Bilan

Bêtes de luxe

Entre passion, philosophie, humanité, environnement et artisanat, tour du monde des matières naturelles ultraprécieuses où le luxe tient à un fil et se mesure en microns.
  • Le guanaco, un camélidé d’Amérique du Sud, fournit l’une des fibres les plus fines du monde. Crédits: Eduardo Mariano Rivero
  • Crédits: Eduardo Mariano Rivero
  • Les vêtements, uniques et précieux de la jeune maison Pülu qui remet en valeur le savoir-faire d’ateliers familiaux italiens. Crédits: Eduardo Mariano Rivero
  • Jeune Capra Hyrcus dont la toison est le recherché baby cachemire. Crédits: Eduardo Mariano Rivero
  •  Sur les terres australiennes et néo-zélandaises, la traditionnelle tonte des moutons mérinos est emblématique. Crédits: Eduardo Mariano Rivero
  • Veste en vigogne Crédits: Dr
  • Bomber en baby cachemire et col en poil de castor Loro Piana. Crédits: Dr

Pour ces fibres précieuses, l’exceptionnel réside dans l’extrême finesse. On parle en micromètre, soit un millionième de mètre. Pour se faire une idée, un fil de cachemire mesure 15 microns, celui de la vigogne 12, la laine mérinos extrafine, moins de 12, et un de nos cheveux… entre 50 et 100. Plus c’est fin, plus c’est cher. Plus c’est luxueux. Plus c’est beau.

Dans la cohorte des fibres animales, la plus fine et la plus rare s’appelle la vigogne. Le plus petit des camélidés andins a frôlé l’extinction tant sa toison dorée suscitait des envies.

La vigogne, blasonnée sur le drapeau péruvien, a vu sa vie menacée par les conquistadors espagnols. Vénérée et réservée aux rois, elle était devenue la bête à abattre. Malgré le combat du Gouvernement péruvien, le petit bestiau se mourait. Des trois millions de têtes qui gambadaient originellement en toute liberté au Pérou, il n’en demeurait que 5000 en 1960.

Sa survie et son élevage sont aujourd’hui intimement liés à une maison italienne, Loro Piana. La marque familiale aujourd’hui rachetée par LVMH a toujours eu pour vocation, dès le XIVe siècle, de rechercher la précellence des tissus. Franco Loro Piana, père des deux dirigeants actuels, Sergio et Pier Luigi, n’a eu de cesse de parlementer avec les dirigeants du pays.

Résultat: depuis 1976, année de la Convention de Washington qui déclarait officiellement la vigogne espèce à risque d’extinction, le nombre de bestiaux s’est stabilisé à 150 000 en 2004.

En 2008, dans la région de Pampa Galéras, au Pérou, la réserve du Dr Franco Loro Piana est créée par ses descendants; 2000 hectares de terrain qui permettent aux indigènes de travailler, aux vigognes de survivre et aux amateurs de belles matières d’arborer ce fil aux qualités exceptionnelles. Mais récolter la toison fauve dorée de la vigogne demande patience.

La tonte ne s’effectue que tous les deux ans, lors du chaccu, une battue traditionnelle où les animaux sont tondus puis relâchés; 250 grammes par animal réduit à 120 grammes après différentes manipulations. Vingt-cinq à trente bêtes sont nécessaires pour confectionner un manteau, six pour un pull.

C’est dire si chaque fil compte. Et a un prix : environ 4000 francs pour un pull, 10 000 pour un plaid et environ 20 000 pour une veste. La vigogne n’est pas un effet de mode, elle est dévolue à ceux pour qui le luxe est une qualité aussi précieuse et intemporelle que cette splendeur de variété de laine.

Comment différencier le beau du commun ?

Prenons le cachemire, longtemps réservé à la bourgeoisie. Sa démocratisation a fait de lui un produit pour lequel les différences de qualité oscillent entre l’excellence et le médiocre. Le cachemire doit son nom à la chèvre cachemire, jolie bestiole dodue aux cornes torsadées, originaire de la région éponyme.

Leur bouille et leur allure sympathiques ont été popularisées par la Madrilène Carmen Garcia Huerta durant les neuf campagnes publicitaires de la marque Eric Bompard. Le slogan de l’agence « Les ouvriers du paradis », « Une cachemire Bompard est une chèvre qui a réussi » fait mouche en 2001 auprès du grand public.

Dès lors, le cachemire est sur toutes les peaux et presque à portée de bourse. C’est en Mongolie-Intérieure que l’un des plus gros acheteurs de fibres naturelles, le groupe italien Zegna, se fournit. La maison au chiffre d’affaires colossal (1,127 milliard en 2011) se veut philanthrope.

Depuis cinquante ans, elle décerne des trophées dans les principaux pays producteurs de fibres naturelles. Le but: inciter les travailleurs locaux à produire de la qualité. Les fermiers soumettent leurs lots de laine à un jury indépendant. Le principal critère: la finesse.

