Bilan

Belgrade: un air du Berlin des années 1990

Des musées de premier ordre, de jeunes galeries passionnantes et des friches urbaines dignes de l’âge d’or de l’ancien Berlin-Est. Un cocktail détonnant pour une capitale injustement méconnue.

Le travail de Mrdjan Bajic est à découvrir à la jeune galerie X Vitamin, en plein cœur de la ville. (Crédits:

Dominant le confluent de la Save et du Danube, le centre historique de Belgrade cache des trésors insoupçonnés pour l’amateur d’archéologie urbaine. Cette cité de près de deux millions d’habitants intra-muros abrite une scène artistique florissante, tandis que la création alternative prospère à Savamala, dans l’ombre du chantier du Belgrad Waterfront. Il s’agit d’un projet incongru à plusieurs milliards de dollars financé par Abu Dhabi, qui doit transformer une berge de la Save en ville du Golfe. La capitale de la Serbie regorge de ce genre de contrastes entre initiatives démesurées et inventives actions de la population locale. L’air que l’on respire ici rappelle le Berlin-Est des années 1990.

Un air de liberté qui insuffle la créativité et l’esprit de fête. Ces dernières années, de nouvelles galeries ont trouvé domicile dans des bâtiments abandonnés comme dans des constructions flambant neuves. Plusieurs institutions de premier ordre: le Musée national, le Museum of Contemporary Art de Belgrade (MOCAB), le musée privé Zepter. Au musée ethnographique, de riches collections plongent le visiteur dans un monde serbe étonnamment exotique. Héros national, le physicien Nicola Tesla émerge comme une icône fédératrice pour une population qui veut oublier le chapitre des guerres de la Yougoslavie (1991-2001). Belgrade souffre de préjugés négatifs injustes. Les habitants se révèlent d’une extrême gentillesse. Il y règne un niveau de vie très confortable et une nonchalance délicieuse. Dans « L’usage du monde », Nicolas Bouvier écrivait : « La France peut bien être – comme les Serbes se plaisaient à nous le répéter – le cerveau de l’Europe, mais les Balkans en sont le cœur.» 

« La scène artistique de Belgrade s’est bâtie sur l’héritage communiste. Puis, les artistes ont traversé les années 1990 dans un esprit de résistance, avec l’aide du financement des ONG », relate Aleksandar Jevtic. Cet artiste de 37 ans pratique ce qu’il appelle le « reality hacking ». Il imite le graphisme numérique avec des techniques bon marché, en dessinant à la main. Une expression de la débrouille qui règne ici. Sa principale inspiration vient des banlieues industrielles pauvres et des lieux abandonnés de Belgrade. 

La galerie Rima fait la promotion d’artistes serbes à l’international à la Foire d’art contemporain de Vienne. (Crédits: Milan Kralj)

« Aujourd’hui, nous vivons une période de transition marquée par de nouveaux investissements privés et les promesses du marché de l’art contemporain. Le milieu créatif est constitué de gens turbulents et d’une grande énergie. » Aleksandar Jevtic expose actuellement à la galerie X VITAMIN. Créé en 2017, cet espace dédié aux artistes en milieu de carrière occupe un étage splendidement rénové dans un immeuble branlant du XIXe siècle. La fondatrice Ksenija Marinkovic explique sa démarche: «Les collectionneurs sont encore rares dans le pays et recherchent en priorité des travaux d’artistes déjà disparus. Notre travail consiste à mettre en lumière la production actuelle. » Egalement représenté par X VITAMIN, Mica Stajcic (43 ans) est connu pour ses détournements de personnages Disney comme Donald ou Mickey dans des positions provocantes. En 2018, on a pu découvrir son style percutant au Centre culturel de Serbie à Paris, sur le parvis de Beaubourg.

De son côté, Kristina Tica (25 ans) offre une vision numérique de l’héritage serbe avec son exposition «Digital Prayer». A l’aide de l’intelligence artificielle, cette artiste crée des icônes orthodoxes à partir d’une base de données de 4000 reproductions. L’algorithme fait alors naître sous les yeux du public de nouvelles images religieuses. On découvre ce travail à la galerie Remont, pivot de la scène artistique depuis sa fondation en 1999. D’autres adresses intéressantes sont le pied des remparts de la forteresse de Kalemegdan, la galerie Rima qui fait connaître des artistes serbes à l’international grâce à sa participation à la Foire d’art contemporain de Vienne. Cachée dans un recoin du centre-ville, U10 vit grâce à l’engagement d’un collectif d’artistes. Et puis, dans les friches urbaines de Savamala, le KC Grad se profile comme un centre culturel dédié à la création locale. Installé dans un ancien entrepôt datant de 1884, l’endroit vibre d’une effervescence typiquement berlinoise.

Installé dans la banlieue de Belgrade, Aleksandar Jevtic dessine à la main des images faussement pixélisées. (Crédits: Dr)

Longtemps entrepreneur et éditorialiste en Suisse romande, David Laufer a ouvert en 2015 à Belgrade une galerie à son nom qui expose les derniers travaux de Boogie, un artiste de Belgrade qui a commencé sa carrière dans les années 1990. Installé à New York depuis 1998, il a été remarqué grâce à la monographie IT’S ALL GOOD (power-House Books, 2006) où il témoigne du quotidien d’une communauté droguée au crack. Shootant également des campagnes pour de grands clients, le photographe signe « Angels », une série où l’âme des modèles affleure à la surface des clichés grâce une technique de prise de vue particulière. « Ces vingt dernières années, de nombreuses personnes ont gagné beaucoup d’argent à Belgrade, par exemple dans les services informatiques, un domaine d’excellence ici. Certaines s’intéressent à l’art. C’est un défi passionnant de contribuer à la constitution d’un écosystème réunissant artistes, galeries et collectionneurs », déclare ce fin connaisseur du pays. David Laufer représente entre autres Dragan Bibin (36 ans), un artiste qui attire de grands collectionneurs. Marqué par la violence vécue dans son pays, ce peintre livre des scènes inquiétantes dans des maisons vides et des métaphores glaçantes de la détresse.

On ne peut évoquer Belgrade sans se faire l’écho d’un souci commun à l’ensemble de nos interlocuteurs: l’émigration massive des jeunes générations. « Chaque année, c’est l’équivalent d’une ville de taille moyenne qui disparaît », déplore David Laufer. Une tragédie partagée par la Roumanie, la Bulgarie et la Croatie. Les forces vives des Balkans sont happées par l’appel de main-d’œuvre de l’Allemagne et des autres pays du nord de l’Europe. Quelque 400 000 Serbes vivent en Suisse.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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