Bilan

Architecture: la rudesse connaît un renouveau

Blocs de béton, monstres énormes: longtemps le brutalisme dans l’architecture a été qualifié de laideur coulée dans le béton. De nos jours, la puissance de la rudesse inspire le design, la mode et le cinéma. Et une nouvelle architecture.
  • Geisel Library, University of California, San Diego. 1970, William Pereira

    Crédits: courtoisie de Phaidon Press Limited, Londres
  • Monument Ilinden, Macedoine. 1974, Jordan et Iskra Grabuloski

  • De Rotterdam, Pays-Bas. 2013, OMA

    Crédits: Dr
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    Crédits: Dr

Ils se dressent comme de gigantesques statues dans les villes et s’imposent dans le paysage. Ils ne dissimulent ni leur structure ni leur mode de construction et encore moins les matériaux utilisés, au premier rang desquels figure le béton brut.

Ce béton brut mis au goût du jour par Le Corbusier et qui a donné naissance au mot brutalisme. En 1947 déjà, l’architecte franco-suisse créait avec ses machines à habiter « unités d’habitation » une expression du style brutal. D’abord à Marseille la Cité radieuse, puis dans d’autres villes de France et à Berlin. En 1956, avec le couvent Sainte-Marie de La Tourette, il construisit un autre objet qui illustrait l’histoire du brutalisme.

« La banalité d’un édifice devient sa force d’expression », pense l’architecte français Jacques Sbriglio, spécialiste de Le Corbusier. La banalité signifie l’énonciation directe et sincère de l’architecture, une lisibilité formelle du plan, une mise en évidence claire de la construction, l’estime pour les matériaux dont ne font pas partie le seul béton mais aussi le bois, le verre, le métal et la tuile.

Cette sincérité, cette rectitude a souvent été comprise de façon extrême, sans compromis, ce que l’on peut aussi traduire au sens propre par le mot « brutal ». Ces immeubles font l’effet de monstrueux cuirassés, de forteresses; ils incarnent l’assurance, la puissance bourrue; ils évoquent pratiquement le gigantisme des constructions des dictatures de Mussolini, d’Hitler et de Franco. Pour d’autres édifices, l’aspect brut a bien sûr été combiné avec une grande créativité formelle.

D’innombrables bâtiments conformes au principe du nouveau mouvement architectural ont été édifiés ; le brutalisme a connu son heure de gloire dans les années 1960 et jusque dans les années 1980. Le style s’est répandu de par le monde, il en existe des exemplaires au Japon, en Californie, au Mexique, au Brésil, en Europe du Nord et en Afrique du Sud.

Puis le style des brutalistes est progressivement tombé dans le discrédit. L’architecture s’est tournée vers plus de légèreté et de transparence. Mais aussi vers un certain conformisme, par comparaison avec la forte extraversion du brutalisme. Au début du XXIe siècle, lorsque bon nombre d’édifices du brutalisme souvent devenus des repères ont été démolis, les historiens et les architectes ont pris conscience de la force culturelle de cette époque-là.

On les a placés sous la Protection des monuments, on les a préservés en tant qu’expression d’un style. Entre-temps, on a rejeté les mignonneries esthétiques, et l’expressionnisme plus radical connaît un renouveau. Pas en architecture seulement. Mais aussi dans le langage cinématographique – la série télévisée « Trepalium » du réalisateur belge Vincent Lannoo, largement filmée dans des bâtisses nées du brutalisme, dont le siège du Parti communiste français construit à Paris par Oscar Niemeyer – ou dans la mode, où confluent de nouveau la rigueur et les lignes claires (par exemple la dernière collection du créateur Rick Owens). Des visions futuristes inspirées du brutalisme créé il y a soixante ans par des avant-gardistes.

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