Bilan

Baselworld: Rolex, Patek Philippe, Chanel, Chopard et Tudor quittent Bâle pour Genève

Les dernières grandes marques horlogères indépendantes présentes à Baselworld ont annoncé ce mardi 14 avril qu'elles vont quitter le salon bâlois. Rolex, Patek Philippe, Chanel, Chopard et Tudor vont s'associer à la Fondation de la Haute Horlogerie pour créer un nouveau salon horloger à Genève.

Le départ des cinq grandes marques indépendantes historiques risque de porter un coup très dur voire mortel au rendez-vous bâlois.

Crédits: Keystone

C'est peut-être le dernier clou du cercueil de Baselworld que les cinq derniers grands indépendants de l'horlogerie viennent de clouer. Rolex, Patek Philippe, Chanel, Chopard et Tudor viennent d'annoncer ce mardi 14 avril leur départ du rendez-vous annuel sur les bords du Rhin. Et dans la foulée, elles expliquent avoir l'intention de créer, en partenariat avec la Fondation de la Haute Horlogerie un nouveau salon horloger à Genève.

Pour ces marques, le relationnel avec la direction de Baselworld empêchait tout accord. Alors qu'elles étaient reparties pour l'édition 2020, celle-ci a été reportée à janvier 2021. Une décision qui a pesé dans le choix des cinq marques, qui accusent les organisateurs bâlois d'avoir fait ce choix sans les consulter. 

C'est ce qui semble avoir motivé Rolex à prendre l'initiative d'un départ, entraînant dans son projet quatre autres marques dont la "marque soeur" Tudor, et trois maisons qui n'appartiennent pas aux grands groupes mondiaux du luxe. C'est ce qu'explique Karl-Friedrich Scheufele, co-président de Chopard: «Chopard a exposé à la foire de Bâle la première fois en 1964 sur une surface de quelques 25m2. Après mûre réflexion, notre famille a décidé de s’associer à l’initiative de Rolex et ainsi quitter Baselworld, non sans émotions. La création de ce nouveau salon horloger à Genève, en parallèle de Watches & Wonders, nous permettra de mieux servir nos partenaires de l’horlogerie ainsi que nos clients. Avec le rapprochement de plusieurs grandes maisons nous pourrons également défendre solidairement les valeurs et les intérêts de l’horlogerie suisse.»

Première édition en avril 2021

Une initiative que Rolex assume pleinement par la voix de son directeur général Jean-Frédéric Dufour, également administrateur de Tudor: «Suite à des discussions initiées par Rolex, la création d’un nouveau salon avec des partenaires qui partagent notre vision et notre soutien indéfectible à l’industrie horlogère suisse depuis toujours s’est imposée naturellement. Il nous permettra de présenter nos nouveautés selon nos besoins et nos attentes, d’unir nos forces et de défendre plus solidement les intérêts de la branche.» Pas question donc de rejoindre Watches & Wonders, nouveau nom de l'ancien SIHH (Salon International de la Haute Horlogerie), déjà organisé à Genève depuis une trentaine d'années et initié par Cartier et Richemont à l'origine, et porté par la Fondation de la Haute Horlogerie.

C'est en parallèle de ce salon que les cinq marques qui quittent Bâle vont désormais exposer, avec une première édition annoncée d'ici avril 2021, en même temps que Watches & Wonders. Le lieu sera également le même que ce dernier, avec Palexpo. Les dirigeants des marques annoncent que d'autres horlogers pourront rejoindre ce futur salon, sans définir les modalités qui valideront ou non leur acceptation. Marques suisses uniquement? Marques étrangères? Rien ne semble actuellement arrêté.

Une chose semble cependant émerger de l'annonce du jour: l'ouverture au grand public ne figure pas forcément au programme, le futur événement devant s'adresser «en priorité aux détaillants, à la presse et aux clients VIP». Si le grand public ne pouvait avoir accès au salon, cela irait à contre-courant des grands événements existants: Baselworld accueillait le grand public depuis son origine, le salon bâlois ayant été créé comme une foire d'échantillons généraliste au début du XXe siècle avant de voir les deux composantes (foire d'échantillons et foire horlogère) se distinguer à la fin du XXe siècle. Quant au SIHH, il était né sur un concept d'événement réservé aux détaillants et aux médias, avant de s'ouvrir progressivement et partiellement au grand public ces dernières années. Si cette optique n'est pas remise en cause avec sa mue en Watches & Wonders, le futur salon annoncé par les marques qui quittent Bâle marquera une différence notable.

Pour Bâle, cette annonce devrait avoir des impacts majeurs. Ces dernières années, après avoir vu les départs des marques de Richemont à la fin du XXe siècle, puis d'une série d'indépendants depuis le début de la décennie 2010, les annonces de défection s'étaient multipliées: Swatch Group et sa douzaine de marques, Breitling, Audemars Piguet,... Les observateurs s'interrogeaient ces derniers mois sur les velléités de départ des marques du groupe LVMH (Hublot, TAG Heuer, Zenith et Bulgari). Ces dernières semaines, des tensions avaient surgi quant aux modalités de remboursement des frais avancés par les exposants pour l'édition 2020, repoussée à janvier 2021.

