Bilan

Bernard Tschumi

La rétrospective de l’œuvre du célèbre architecte franco-suisse vient de se terminer à Bâle, après avoir connu un retentissement exceptionnel au Centre Pompidou à Paris. La prochaine étape, en mars 2016, s’arrêtera à Shanghai. Rencontre avec un des grands théoriciens de l’architecture de notre temps.
Crédits: François Wavrea

Quel est le projet qui vous tient le plus particulièrement à cœur, au regard de votre riche carrière ?

Il y en a beaucoup, mais je dirais qu’il y en a deux qui me sont particulièrement chers et incontournables. Mon premier, le parc de la Villette, qui est une réalisation aujourd’hui décrite dans tous les livres d’histoire, et un autre, celui du Musée de l’Acropole à Athènes, une aventure exceptionnelle faite de contraintes et de défis historiques et diplomatiques importants entre autres liés au retour des marbres.

Deux projets qui m’ont permis d’explorer un certain nombre d’idées architecturales. Et entre ces deux, d’autres réalisations toutes caractérisées par leur proximité d’exécution, en Suisse, entre Genève et Lausanne. Le bâtiment de Vacheron Constantin, l’école Le Rosey et sa salle de concerts et la transformation de l’ECAL à Renens, Lausanne. J’aimerais beaucoup construire encore en Suisse car il y a une sensibilité, une manière de penser, une lumière qui est belle. Ces projets suisses sont pour moi une plongée, non pas dans la nostalgie, mais dans la modernité. 

Vous avez parlé d’une dimension urbanistique dans votre œuvre du bâtiment de Vacheron Constantin. Expliquez-nous ?

Sans vouloir faire de critique, si je regarde les bâtiments construits à Plan-les-Ouates, c’est un peu hétéroclite. Là, nous avons souhaité créer une unité, une cohérence, une certaine élégance, et construire un ensemble qui donne une culture urbaine à Vacheron Constantin, une sorte d’intemporalité qui lui permet de voir l’avenir.

Le musée réalisé en Grèce pourrait-il un jour accueillir les fameux marbres du Parthénon actuellement exposés au British Museum ?

Ma réponse est oui, mais je ne sais pas quand. Les tractations se poursuivent entre les politiques, les diplomates et les archéologues, mais leurs agendas diffèrent et cela prend du temps. La frise fait partie d’un bâtiment, la frise est une totalité que l’on ne devrait pas séparer. Je pense qu’inévitablement elles reviendront en Grèce. 

Votre présence est plus soutenue à l’étranger qu’en Suisse. La rétrospective de votre œuvre à Bâle qui vient de se terminer, c’est un juste retour des choses ?

Oui, car l’exposition au Centre Pompidou à Paris était une grande rétrospective du travail de ces quarante dernières années, immense, sur plus de 1000 m2 à disposition. Cela avait été une aventure. Et lorsque le musée de Bâle, très petit (400 m2) est venu nous demander de la montrer, j’ai tout de suite été d’accord. Nous avons réécrit le projet, nous l’avons traduit en allemand. Il fallait que l’exposition soit tout aussi parlante que l’originale. Maintenant, tout a été remballé et expédié vers
Shanghai, pour la prochaine exposition. Nous y montrerons, entre autres, les projets réalisés en Suisse.

S’il y avait aujourd’hui un choix à faire entre deux projets, l’un à Shanghai en Chine et l’autre en Suisse. Lequel choisiriez-vous en regard de ce qu’il vous manque encore dans votre carrière ?

S’il s’agissait de construire quelque chose de marquant, je dirais immédiatement que je voudrais le faire en Suisse, une culture qui m’est proche, même si j’ai beaucoup voyagé depuis. J’ai déjà fait des projets en Chine, dont un immense musée de l’industrie de 40 000 m2 à Tianjin. C’est une autre manière de travailler, assez distanciée. Ces programmes sont assez mégalomaniaques d’une certaine manière. A contrario, l’expérience que j’ai pu avoir avec les chantiers suisses me plaît car je travaille avec des gens que je connais et avec qui je peux parler au jour le jour. 

Avez-vous un Lausanne ou un Genève rêvé ?


Je pense que je pourrais l’imaginer tout en faisant attention à ne pas y lier la condition de l’insertion d’un nouveau bâtiment dans ce contexte rêvé. Au fil des années, j’ai trop souvent constaté que c’était l’implantation d’un bâtiment dans un contexte pourri qui permettait de le transformer en quelque chose de miraculeux.

En général, je ne choisis pas le contexte. Bien sûr, il y a des régions en Suisse qui sont extraordinaires, comme les rives du Léman, si sublimes qu’elles vous intimident. Une des raisons peut-être qui me poussent à me sentir plus facilement chez moi à Paris, New York, Londres ou Tokyo que dans les vignobles de Lavaux. Ce sont des mondes si antinomiques qu’il y a forcément une fascination. 

Le refus du projet d’une grande tour à Lausanne par le peuple il y a quelque temps serait pour vous une grande erreur. Expliquez-nous ?

Il faut pouvoir prendre des décisions d’une telle importance dans un contexte d’urbanisme global à l’échelle de toute la région. Si l’on avait fait une étude sur la manière de trouver une stratégie pour avoir ces tours, d’autant plus belles qu’elles se répondent les unes aux autres, on aurait pu parler d’une politique de la verticale. Une tour qui se construit selon les caprices d’un politique ou d’un promoteur me semble dangereux et hasardeux. Je n’ai rien contre les tours, mais il faut les faire avec beaucoup de discernement. 

Lorsque vous avez gagné le concours de la Villette à Paris, votre carrière d’architecte n’était encore qu’à ses débuts. Vous dites qu’aujourd’hui ce ne serait malheureusement plus possible. Pourquoi ?

Je ne suis pas si pessimiste. Il y a de temps en temps des concours un peu utopiques, comme le parc de la Villette, où l’on invite n’importe qui et de manière anonyme à proposer un projet avec un jury composé des meilleures architectes du monde. Dans le cas de la Villette, c’était mon premier concours, que j’ai gagné et de surcroît réalisé. Mais très récemment il y a eu un concours pour le Musée Guggenheim à Helsinki où plus de mille architectes anonymes, tous très jeunes, ont participé. J’ai vu quelques-uns des projets lauréats, il y avait du bon travail. C’est donc possible

Quel est l’atout et a contrario le plus grand frein de la Suisse pour un architecte ?

Au fil des siècles, il s’est développé en Suisse toute une manière de penser et de construire qui est absolument remarquable, mais tellement remarquable qu’elle a eu parfois l’inconvénient de bloquer certaines inventions, certaines autres manières de penser, de questionner un programme, d’essayer d’inventer quelque chose qui soit hors du commun, de ne pas rester dans le dictionnaire des idées reçues.

En Suisse, on est inévitablement dans une situation de dialogue, c’est un des rares pays où il existe, plus que des écoles, des factions, des gens qui traversent la rue pour ne pas avoir à serrer la main de leur confrère qui ne pense pas la même chose. Cette obsession de chercher à savoir ce qu’est la vraie architecture est encore très vivante dans le pays, pour le meilleur et pour le pire.

Cristina d’Agostino

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