Bilan

Architecture et mémoire, selon Mario Botta

Sollicité dans le monde entier, le grand architecte suisse est plus actif que jamais.
  • Siège de Campari à Sesto San Giovanni en Italie (2007 et 2009)

    Crédits: Enrico Cano
  • Crédits: Beat Pfändler
  • Tschuggen-Bad «Bergoase» à Arosa

    Crédits: Urs Homberger
  • Musée d’art moderne de San Fransisco (1992-1995)

    Crédits: Pino Musi
  • Eglise Santo Volto, Turin (2001-2006)

    Crédits: Enrico Cano
  • Chai de Château Faugères (2009)

    Crédits: Enrico Cano
  • Chai de Château Faugères (2009)

    Crédits: Philippe Caumes

Déjà concepteur du Musée Tinguely à Bâle, du Centre Dürrenmatt à Neuchâtel, du Musée d’art moderne à San Francisco, du siège de Campari à Milan et de la cathédrale d’Evry entre autres, Mario Botta a de multiples projets en cours en Chine et en Suisse. A contre-courant dans un monde frénétique, il confie son désir de léguer une mémoire à la postérité. Rencontre. 

A plus de 70 ans, Mario Botta, ne ressentez-vous pas le besoin de ralentir ?

Non, au contraire, j’ai commencé à l’âge de 15 ans, je travaille depuis cinquante-cinq ans et j’aimerais travailler jusqu’à 100 ou 120 ans. Les architectes vivent longtemps, car ils ne le savent pas, mais ils veulent être éternels. Moi j’ai toujours travaillé avec fureur, ma grande passion c’est le travail. Quand je suis malade, j’arrive à mon bureau et tout passe! Résoudre un problème, trouver une idée, c’est pour moi le nirvana. J’ai fait la plupart de mes projets au lit. J’adore dormir, je dors dix heures par jour, car c’est là que je trouve l’inspiration. 

Vous avez une signature très reconnaissable, avec des formes et des matières récurrentes. Quelles sont vos obsessions ?

Comme les scientifiques ont des champs d’investigation spécifiques, j’aime cultiver des langages avec lesquels j’ai des affinités particulières. Je n’appelle pas cela des obsessions, mais des langages. On parle de langage musical ou pictural pour Paul Klee ou pour Picasso, qu’il trace un dessin érotique ou « Les demoiselles d’Avignon », c’est le même trait, mais qui raconte autre chose.

On n’y échappe pas, ce langage est dans le crayon plus que dans la tête, comme un instrument au service d’une histoire. Parfois j’essaie de faire autrement, mais je ne retrouve la paix que lorsque je reviens à ma signature. Il ne faut pas donner trop d’importance aux signes, car avec le même signe on peut faire du bien et du mal. Le signe, le langage en lui-même n’est pas une valeur, c’est un instrument.

Concrètement, je travaille plus volontiers avec des matériaux naturels, le verre, la brique, la pierre ont pour moi une présence et une expression beaucoup plus fortes que l’aluminium ou les éléments industriels préfabriqués. Ensuite, je pense que pour mieux entendre la réaction des matériaux, il faut les confronter, les mettre en dialogue. Avec des matériaux naturels, j’aime utiliser les formes géométriques, avec des éléments indéfinis, j’aime la précision. C’est un jeu d’équilibre des formes, des masses, des lignes, du vide et du plein.

Pour en revenir aux obsessions, chaque être humain a son propre vocabulaire et l’approfondir permet de mieux le comprendre. L’exploration est infinie et peut donner parfois des résultats inattendus. Il faut cultiver son propre langage pour dire des choses à chaque fois différentes.

L’écologie vous tient à cœur, comment peut-on être éthique et écologique aujourd’hui en architecture ?

Je suis contre la rhétorique des lieux communs. Parler d’éthique et d’écologie est très important, mais ce sont des mots qui sont utilisés comme des passe-partout, c’est devenu une manière d’avoir le consensus. Pour moi, l’architecture signifie bâtir la maison de l’homme. Une citation de Walter Benjamin dit que « la valeur éthique d’une œuvre picturale c’est sa valeur picturale, et la valeur éthique d’une œuvre architecturale est sa valeur architecturale ».

