Bilan

Athènes : L’art sublimé par le chaos

Comme un nouveau Berlin au climat méditerranéen, la capitale hellénique attire des artistes de Paris, Berlin et même Los Angeles. La raison: une formidable énergie créative qui repose sur le goût du désordre.

Karma Mechanics, une installation d’Angelo Plessas (2018), à la galerie The Breeder, c. Courtesy The Breeder, Athens

Crédits: Dr
Maîtrisant de nombreuses techniques, l’artiste grecque Marion Inglessi signe notamment des imprimés. (Crédits: Dr)

Le chaos est souvent source de vie, alors que l’ordre génère des habitudes. » Cette citation de l’historien américain Henry Adams ne pourrait mieux s’appliquer qu’à la ville d’Athènes. Faisant face depuis dix ans à la pire récession de son histoire, la Grèce commence tout juste sa convalescence. La crise de la dette a entraîné un appauvrissement général de la population et l’arrêt général des projets en cours. Revers positif de la médaille, les coûts de la vie sont au plancher et la cité regorgeant de trésors antiques est toujours aussi belle. A cela s’ajoute une propension naturelle de la population à la fête qui attire dans la capitale hellénique une multitude de créateurs venus de Paris, Berlin ou Los Angeles. « Les artistes sont les premiers à absorber ce qui se passe dans la société. La crise produit sur eux un effet très stimulant », observe Nadia Gerazouni, directrice de la galerie avant-gardiste The Breeder. Le lieu commun du moment à Athènes, c’est d’évoquer les « good vibes », les bonnes ondes qui émanent du lieu.

Intégrée au circuit des foires internationales d’art, The Breeder est installée dans une ancienne fabrique de crème glacée. Tenant du brutalisme, l’architecture peut surprendre avec une paroi extérieure entière du bâtiment aussi métallique qu’hermétique. La star du catalogue, c’est Andreas Angelidakis. L’Athénien travaille notamment avec des blocs en mousse aux dimensions des marches de l’Acropole qui peuvent avoir l’apparence du marbre comme de la tapisserie. Des pièces que l’on peut moduler à l’infini. A la documenta 14 qui se déroulait simultanément à Athènes et Kassel en 2017, il présentait un assemblage en forme de tank. Pour une exposition au Centre d’art contemporain Genève, ses blocs ont pris l’apparence de lingots d’or géants éparpillés au hasard.

Antigoni Kavvatha a réalisé une série de travaux inspirés par de graves incendies qui ont frappé la Grèce (Crédits: Dr)

Autre style de réappropriation du contexte avec la série de sculptures intitulée Donkey of Europe (l’âne de l’Europe) signée Marion Inglessi. Les œuvres représentent un âne croulant sous un fardeau pyramidal. « A l’image de la Grèce, cet âne souffre sous une charge disproportionnée. Mais il garde toute sa dignité », livre cette diplômée des beaux-arts d’Athènes, dont le travail a pour fil rouge les thèmes de la survie et de l’extinction. Son homologue et amie Antigoni Kavvatha témoigne : « Avec la récession, les collectionneurs ont cessé d’acheter et beaucoup d’artistes doivent maintenant prendre un travail rémunéré pour assurer leur survie. Nombre de galeries ont également fermé. » A l’instar d’une majorité d’artistes grecs, cette femme originaire de Thessalonique a vécu longtemps aux Etats-Unis avant de revenir au pays. Son œuvre est une étude de la part d’ombre qui se cache dans la lumière, avec pour ressort, la mémoire universelle. Le travail des deux créatrices est à découvrir ce printemps au sein de l’exposition collective « Still alive » organisée dans un nouveau lieu du centre-ville, The Project Gallery. Parmi les classiques du circuit, la galerie Ileana Tounta et son restaurant attenant occupent une ancienne imprimerie restaurée. La fondatrice du même nom est un personnage public. « Nous avons ouvert en 1988 et nous sommes toujours là », plaisante cette élégante Athénienne dans un français parfait. Dans une rue menant au square animé de Psiri, ne pas manquer la galerie A. Antonopoulou Art (AAA), qui présente des artistes grecs contemporains. Et puis pas loin de l’Acropole, au bout d’une ruelle bordée d’orangers, la galerie Bernier/Eliades (également représentée à Bruxelles) expose des artistes internationaux et grecs, avec un penchant pour l’arte povera, l’art conceptuel et le minimalisme.

