Bilan

Berlin ou l’Histoire en mouvement

Berlin, Est ou Ouest? Berlin, au passé ou au présent? Berlin, en repos ou en mouvement? La capitale allemande, plus que toute autre métropole européenne, aligne les contrastes, flirte avec les paradoxes.
  • Alexanderplatz, la plus grande place d’Allemagne, porte le nom du tsar Alexandre 1er en l’honneur de sa visite dans la capitale du Royaume de Prusse en 1805.

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  • Les Rives de la Spree accueillent bars et restaurants. Le quartier de l’ancien port de l’Osthafen est devenu l’un des plus branchés de la ville.

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  • Le mémorial de l’holocauste à Berlin, œuvre architecturale de l’Américain Peter Eisenman a été construit en souvenir
    de tous les juifs d’Europe tués par les nazis pendant la seconde guerre mondiale.

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  • Bebelplatz, où se trouvent la célèbre université Humbolt, l’opéra et le Rocco Forte hôtel de Rome. Le palace a été le siège de la Dresdner Bank avant de se convertir en hôtel 5 étoiles.

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«Nous passons à l’Est », m’indique le chauffeur de taxi, solide gaillard taciturne et joufflu, tandis qu’il zigzague entre les piétons, les cyclistes, les autocars – et franchit l’ancien Checkpoint Charlie (transformé en un musée aussi célèbre qu’indispensable). Dans son Journal, datant de 1964, l’écrivain polonais Witold Gombrowicz se souvient de Berlin comme d’une « ville dépeuplée » où, « dès que l’on voyait quelqu’un apparaître au loin, on s’exclamait… un homme ! un homme à l’horizon ! ».

Il aurait fait une drôle de tête, le poète, s’il s’était assis sur la banquette arrière de mon taxi… Mon Dieu ! Quel choc ! Quelle fantastique commotion ! Des hommes, il y en a désormais à la pelle, sortant des autocars, des bouches de métro, fourmillant sur les terrasses ensoleillées, dans les brasseries à l’ancienne, dans les boutiques de luxe, aux Galeries Lafayette ou dans les supérettes bios.

Gendarmenmarkt est noir de monde. Les boutiques sont pleines à craquer. Là, à l’angle de Französichestrasse et de Friedrichstrasse, c’est un fourmillement doré, brillant, souriant – une masse compacte, cosmopolite et radieuse qui salue le printemps

Dans le Mitte, dans tout Berlin peut-être, l’atmosphère est surchauffée et joyeuse. Le chauffeur de taxi baragouine quelque chose que je ne comprends pas, fait plusieurs écarts, manque de renverser un livreur. Et me voici arrivé devant l’Hôtel de Rome. Imposant bâtiment datant de la fin du XIXe siècle – ce fut initialement une banque – l’Hôtel de Rome est situé dans le Mitte, en face de la célèbre Humboldt Universität, à quelques minutes à pied de la Brandenburg Tor, du Reichstag et de l’île des Musées.

Le hall principal est sombre sans être austère, le personnel professionnel sans être pédant; quelques formalités et je me retrouve au 3e étage, dans ma chambre. Vaste. Lumineuse. Sur une table basse, quelques pâtisseries de bienvenue ; sur le bureau, plus curieusement, les œuvres complètes de Goethe (en anglais !). Après une douche salvatrice, je suis prêt, moi aussi, à l’instar des fourmis béates aperçues depuis le taxi, à me plonger dans ce dédale de rues, dans cette débauche de poésie, de drames, de splendeurs, d’Histoire.

Cap sur le Musée juif, à une vingtaine de minutes de marche de l’hôtel, dans le quartier populaire de Kreutzberg. Enfilant les rues les unes après les autres, je suis une fois encore saisi par la diversité urbanistique qui fait le charme de la capitale allemande: ainsi, une avenue populeuse succède-t-elle à un quartier de blockhaus désaffectés, lui-même suivi d’une nouvelle avenue grêlée d’autocars, encore un terrain vague, puis un parc verdoyant, puis une ruine, puis des boutiques.

Après avoir flâné, pris passablement de photos, m’être assis sur un banc pour lire quelques pages, j’arrive devant le Musée juif. Le contrôle, à l’entrée, est pointu mais cordial. Je patiente au milieu d’une troupe de lycéens étrangement silencieuse. Le musée m’avait fait une très forte impression; mon intérêt est intact lors de cette deuxième visite.

Evoluer dans cette structure gigantesque, fascinante, inquiétante parfois (particulièrement la partie la plus récente, signée Daniel Libeskind), procure en soi son lot de frissons; ajoutez-y deux mille ans d’épopée juive en Allemagne, et vous obtiendrez un musée incontournable, peut-être l’un des plus remarquables d’Europe. (A côté d’une telle leçon de dignité, je ne pourrai qu’être étonné, le lendemain, lorsque je tomberai sur le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe, le long de Französichestrasse.)

L’œuvre elle-même est sublime, mais elle est curieusement cernée par des stands de fast-food aux néons clignotants, et les touristes se vautrent sur les pierres mémorielles en avalant, qui un schüblig moutarde, qui une currywurst inondée de ketchup. Comme si, pris de vertiges devant l’œuvre et l’Histoire, ils jugeaient impérieux de se remplir le ventre au maximum, sous peine de s’effacer, eux aussi.

Quand, quelques heures plus tard, je ressors du musée, le soleil est encore haut dans le ciel. Je prends, toujours à pied, la direction du centre de Kreutzberg, toujours fécond en rencontres improbables, en spectacles inattendus – et le petit verre pris seul qui dérive en une soirée partagée avec des inconnus. « La ville dépeuplée » dont parle Gombrowicz est, à Kreutzberg plus qu’ailleurs, un concept qui se dément à chaque pas. En ce vendredi soir d’avril, la foule est dense, joyeuse, bigarrée.

