Bilan

Avoir l'esprit pionnier

Jean-Frédéric Dufour, CEO de Zenith et Antoine Firmenich, président de la holding familiale de Firmenich et fondateur d’Alatus Capital se sont connus sur les bancs d’école, il y a plus de trente ans. Un point essentiel de leur industrie respective les relie, l’émotionnel. Pour eux, parler de goût ou d’horlogerie, c’est parler ressenti et plaisir. Mais c’est aussi parler vrai. Rencontre.
  • Antoine Firmenich, président de la holding familiale de Firmenich et fondateur d’Alatus Capital

    Crédits: Alban Kakulya
  • Jean-Frédéric Dufour, CEO de Zenith

    Crédits: Alban Kakulya
  • Crédits: Alban Kakulya

Aujourd’hui, qu’est-ce qu’un esprit pionnier?

Jean-Frédéric Dufour. La fondation de Zenith ou de Firmenich a eu lieu au moment où surgissait l’ère industrielle et où tout était à faire. A cette époque, la demande prévalait sur l’offre. Aujourd’hui, au contraire, l’offre a dépassé ce que le marché peut absorber. Mais l’esprit pionnier reste le même. Il faut savoir se réinventer.

Des marchés restent à prendre, même si l’on a l’impression au XXIe siècle que tout est fait et que tout existe. Il faut avoir une vision, tout comme les premiers pilotes de l’aviation – que Zenith accompagnait déjà dans leurs exploits – croyaient en leur idée.

Antoine Firmenich. Pour être pionnier aujourd’hui, avoir une ouverture d’esprit est primordial. Savoir d’où l’on vient et bien connaître son passé, également. Il ne faut pas avoir d’a priori. Et surtout, laisser les collaborateurs avoir cet esprit pionnier, en créant un environnement qui leur permette d’avoir l’audace d’être différents et de se sentir libres.

Lorsque j’étais chez Firmenich, il était fréquemment rappelé: «Chacun à son échelle est un leader; prenez et assumez vos décisions.» Le rôle de nos chercheurs et créateurs est de conceptualiser des molécules qui vont ensuite se retrouver dans des créations. Une innovation peut venir d’un collaborateur qui, après quinze ans d’ancienneté, trouve le courage de développer une idée. C’est la beauté de la Suisse, en somme. Le concept de l’amour du travail bien fait reste unique et propre à notre pays. Cela n’a pas de prix.

J.-F. D. C’est exactement ce qu’il s’est passé avec notre montre Christophe Colomb. Yves Cortesy, notre ingénieur, a inventé un système qui maîtrise la gravité à 360 degrés. Il a réussi à aller au bout de l’idée même du tourbillon et les 166 composants de la cage fabriqués à l’interne chez Zenith sont la résultante de cette innovation.

La difficulté en somme est de reconnaître ces talents…

J.-F. D. C’est le rôle du patron. Mais il peut se tromper. Le doute est un moteur. Je l’ai compris le jour où Nicolas Hayek m’a dit: «Je suis certain de deux choses dans la vie: je paie trop d’impôts et je vais mourir un jour. Pour le reste…» Les gens trop sûrs d’eux m’effraient.

Transcender l’héritage, est-ce possible?

J.-F. D. Il faut savoir analyser la situation présente, mais aussi ce qui a fait le succès d’une marque par le passé. Zenith était la troisième marque de Suisse jusque dans les années 1970. Elle a ensuite perdu peu à peu jusqu’à 95% de ses parts de marché, suite à divers rachats.

Il a donc fallu se demander à quoi pouvaient ressembler les montres mécaniques Zenith si la marque n‘avait jamais arrêté de les fabriquer avant de passer au quartz. A mon arrivée, il y a cinq ans, il a ainsi fallu réinvestir dans l’outil industriel, car cela n’avait pas été fait depuis cinquante ans, retravailler la distribution, tirer le meilleur des forces vives de l’entreprise et recréer toutes les gammes de montres. Tout cela en imprimant un rythme. 

Et pour vous Antoine Firmenich, transcender l’héritage?