La jungle du cachemire

La chèvre hyrcus fournit deux fourrures. L’une, en superficie, est épaisse. La seconde, près du corps, donne le duvet, plus fine, plus chaude, plus noble.

A force de persévérance, dix ans précisément entre 1995 et 2005, la marque Loro Piana, encore elle, est parvenue à convaincre les producteurs mongols de conserver le duvet des petits de la fameuse chèvre. Trente inestimables grammes par chevreau transformés en Baby Cashmere®, une marque déposée depuis 2007.

La demande pour les fibres naturelles ne cesse d’augmenter. Conséquence, sur les étals, en matière de cachemire, on trouve de tout. Du faux étiquetage 100% cachemire à l’appellation difficile à contrôler de «restes» de cachemire lors du tri de la laine, les ersatz de cachemire sont légion.

Si un pull de qualité supérieure avoisine les 900 francs, le bas de gamme s’envisage pour moins de 200 francs. Cela reviendrait à comparer un Yamazaki 1984 à un simple Jack Daniel’s.

De nouvelles laines, encore plus rares

La découverte de nouvelles espèces ou la sauvegarde d’animaux en voie de disparition n’est plus le pré carré d’âmes écologistes. L’amour des belles matières et la conscience environnementale ne s’opposent plus. Deux Français, Charlotte et Arnaud Rébuffat, découvrent lors d’un voyage un lama autochtone de Patagonie, le guanaco.

La laine, aussi noble que celle du cachemire et de la vigogne, se monnaie cher, entre 600 et 700 dollars le kilo. Ils racontent : « En Patagonie, nous avons eu la chance de faire la connaissance d’une famille, propriétaire d’une estancia (ferme) où cohabitent depuis toujours moutons mérinos et guanacos, espèce de lama rare, protégée par la Convention de Washington.

Ils possèdent un savoir-faire unique pour traiter cette fibre. Ils ont développé un processus spécifique pour extraire efficacement cette fibre du produit de la tonte. »

Les deux Français trouvent alors une styliste argentine, Alejandra Gottelli, qui travaille avec une éthique écologique, et font tisser la laine dans de petits ateliers italiens. Aujourd’hui, ils vendent de petites séries de pulls et accessoires luxueux au nom de leur société Pülü.

Une autre toison, celle du qiviut, un bœuf musqué qui vit principalement dans l’extrême nord-américain et au Groenland, a été réintroduite en Scandinavie et dans l’Arctique russe. Sa laine est réputée d’une finesse rare, chaude et isolante. Elle n’en est qu’à ses balbutiements.

D’autres bestiaux comme le chameau n’ont pas fini de nous étonner. La maison écossaise William Lockie le travaille aussi honorablement que le cachemire. La route de la laine semble pleine de surprises. Le yangir ou Ibex siberica, un bouquetin du Kirghizistan, fournit une laine plus fine que le plus fin des cachemires.

En 2011, Hugo Boss mettait en lumière un blazer homme dans cette matière que certains spécialistes du textile surnomment déjà « l’or du XXIe siècle ». La maison Scabal, quant à elle, propose depuis 2006 des vêtements dans ce rarissime fil qu’elle mélange à une laine extrafine. En effet, la denrée du yangir est exclusive, quelques centaines de kilos par an, dit-on.

Depuis quelques saisons, la laine attise l’imaginaire des créateurs. Celle, plus courante, mais néanmoins précieuse, de l’alpaga – un des quatre camélidés d’Amérique du Sud avec le lama, le guanaco et la vigogne – est prélevée par des familles autochtones au sommet des Andes, à plus de 4000 mètres.

L’épaisseur des fils tirés de sa tonte varie entre 21 microns pour le baby alpaga et une trentaine pour les adultes. Il produit moins de suint (la matière grasse qui imprègne la laine) que le mouton, ce qui provoque moins d’allergies. Dans ce tour du globe des laines prodigieuses, ne négligeons pas le mohair, produit par la chèvre angora, dont le nom est tiré de son lieu d’origine, Ankara.

C’est aujourd’hui en Afrique du Sud que les plus exceptionnelles qualités s’achètent. Comme pour ses cousins cités ci-dessus, l’exceptionnel est produit par les bébés. Les laines de moutons mérinos (l’Australie et la Nouvelle-Zélande fournissent les plus prisées) paraissent bien vulgaires, mais ce sont plus de deux milliards de kilos par année qui s’écoulent sur la planète.

Enfiler un manteau, un pull ou nouer une écharpe dans ces matières aussi majestueuses qu’exigeantes, c’est voyager, c’est échanger. C’est un art de vivre où le luxe retrouve ses lettres de noblesse. Reste à espérer que les éleveurs de ces contrées reculées soient conscients de cet or qu’ils filent entre leurs doigts.

Loro Piana www.loropiana.com

Pülü www.pulucollection.com/fr

Ermenegildo Zegna www.zegna.com/fr/home.html

William Lockie www.williamlockie.com/index.php

 

 

 

Sarah Jollien-Fardel

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