Au coude à coude se pressent des artistes amateurs, des hommes d’affaires, des familles nombreuses, des hippies en liesse, des visiteurs venus du bout du monde, des hipsters rigolos. Je m’arrête sur une terrasse, le long de Falckensteinstrasse. Je commande une bière, on m’apporte un croissant, signe que mon allemand, laborieusement appris sur les bancs de l’école publique vaudoise, n’est pas tout à fait revenu.

Après avoir parlementé en anglais, gesticulé beaucoup et passablement ri, on apporte ma Berliner Weisse – spécialité, comme son nom l’indique, typiquement berlinoise. Quelques coups de fil plus tard, je suis rejoint par un ami expatrié – et qui connaît Kreutzberg comme la poche de son veston. « Tu veux encore du folklore ?», demande-t-il, narquois, en pointant ma bière berlinoise. Je la termine d’un trait et me lève. Dehors, la foule s’est densifiée tandis que, dans le ciel, une grappe de nuages menaçants font barrage au soleil.

« Prenons un taxi, j’ai bien l’impression qu’il va pleuvoir !» Quelques minutes plus tard, fuyant une averse étonnament violente, nous entrons dans le Long March Canteen, restaurant asiatique réputé sur Wrangelstrasse; ambiance tamisée, design moderne, large choix de dim sum et de dumplings, carte des vins engageante ; le choix de mon ami se révèle excellent, en dépit d’un service quelque peu hasardeux, pour ne pas dire acrobatique.

Je raconte ma journée, élabore la prochaine, dûment conseillé par mon ami : « Va voir les archives du Bauhaus, c’est quelque chose qui t’intéressera. Fais aussi un tour à la Neue Nationalgalerie, vers Potsdamer Platz. Mais ne t’arrête pas à cette dernière, c’est froid, sinistre et blindé de touristes. » Le lendemain, je lui donnais raison.

Le premier conseil se révélera excellent: les archives du Bauhaus, dans une présentation à la fois ludique et pointue, sont une véritable mine d’informations sur le célèbre mouvement artistique porté par Itten, Gropius, van der Rohe ou Kandinsky (et c’est véritablement un morceau de l’âme de Berlin que l’on vous propose d’effleurer). Après y avoir fait un court passage, je conclurai qu’effectivement Potsdamer Platz et son ambiance « Disneyworld sans Mickey » ne m’intéressent pas.

Quant à la Neue Nationalgalerie, hélas, elle s’avérera être fermée pour une durée indéterminée. « Tu veux rester à Kreutzberg, ce soir? » J’acquiesce. Nous sortons. Il fait sombre. Le sol est trempé. Le cortège des silhouettes festives nous frôle, disparaît dans la nuit. Rien ne luit que les sourires et les regards – teintés d’une discrète concupiscence. Il se trame quelque chose, me dis-je, comme dans toutes les grandes villes, comme dans tous les lieux qui ont du caractère. Une connivence secrète semble nous lier les uns avec les autres.

Aucune agressivité, comme dans certaines métropoles. Pas d’effusions démesurées. Une chaleur humaine diffuse. Rassurante sans être étouffante. Et qui nous met, pour cette soirée berlinoise, dans les meilleures dispositions. La réputation de la ville – nocturne, conviviale, en mouvement perpétuel – ne se dément pas, à mesure que nous enchaînons les bars et les clubs. Le Victoria Bar d’abord, classieux, tranquille, idéal pour un début de soirée entre amis; le Buck and Breck, plus tumultueux, plus électrique – et ses célèbres cocktails et ses gins à tomber (littéralement).

Côté clubs, nous sommes divisés. Je penche pour le Watergate: haut lieu de l’electro, sis au bord de la Spree, avec ses baies vitrées panoramiques (les levers de soleil y sont magnifiques !). Mon pote balance pour le Berghain, la plus réputée des boîtes de nuit berlinoises, aux files d’attente interminables, à la sélection rigoureuse, quasi militaire – et que je trouve, pour ma part, très largement surfaite. Dieu merci, mon réquisitoire est solide : ma préférence l’emporte! Et nous voilà partis, envolés, dans les brumes versicolores de la nuit berlinoise.

Bien qu’encore fatigué, c’est de bonne heure que je saute de mon lit le lendemain. Je prends mon petit-déjeuner sur la terrasse intérieure de l’hôtel, sous les regards discrets et alertes d’un personnel attentionné. Je bâille encore, sans doute; mais la perspective de vivre quelques jours à Berlin, d’être sur le point de percer un peu de son mystère, de ressentir son histoire, de déambuler à travers ses parcs un livre à la main, de me perdre dans ses dédales, de me dissoudre dans ses artères, de trinquer avec des inconnus me dynamise si bien que, sortant de l’hôtel, j’en oublie tout à fait que je n’ai dormi que deux heures.

Le saumon fumé et sa sauce au raifort, le jus d’orange pressé et le sourire étincelant de la serveuse ne sont peut-être pas pour rien non plus dans cette bienheureuse résurrection ! Aujourd’hui, cap sur de nouvelles aventures, qui portent des noms prestigieux, historiques ou tout à fait inconnus, oubliés, plus succulents encore pour ceux qui savent les apprécier. Car c’est dans le mystère, dans la primeur, que s’arrangent les plaisirs les plus vifs.  

Quentin Mouron

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