A. F. (Rire.) Il faudra me donner votre définition du verbe transcender! Non, on ne le transcende jamais, ou alors on le transcende toujours! Je me suis éloigné de Firmenich il y a dix ans afin de poursuivre une passion. Cela n’a pas été facile, mais ma décision a été comprise. De plus, je ne suis pas vraiment parti puisque je demeure impliqué au niveau de la holding familiale. J’ai souhaité me consacrer à la finance et créer un fond basé sur des valeurs d’intégrité, de simplicité et d’authenticité.

A l’époque, dans ce domaine, tout était devenu trop complexe. Il était nécessaire de revenir aux fondamentaux. Investir, c’est trouver de bons secteurs et de bons managements et de les acheter au bon prix. Mais c’est avant tout juger des hommes. Richard Vogel, un autre ami très proche, cofondateur d’Alatus Capital et gérant du fond, est également dans cet élan de travail bien fait, dans le détail. Rester vrai est capital!

Des valeurs que votre père vous avait transmises?

A. F. Les principes fondamentaux qui animent aujourd’hui Firmenich puisent leurs racines avant mon père, qui n’en avait été «que» l’agrégateur à l’époque. A titre d’exemple, la sustainabilité est un élément qui existe chez Firmenich depuis longtemps.

Mon frère Patrick, le CEO de notre groupe familial, le traduit en ces termes: «The company must do well to do good and do good to do well.» Aujourd’hui, il n’est plus possible d’avoir du succès financièrement sans en même temps demeurer toujours conscient de l’environnement dans lequel on vit et évolue. La performance et les chiffres sont importants (le «do well») mais tout aussi important est le «do good».

L’expérience temporelle de demain?

J.-F. D. Continuer à faire rêver les gens! La première montre que l’on reçoit dans sa vie marque un événement et déclenche une émotion. Il faudra être capable de transcrire ces valeurs dans la montre du futur. Prenez le chronographe le plus léger du monde manufacturé par Zenith.

Cette montre est typiquement le produit de demain, car tous les composants sont très innovants – dont le silicium, une vraie révolution – mais manufacturée de manière traditionnelle. La SmartWatch, aujourd’hui, n’est qu’un accessoire de plus, qui ne déclenche pas forcément un besoin. Pourtant j’y crois, mais pour un autre segment que le haut de gamme.

L’expérience sensorielle de demain?

A. F. C’est rester très proche des consommateurs, en particulier ceux des pays émergents, et comprendre qu’ils sont tous différents. Ce point est important car nous touchons jusqu’à deux milliards d’êtres humains avec des expériences sensorielles chaque jour. Quand vous prenez un thé, c’est un moment de plaisir qui le définit, lorsque vous prenez votre produit de douche, c’en est un autre.

Des centaines de gestes liés au plaisir se produisent chaque jour. La recherche d’expériences sensorielles futures pourrait se diriger vers des boosters de goût ludiques, des diffuseurs d’odeurs d’ambiance pilotables via smartphones avec de multiples fragrances à choix, des emballages imprimés avec un système «scratch and sniff», ou encore des crèmes dont les parfums se révèlent en cas de sudation. 

L’enjeu majeur de demain?

J.-F. D. Il est clairement dans la problématique de surcapacité. Notre domaine du luxe a subi des changements structurels liés à la décision de Swatch Group de ne plus livrer de composants. Zenith n’est évidemment pas touchée car elle produit ses mouvements.

Mais beaucoup de marques ont aujourd’hui investi dans des capacités de production et livrent des composants. Enormément de marques de luxe arrivent donc sur le marché. Il est préférable, comme le disait Enzo Ferrari, d’avoir un client de trop qu’un produit de trop. Une autorégulation va se faire, mais les cycles sont difficiles à gérer.

A. F. En finance, nous avons dû nous adapter à un environnement régulatoire plus compliqué. Mais il y aura toujours une demande pour un produit authentique et simple, où les intérêts de chacun sont alignés. Chez Alatus Capital, l’expérience complémentaire des trois associés est unique et fait la force du produit que nous offrons.

Notre approche de l’investissement s’articule sur le long terme, sur une perspective de propriétaire et sur une recherche entièrement indépendante, focalisée avant tout sur le suivi du cash. Nous sommes convaincus que c’est l’un des moyens les plus sûrs d’«unleash the power of compounding». C’est en somme une approche d’industriel que je poursuis, tout comme Jean-Frédéric Dufour. 

Cristina d’Agostino

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