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Au cœur de la « ville rouge », rencontre avec un parfumeur de l’âme

Le grand parfumeur Serge Lutens vit et travaille à Marrakech, dans l’univers qu’il s’est forgé et qui survivra à ses œuvres volatiles comme à leur créateur. Mark van Huisseling

Dignes d’un musée, les pièces accueillent les multiples collections du créateur de parfum, notamment celle des tableaux orientalistes. (Crédits: Fondation Serge Lutens)

Si vous êtes déjà allé à Marrakech, vous connaissez l’émerveillement qui s’empare de vous au moment de pénétrer dans un riad. La rue qu’il borde, poussiéreuse, grouille de monde, de vieilles mobylettes pétaradantes, d’ânes tirant des charrettes. Trouver une adresse peut s’apparenter à résoudre une énigme. Nombre de places et de ruelles portant le même nom, seuls les numéros permettent de s’y retrouver. Une fois parvenu au but, à l’intérieur des murs, on oublie vite la chaleur et l’agitation de la ville. On se retrouve dans un patio ombragé, entouré de verdure luxuriante. L’air circule, l’atmosphère est à l’apaisement. On prend place sur une chaise basse ou un pouf, le thé à la menthe et le miel sont servis…

Voilà ce qu’on s’attend donc à trouver lorsqu’on est reçu chez Serge Lutens, et c’est bien le cas. Sauf que chez notre hôte, les dimensions sont exceptionnelles: le riad – demeure marocaine traditionnelle comprenant un jardin intérieur – du parfumeur français est grand, extrêmement grand. Ce n’est pas une maison, ce sont dix maisons. Le terme de palais ne convient pas, il s’agit bien plutôt d’un musée habité. Des centaines d’artisans y travaillent depuis quarante ans. Certaines pièces dépourvues de fenêtres n’ont d’autre but que d’offrir des parois où accrocher des peintures, des portraits d’hommes réalisés par des artistes locaux. D’autres sont vides, à l’exception de quelques sièges dessinés pas le maître des lieux, lesquels ne sont pas sans évoquer les créations de Giger, où l’inspiration serait orientale plutôt qu’extraterrestre. D’autres pièces encore mettent en valeur leur sol ou leur plafond – le fameux « tadelakt », enduit marocain traditionnel à base de chaux.

Le cœur du riad, frais et sombre, fait oublier la chaleur qui règne au Maroc et ce soleil de plomb qui, ailleurs, rend l’air brûlant. Un homme à la silhouette fine et mince s’approche et nous demande si nous sommes prêts à nous entretenir avec lui. Nous suivons M. Lutens, qui s’appuie sur une canne à pommeau d’argent. Il nous conduit au jardin intérieur, où la température est agréable, et la lumière tamisée, plus que dans mes souvenirs. C’est que le regard n’atteint plus le ciel. Il bute sur un voile de lin tendu au-dessus de la cour non pour protéger d’une averse occasionnelle, mais de l’œil indiscret d’une caméra fixée sur un drone. L’hôte des lieux privilégie la discrétion.

Il n’habite pas ici. C’est uniquement son lieu de travail, avec deux laboratoires qui se font face, dans la cour. Il y passe une bonne partie de la journée – et de sa vie. Mais le soir, il quitte la médina, la vieille ville de Marrakech, et franchit les murs de la ville pour rejoindre son appartement composé d’une petite chambre à coucher et d’une grande salle de bains. Au jardin, une table est dressée, une fontaine clapote. Des oiseaux invisibles pépient. Ils s’abritent probablement dans l’un des palmiers ou l’un des cèdres. Non loin, l’appel d’un muezzin retentit.

(Crédits: Dr)

Je prie Serge Lutens d’excuser ma tenue décontractée, T-shirt à manches longues et short. Il se veut rassurant, affirme que ma tenue est plus adéquate que la sienne et que je fais « plus Marrakech » que lui. M. Lutens est vraisemblablement la seule personne dans toute la ville à cette heure, aux environs de midi, à porter une tenue de soirée, costume et cravate noirs, chemise blanche. C’est qu’il tient à se faire beau pour recevoir, m’explique-t-il. Je lui souhaite un bon anniversaire, puisqu’il fête ce même jour ses 77 ans. A la réflexion, c’est un peu étrange, pour ne pas dire triste. Cela fait penser à Karl Lagerfeld, pour qui les interviews représentaient une part importante de sa vie sociale. « C’est moi qui vous remercie de me rendre visite, répond Serge Lutens. Vous savez, je ne suis qu’un mendiant élégant. »