Je suis convaincu que si chacun de nous fait bien son métier, c’est la meilleure manière d’être éthique. On ne peut pas résoudre les problèmes du monde avec l’architecture, contrairement à ce qu’on pensait dans les années 1960. Moi j’y ai aussi cru. Aujourd’hui, je sais qu’avec l’architecture on ne peut changer que l’architecture, car chacun de nous travaille dans un domaine qu’il maîtrise. 

La mémoire est un élément important pour vous, que représente-t-elle ?

L’homme existe car il se souvient, la mémoire est une forme du présent. Je ne peux pas oublier le passé, car il fait partie de ma culture et de ma vie. Nous vivons dans un monde d’une complexité et d’une rapidité extrêmes, ces deux aspects sont directement proportionnels à l’oubli. Plus on va vite et plus on a besoin d’avoir une mémoire, car tout s’oublie très rapidement, ce qui est terrible.

Au contraire, l’architecture dépasse la durée de vie de l’homme. Mon travail va témoigner aux générations futures de l’habitat de notre temps, comme nous, nous avons hérité des témoignages du passé. Je considère ce métier comme fortement engagé et éthique, il a une valeur de témoignage, car toute forme architecturale est un miroir de la société.

Quel regard portez-vous sur l’architecture contemporaine ?

Je suis très critique, car je pense que l’architecture ne doit jamais être autoréférentielle. Le vrai travail de l’architecte est de transformer un lieu naturel en un lieu artificiel. Changer la nature en culture comporte une responsabilité qui va bien au-delà du geste. L’architecture ne crée pas juste un objet, mais une relation spatiale entre l’objet, l’homme et le contexte. L’architecture contemporaine met trop l’accent sur l’objet, alors que l’enjeu est la construction du paysage public, d’où la grande responsabilité des architectes.

Quel est votre rapport avec la Suisse ?

En Suisse, je n’ai jamais eu beaucoup de projets, j’y ai surtout travaillé pour des privés. On me regarde avec soupçon dans mon pays. Mais cela ne m’étonne pas, j’ai rencontré Giacometti en 1965 et la Suisse ne lui a rien acheté avant sa mort, même pas une lithographie! En ce moment, je fais les termes de Baden, ainsi qu’un restaurant au sommet du Monte Generoso au Tessin qui sera comme une fleur de pierre surgissant de la montagne.

Ce métier est étrange, car ce n’est pas vous qui choisissez quoi faire, c’est toujours quelqu’un d’autre qui vous choisit, comme pour les acteurs. Et ça reste toujours un mystère pourquoi on vous choisit.

Comment travaillez-vous ?

En ce moment, nous sommes 24 personnes, hors administration. Je n’ai pas une place de travail attitrée, mais vingt-quatre! Je suis tous les projets à la fois et passe d’une place à l’autre du matin au soir. Je corrige avec mon crayon et n’utilise aucun ordinateur, mes collaborateurs le font à ma place. Je dessine tout à la main. 

Que va laisser l’architecture aux générations futures ?

La culture contemporaine devient précaire. Les constructions actuelles ne vont pas durer. Qu’allons-nous léguer à la postérité ? Quelques musées, quelques églises, quelques bâtiments publics resteront s’ils sont bien construits. Les matériaux actuels, la rapidité de construction portent à une grande fragilité, l’urbanisme futur sera celui de la démolition et de la reconstruction, ce qui est exactement l’inverse de ce qu’on a fait jusqu’ici. Si vous regardez ce qui se passe dans les pays en développement, les bâtiments construits à toute vitesse seront voués à la destruction d’ici à 40 ou 50 ans. Celui qui agit hors de cette logique de consommation est considéré avec méfiance.

Pour un de mes grands projets en cours en Chine, j’ai dû signer une clause qui garantit que mes constructions auront une durée de vie de cinquante ans ! C’est frustrant de penser que les bâtiments actuels seront démolis dans un demi-siècle tandis que les pyramides sont encore là !

Patricia Lunghi

Aucun titre

Lui écrire

Aucune biographie

Du même auteur:

Must have
Brafa VS Design Miami

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."