositions à travers le monde

    Crédits: Courtesy of the artist and Galerie Tanit - Beirut
  • La fondation Aïshti qui abrite la collection Tony Salamé

Un arbre qui résiste aux hivers les plus rigoureux et aux intempéries les plus violentes. Ce n’est pas un hasard si le cèdre est l’emblème du Liban, pays meurtri par des conflits sans fin. Si ses habitants portent aujourd’hui les séquelles de la guerre civile, leur force de reconstruction tente de maintenir un équilibre fragile. L’art s’avère être un moyen de résister, de croire en l’avenir du pays. A Beyrouth, le bouillonnement artistique offre un contraste réconfortant au cœur des immeubles à moitié détruits. Les paradoxes de la capitale en ont fait un véritable lieu d’expérimentation et un haut centre de la culture arabe, comme en témoigne le succès international de la jeune Beirut Art Fair.

Si les initiatives publiques restent peu concluantes, la faute à un gouvernement défaillant, les galeries d’art contemporain ont fleuri ces dernières années. Certaines se concentrent sur les artistes locaux, d’autres prennent une envergure mondiale. « La scène libanaise est visible aujourd’hui partout dans le monde, avec de nombreux artistes phares, analyse Marie Muracciole, directrice du Beirut Art Center. Nous ne sommes plus dans une situation de rupture radicale, comme après la guerre civile où les artistes se sont mis à travailler par nécessité personnelle, pour répondre à une situation précise, et non pour faire carrière. Il n’y avait tout simplement pas de marché à l’époque. Ce qui a complètement changé. »

Valeurs montantes

La guerre civile a fait émerger une nouvelle génération d’artistes, notamment dans la peinture et la photographie. Walid Raad multiplie les supports pour explorer les politiques qui ont façonné le Moyen-Orient ces dernières années. Le conceptuel Marwan Rechmaoui, lui, étudie via ses installations la topographie de Beyrouth, modelée par les bouleversements socio-économiques du Liban. Les installations vidéo d’Akram Zaatari, parmi les plus influents de sa génération, explorent les conditions d’après-guerre.

« L’histoire du Liban, avec ses conflits internes et régionaux, a rendu le travail sur la mémoire et l’identité très présent », explique Naila Kettaneh Kunigk, qui a installé sa galerie Tanit à Mar Mikhael, quartier vibrant de la capitale, il y a huit ans, soit des dizaines d’années après l’avoir cofondée à Munich. Son dernier coup de cœur ? Ghassan Zard, peintre sculpteur libanais reconnu pour ses œuvres – des formes de vie – souvent liées à l’enfance et à la nostalgie. Sa plus récente installation – 75 « Turtles » (tortues) en résine et en fibre de verre – a voyagé l’été dernier à travers le Liban. « Le travail de nos artistes est apprécié, ce qui se reflète dans les résultats de ventes aux enchères où ils dominent souvent », constate Johnny Mokbel, dont la famille détient une importante collection d’œuvres d’art libanaises et internationales.

En 2015, l’homme d’affaires vend 14 de ses tableaux, dont « Babel », une œuvre d’Ayman Baalbaki, étoile montante qui puise son inspiration dans la guerre. « Chez Christie’s à Dubaï, cette pièce a constitué le record de l’artiste. Elle a été vendue à 485 000 dollars, alors que sa moyenne de prix pour des pièces de taille similaire est historiquement de 150 000 dollars. » 

Des expositions pointues

Financé par des donations, le Beirut Art Center (BAC) accueille sur près de 1500 m2 les expositions d’art contemporain parmi les plus pointues du Moyen-Orient. Sa directrice Marie Muracciole défend l’aspect expérimental de l’art. Son objectif : « Faire se rencontrer des artistes jamais vus ici et ceux de la scène locale. Aborder des contextes proches et différents comme la scène artistique de l’Afrique du Sud ou du Nigeria », ajoute celle qui félicite l’essor de projets comme la réouverture du Musée Sursock, dans l’ancien hôtel particulier du mécène éponyme, en plein cœur du quartier historique d’Achrafieh.

Au nord de la capitale, la fondation Aïshti incarne une tout autre dimension – luxueuse – de la ville schizophrène. Ce temple à l’architecture unique – sa valeur est estimée à plus de 100 millions d’euros – abrite des dizaines de boutiques de luxe, ainsi que la collection de son propriétaire, le magnat libanais Tony Salamé. Soit 2000 œuvres réalisées par 145 artistes internationaux parmi les plus cotés du moment. « Il y a un besoin de culture, de sortir de la morosité politique que nous vivons, souligne Naila Kettaneh Kunigk. Beyrouth compte de nombreuses écoles de beaux-arts et d’universités. L’art est un moyen d’envisager l’avenir pour les jeunes. Il faut rester porteur d’espoir. »

Ashkal Alwan, fondation libanaise pour les arts plastiques, a largement contribué à la visibilité des jeunes talents, sous la conduite notamment de sa cofondatrice Christine Tohmé, une des personnalités les plus influentes de l’art à travers le monde. Depuis 2011, l’association propose un cadre de formation de plusieurs mois.

La plus grande collection

« Dubaï est certes une base plus importante pour l’art au Moyen-Orient. Mais ce n’est pas réellement comparable, poursuit Naila Kettaneh Kunigk. Ici, ce sont surtout les mécènes privés et les collectionneurs qui font le marché. » Ces hommes d’affaires et bienfaiteurs veulent défendre un héritage, alors que les bijoux de la culture arabe sont menacés, voire détruits, chez les voisins syrien et irakien.

« Le marché est très actif ici, même si la situation économique et géopolitique fait craindre le pire. Il ne faut pas oublier que la diaspora libanaise, très grande, soutient souvent ses artistes. Notre famille en est un bon exemple », indique Basel Dalloul. Son père Ramzi et lui-même ont sans doute constitué la plus grande collection d’art moderne et contemporain arabe. Disposés sur plusieurs étages d’un immeuble au cœur de la capitale, comme dans un véritable musée, ces quelque 3500 pièces proviennent de Palestine, d’Irak, de Syrie ou encore de Tunisie. Les grands noms libanais sont présents, du peintre abstrait Nabil Nahas aux frères Marc et Paul, fils du légendaire Paul Guiragossian. Sans compter les valeurs montantes comme la peintre Taghreed Darghouth qui bénéficie d’un espace dédié dans la salle privée d’exposition.

Les Dalloul comptent construire un musée dans les prochaines années pour ouvrir au public cette collection hors norme. Si la famille est sollicitée par d’autres centres d’art de la région, la question ne se pose pas. Le musée sera fondé à Beyrouth, « centre historique de la culture arabe ».

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

Lui écrire

Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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