Serge Lutens est né en 1942 à Lille, dans le nord de la France. Il apprend tout d’abord le métier de coiffeur. Après avoir raté une coupe courte sur une jeune fille qu’il décrit comme aussi triste que lui – à l’époque une coiffure de ce genre attirait l’attention –, le monde de la mode commence à s’intéresser à lui. Il se rend alors à Paris, travaille dans un premier temps pour le magazine Vogue comme responsable de la création en coiffure et maquillage. Il passe ensuite chez Christian Dior, à l’atelier de haute couture, qui cherchait un artiste, voire un inventeur en maquillage. Ce n’est que plus tard qu’il en vient à la conception de fragrances – mais avec une réussite spectaculaire: son premier parfum, Nombre Noir, en 1982, se compare selon lui au new-look de Dior, lequel rompt avec la silhouette traditionnelle féminine jusqu’alors en vogue et lance les épaules étroites, la taille fine et les hauts près du corps. Pour autant, poursuit Serge Lutens, sa première création n’a pas la même importance et n’a pas été autant remarquée. Mais elle lui permet d’exprimer précisément ce qu’il cherchait à dire, chose qu’il a toujours eu du mal à faire avec les mots.

Nombre Noir, décrit par la HandelsZeitung comme « une licorne parmi les fragrances », était inspiré par les odeurs de Marrakech, où il a acquis un riad et où il passe depuis lors une partie de son temps. C’est là aussi que Serge Lutens, qui, dans l’intervalle, a pris son indépendance commerciale, investit dans les artisans locaux et leurs traditions, afin, dit-il, de rendre aux habitants du pays qui l’accueille et qui l’inspire un peu de ce qu’il leur doit. Son premier parfum avait les notes de plantes qui poussent au Maroc, de fruits, de légumes et d’épices qu’on trouve au souk. Il intégrait également des arômes qu’on n’attend pas dans une composition de ce type: celles qui, la nuit, dans un coin négligé de la médina, piquent le nez. Personne avant lui n’avait songé à transférer ces senteurs sur les tempes ou les poignets d’hommes et de femmes (les parfums signés Serge Lutens sont unisexes).

Pendant trente-cinq ans, Serge Lutens a restauré un riad, au cœur de la médina de Marrakech (Crédits: Fondation Serge Lutens)

Dans les années 1970, Serge Lutens entame une collaboration avec la firme japonaise Shiseido. C’est le début d’un long partenariat fructueux. Sa marque fait désormais partie du groupe. Le Français a créé une série de parfums avec lesquels il laissera une trace durable dans la mémoire olfactive de notre temps. Citons Féminité du Bois (1992), premier produit Shiseido, mis au point avec Pierre Bourdon, Bois de Violette, Cuir Mauresque, ou Rahat-Loukoum, parmi tant d’autres. Plus de soixante bouquets à ce jour, que les connaisseurs désignent non comme des parfums mais comme des œuvres. De nombreuses créations sont nées de la collaboration avec le parfumeur Christopher Sheldrake. La dernière fragrance de Serge Lutens se nomme Les Eaux de Politesse. C’est Shiseido qui invite à faire le voyage de Marrakech.

Tel est le récit de vie de Serge Lutens, créateur de parfums, entrepreneur. Il n’y oppose aucun démenti. Pourtant, sa version à lui est tout autre. Elle commence par sa naissance, fruit d’une union illégitime, sa mère est une « femme adultère ». Une situation très mal vue à cette époque du régime autoritaire de Vichy, sous le maréchal Philippe Pétain. Cela fait de lui une «tache dans la société», pour reprendre ses propres termes. Il grandit dans deux familles, celle de sa mère et celle de son père, qui ne divorce pas de son épouse et n’a pas voulu reconnaître sa paternité, mais tolère le garçon. Il n’appartient à aucune des deux familles. En grandissant, alors qu’il commence à se rendre compte de sa situation, il développe un sentiment de culpabilité quant à son existence même. Au salon de coiffure, lorsqu’il répond au téléphone, il commence par s’excuser de ce que les clientes aient affaire à lui. Et surtout, il se met à enjoliver tout ce sur quoi il a prise, à dissimuler les failles. A l’opposé de la dure réalité de sa vie.