Marion Inglessi a décliné à de nombreuses reprises le motif de l’âne sous son fardeau. (Crédits: Dr)

D’Andreas Angelidakis à Hope, artiste de street art, nombreux sont les artistes à intégrer des éléments des monuments antiques à leurs travaux. Hope recrée par exemple des céramiques avec un léger twist ou imprime des empilements de têtes de statues grecques dans les rues d’Athènes. Une façon pleine d’humour d’opérer la translation du patrimoine vers l’art contemporain. C’est qu’ici, les colonnes doriques, on n’y échappe pas. Avec le Parthénon trônant au sommet de sa colline en plein cœur de la ville, l’architecture de Périclès appartient aux éléments au même titre que l’air et l’eau. Des reproductions d’œuvres se retrouvent partout: des lofts des artistes où les têtes de statue jonchent le sol comme chez Antigoni Kavvatha, jusqu’aux plus alternatifs des bars.

Il règne à Athènes un charme nostalgique attaché à un monde d’avant la globalisation. « La Grèce est à la périphérie de l’Europe et les progrès arrivent ici avec dix ans ou quinze ans de retard. Nous ne roulons pas électrique et nous ne trions toujours pas les déchets », sourit Sophie Lamprou, fondatrice de l’incubateur ImpactHub. Les habitants fument dans les restaurants et téléphonent au volant. Le fonctionnement de l’administration est un désastre. Autant d’égarements qui créent une multitude d’espaces de liberté vite conquis par les artistes. Ainsi, l’équipe fondatrice de The Art Foundation (TAF) a repris un immeuble croulant pour en faire une active plateforme culturelle donnant sur une ruelle dévolue aux magasins de puces. Avis aux amateurs de vieilles pompes à essence et de vinyles de variété grecque des années 1970. Le choc de la cour décrépie du TAF transformé en café branché avec le bric-à-brac des commerçants est un moment de poésie.

(Crédits: Boris Kirpotin)

Lovée dans les quartiers de Monastiraki et Psiri, ainsi que dans le bastion anarchiste d’Exarchia aux murs entièrement graffités, la scène underground s’avère en pleine forme. Tandis qu’une gentrification trépidante a démarré dans le centre historique, le taux de bâtis abandonnés frise les 40% dans certaines zones. De quoi abriter une scène locale qui se revendique du nomadisme urbain. Théâtres improvisés, galeries, laboratoires : les lieux naissent et disparaissent à grande vitesse. Pour les découvrir, le mieux est encore de se promener et de pousser les portes menant aux arrière-cours. Vous serez toujours bien accueilli par une population extrêmement chaleureuse. Dans la zone industrielle de Gazi, le multiplexe Technolopolis projette Athènes dans une dimension complètement berlinoise. Terminé de justesse avant le début de la crise, tout comme le magnifique musée de l’Acropole dessiné par le Suisse Bernard Tschumi, le projet donne à la ville un cachet urbain. Cette ancienne usine à gaz rassemble des lieux d’exposition, des scènes de spectacle et, bien sûr, de nombreux cafés et restaurants. De nuit, l’ensemble est saisissant grâce à un éclairage qui met en valeur les structures sphériques ou tout en hauteur des anciennes installations.

Du côté de la culture officielle, ce sont les fameux armateurs et mécènes grecs Aristote Onassis et Stavros Niarkos qui régalent. Inauguré en décembre 2010, le Centre culturel Onassis se présente comme un étincelant bloc de marbre à la surface tantôt opaque, tantôt transparente. Estimé à plusieurs centaines de millions d’euros et entièrement financé par la Fondation Alexandre Onassis, ce monument doit servir à la revitalisation de l’axe décentré où il a été érigé. Parallèlement, la Fondation Onassis est le principal soutien des artistes contemporains. Le clan rival Niarkos s’est quant à lui offert les services de Renzo Piano (Centre Pompidou, Fondation Beyeler) pour édifier près du Pirée un complexe qui accueille l’opéra et la bibliothèque nationaux. L’harmonie entre le bâtiment, le parc et les plans d’eau en font une réussite plébiscitée par la population.

Dans ce contexte de crise, les fonds publics alloués à l’art font à tel point défaut que rares sont ceux qui songent à s’élever contre cette forme de privatisation de la culture.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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