«La décision de quitter Baselworld ne fut pas facile, étant moi-même la quatrième génération de la famille Stern à participer à cet événement annuel traditionnel, avoue Thierry Stern, président de Patek Philippe. Mais la vie évolue, les choses changent et les gens aussi, que ce soit au niveau des responsables de l’organisation du salon horloger, des marques, des détaillants ou encore des clients finaux. Il nous faut toujours nous adapter et nous remettre en cause, car ce qui était juste hier ne l’est plus forcément aujourd’hui! Aujourd’hui, Patek Philippe n’est plus en phase avec la vision du salon Baselworld, il y a eu trop de discussions et de problèmes non résolus, la confiance n’est plus là. Nous devons pouvoir répondre aux attentes légitimes de nos détaillants, des clients et des journalistes du monde entier. Ils doivent pouvoir, une seule fois par année et à un seul endroit, découvrir les nouveautés présentées par les horlogers suisses, de la manière la plus professionnelle possible. C’est pourquoi, après diverses discussions avec Rolex et en accord avec les autres marques participantes, nous avons décidé de créer, ensemble, un événement unique à Genève, représentatif de notre savoir-faire.» Le choix de coordonner les dates des deux salons en avril-mai pour 2020 n'aura donc fait que retarder l'échéance: tandis que le salon genevois annonçait l'annulation pure et simple de son édition 2020, Baselworld se distinguait en annonçant un report à janvier 2021. Une dissonance de trop aux yeux de certaines exposants, qui auraient sans doute aimé que la concordance des dates soit préservée à tout prix.

Une annonce qui fera du bien à Genève

«Cette initiative marque une date clé dans l’histoire de l’Horlogerie de Chanel et s’inscrit dans la continuité d’une stratégie à long terme, amorcée dès le lancement de cette activité en 1987», constate Frédéric Grangié, président de Chanel Horlogerie – Joaillerie. Et d'appuyer sur un constat partagé par de nombreux observateurs ces dernières années: en dépit des efforts colossaux consentis pour rénover le centre de foire de Bâle entre 2011 et 2013, MCH Group ne proposait plus aux exposants un écrin digne de leurs attentes. Ce qui motive leur départ: «Comme ses partenaires, Chanel partage la même indépendance, la même volonté de défendre et de porter les valeurs, le savoir-faire et la qualité de l’Horlogerie Suisse de prestige. Ce nouveau Salon nous permettra de présenter l’intégralité de nos nouvelles créations dans un environnement répondant à nos critères d’exigence.»

A l'autre extrémité du Jura, la nouvelle réjouit la Fondation de la Haute Horlogerie. Après plusieurs décennies de concurrence et de cohabitation avec Bâle, Genève va concentrer l'immense majorité des grandes marques souhaitant exposer leurs nouvelles collections chaque année. Laconique, Jérôme Lambert, au nom du conseil de fondation de la Fondation de la Haute Horlogerie, «se réjouit de la naissance d’un nouveau salon associé à “Watches & Wonders“ Geneva début avril 2021». Une nouvelle qui mettra aussi du baume au coeur pour l'ensemble du secteur touristique de Genève, en pleine dépression actuellement avec la crise liée au coronavirus.

Conseiller d'Etat chargé du Département du développement économique (DDE) à Genève, Pierre Maudet «salue cette décision stratégique qui confirme Genève dans son rôle de capitale mondiale de la haute horlogerie et renforce Palexpo dans sa fonction de vitrine d'un secteur pourvoyeur d'emplois, à l'importance économique essentielle pour notre canton. L’enjeu de cette manifestation horlogère sans précédent pour Genève, sera de rassembler autour des organisateurs tous les acteurs de l’hôtellerie et du tourisme genevois».

Pour Robert Hensler, président du Conseil d’Administration de Palexpo SA, «Les acteurs genevois des salons dans leur ensemble seront appelés à collaborer de manière efficiente et constructive». Son directeur général Claude Membrez amplifie son propos: «Organisateur, co-organisateur ou hôte, Palexpo mise sur la pérennité des événements existants, la création de nouveaux évènements, l’adaptation de ses services, la mise en place d’alliances avec d’autres centres d’exposition et le clonage des manifestations».

Reste donc à observer quels seront les choix des marques du groupe LVMH, et quelques autres acteurs du secteur, principalement des marques étrangères qui avaient pu profiter des départs ces dernières années pour gagner en visibilité dans les halles les plus prestigieuses de Baselworld. Vont-elles également rallier Genève dès l'an prochain? Ou le rendez-vous bâlois saura-t-il se réinventer autrement?

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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