(Crédits: Dr)

Peut-on imaginer des débuts plus freudiens, au sens de la psychologie populaire? Difficile, reconnaît Serge Lutens lui-même, qui en est évidemment conscient depuis longtemps. « Les psychologues m’aimaient, mais leurs thérapies n’ont jamais réussi avec moi. » Il adhère plus volontiers aux sciences exactes telles que la physique. L’Américain Robert Millikan, notamment, est l’un de ses héros. Les découvertes de ce dernier dans le domaine de la charge élémentaire de l’électron ont trouvé place dans l’œuvre d’Albert Einstein. Serge Lutens relève en passant que le père de la théorie de la relativité et lui ont en commun d’être nés un 14 mars. Et se hâte de minimiser ce qu’il considère comme une simple coïncidence insignifiante. « Toute autre conclusion serait présomptueuse, n’est-ce pas ? »

Prochaine étape du voyage avec les géants de la pensée, Friedrich Nietzsche. Serge Lutens relève que ce sont des femmes qui ont contribué à l’œuvre du philosophe allemand et marqué sa pensée. Qu’il l’ait voulu ou non, ce sont des femmes qui lui ont donné ses intuitions. Le parfumeur tire un parallèle avec sa propre personne et son propre travail, non pas en termes d’importance mais de processus: ses partenaires en création sont les fragrances. Tout comme Nietzsche, il n’a pas eu beaucoup à faire. Il lui a suffi de recevoir ce dont il avait besoin pour mettre au point une formule. « Un génie ne travaille pas, il reçoit un message et se contente de le transmettre. » Non pas qu’il se prenne pour un génie, que cela soit bien clair. Il n’est que le récepteur de ses parfums. « Tout me traverse, je suis un entonnoir. » C’est pourquoi il ne voit pas l’utilité d’apprendre des techniques pour être un créateur. Il ne se considère pas même comme quelqu’un de talentueux, il ne croit pas au talent. Son mérite est d’avoir trouvé comment faire passer les idées qu’il reçoit.

(Crédits: Dr)

On cherche chez Serge Lutens l’égal d’un Pierre Bergé ou d’un Giancarlo Giammetti – l’homme d’affaires derrière le grand couturier Yves Saint Laurent ou le designer Valentino Garavani. Y a-t-il un penseur structuré qui ait aidé le créateur à s’affirmer face aux entreprises, face aux commerçants ? Naturellement, il a eu, il a encore autour de lui des personnes qui le soutiennent, sans quoi il vivrait «dans une chambre de bonne». En revanche, on ne trouve à aucun moment de sa vie une main pour le guider dans une négociation. Il a toujours eu le contrôle intégral de ses affaires. « Je m’occupe de tout, y compris des gros chiffres. Je suis un véritable tyran là-dessus. »

Cela ne l’empêche pas, par ailleurs d’avoir fait beaucoup de choses sans demander à être payé. « Quand quelque chose m’intéresse, je travaille gratuitement. » Mais il ne veut pas se faire passer pour plus honorable qu’il n’est. Comme pour la plupart des gens, il préférerait pouvoir soulever le couvercle de la marmite sans avoir à allumer le feu et produire de la vapeur. Par ailleurs, il s’efforce de ne pas attacher trop d’importance aux biens matériels : « Bien sûr, j’apprécie ma réussite et les possibilités qu’elle m’offre. » Mais si cela devait changer un jour, il s’en tirerait. « Cela me prendrait trois mois, peut-être six. Après, on s’arrange. » Sans compter qu’il est bon de se souvenir que l’être humain est passager. « Qu’est-ce qui subsiste ? » se demande Serge Lutens. Sa réponse : « Un point d’interrogation. »

Ce sont de vastes questions que pose le maître des parfums. Nul ne songerait à l’en empêcher, tout particulièrement le jour de son anniversaire, dans cette superbe maison. A ce propos, il a abandonné l’idée de léguer celle-ci à la Ville de Marrakech pour que les autorités en fassent un musée public. Les images de foules se pressant dans les corridors l’en ont finalement dissuadé. Il a transféré le riad, qui fait partie de l’œuvre de sa vie, à une fondation, dont les comptes en banque sont suffisamment bien garnis pour assurer l’entretien de la propriété. Même lorsque Serge Lutens ne sera plus en mesure de s’y rendre et de travailler dans ses laboratoires, même après que les parfums qu’il y a créés se seront évaporés, la maison sera encore là.

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