Bilan

Adèle Exarchopoulos une actrice qui brûle d’incarner 

A 20 ans à peine, Adèle Exarchopoulos aura déjà marqué l’histoire du cinéma. Dans « La vie d’Adèle », elle incarne la naissance d’une femme dans les yeux d’une autre. Depuis ce rôle, les récompenses pleuvent. A Cannes, elle vient de recevoir le Trophée Chopard 2014. rencontre.
Crédits: Dr

Cru, sensuel, pur, violent, « La vie d’Adèle » montre le paroxysme des émotions transfiguré par les sens. Celui de deux femmes, dans une histoire d’amour somme toute banale. Abdellatif Kechiche, le réalisateur, y cueille la simplicité pour en offrir l’extraordinaire. Il y dissèque l’amour dans tous ses états, il y traque le beau, le laid dans ses infimes expressions. Les scènes de sexe sont filmées avec une précision obsessionnelle et s’étirent sur des longueurs inédites, jusqu’à l’abandon total, au point de non-retour. Le spectateur suit, embarqué, envoûté, puis terrassé. C’est la force du film.

Celle d’Adèle Exarchopoulos est d’en avoir compris l’enjeu. L’actrice tient son grand rôle, celui que l’on rêve une vie durant. Sa courte carrière promet le meilleur, les récompenses en caution : Palme d’or à Cannes, César du meilleur espoir féminin, Prix Romy-Schneider et, en mai dernier, le Trophée Chopard des jeunes talents. Et maintenant ?

Steven Spielberg lui a murmuré n’avoir jamais vu une histoire d’amour aussi belle, Sean Penn tourne en ce moment avec elle son prochain film. Sur la terrasse du Martinez, en plein soleil, Adèle Exarchopoulos prend le temps de goûter à son plaisir de retrouver Cannes, le festival qui l’a sacrée, un an plus tôt. Rencontre.

Un an après le sacre du film « La vie d’Adèle », ici à Cannes, qu’est-ce qu’il vous en reste ?

J’ai réalisé à quel point cette expérience était hors du commun. Cela n’arrivera plus jamais. C’était mon premier Festival de Cannes, ma première récompense, pour un film qui n’aura jamais touché autant de monde et de générations. La reconnaissance des gens est extrêmement touchante. Je n’imaginais d’ailleurs même pas un travail qui pouvait apporter autant.

Quel film êtes-vous venue représenter cette année ?

Un film dans lequel je ne tiens qu’un petit rôle aux côtés de Reda Kateb. C’est un premier film qui s’appelle « Qui vive », de Marianne Tardieu, une très bonne expérience, la première après le film d’Abdel. Les circonstances sont différentes. Revenir à Cannes et recevoir un prix, le Trophée Chopard, un an après, c’est incroyable.

Comment vous êtes-vous reconstruite après « La vie d’Adèle » ?

Je me suis dit que cela allait être extrêmement dur de passer du tout au rien. Alors, je suis partie directement après le film, en Thaïlande, avec mon fiancé, pour une coupure très agréable. Mais de retour à Paris, après une semaine, tout ce temps libre m’angoissait. Tourner me manquait terriblement. « La vie d’Adèle » a représenté cinq mois de tournage. Il a fallu entièrement s’abandonner, faire beaucoup de prises, chercher. Je n’oublierai jamais.

Etes-vous consciente que ce film et votre rôle ont marqué le cinéma ?

Oui. Mais cela fait peur. Car je me demande si je vais à nouveau être capable, si je vais avoir droit à l’erreur comme tout le monde. J’ai peur de m’entendre dire, quarante ans après, que « La vie d’Adèle » aura été mon plus beau rôle. Mais c’est une réalité. Lors du tournage, je réalisais déjà qu’il n’était pas conventionnel. Il y avait quelque chose de sacré. Mais jamais je n’aurais cru que ce rôle m’amènerait si haut. 

Comment vous sentez-vous sur un tournage ?

Très, très angoissée, vraiment, avec à chaque fois le doute de me dire que je ne saurai pas le faire. Chaque film est différent. C’est une nouvelle manière de travailler, d’aborder le rôle, dans une nouvelle histoire. Léa Seydoux me rassurait beaucoup, me disait que mes doutes étaient normaux. J’ai aujourd’hui la chance de choisir les réalisateurs avec qui j’ai envie de tourner et qui savent amener l’actrice à un point d’excellence dans son jeu. Comme Abdellatif.

Il ne me donnait aucun répit. Je me disais : « Quand est-ce qu’il va me lâcher ! » Mais au fond, je n’en avais pas vraiment envie et au final je me disais : « Pourvu qu’il me rattrape ! »

Dans un film comme « La vie d’Adèle », on se consume ou l’on se nourrit ?

On se nourrit ! J’ai forcément changé, je suis devenue plus mature, j’ai grandi, découvert des expériences inconnues. Je me sens changée. C’était une très belle histoire. Avec Léa Seydoux, c’était une histoire d’amour sans sexe, j’aurai toujours pour elle une profonde amitié. C’est unique. La première fois que nous nous sommes vues, Abdel nous a directement fait commencer par une scène de nu. Et j’ai trouvé cela bien. L’abcès était percé.

A 18 ans, qu’est-ce qui vous a poussée à faire ce choix d’accepter un film si cru et particulier ?

Mais je le voulais ! On ne me l’a pas proposé, je me suis battue pour l’avoir ! J’aime énormément le travail d’Abdel, la situation dans laquelle il met le spectateur, le malaise qu’il suscite. Il a une manière à lui de filmer les gens, les minorités. Il rend toujours justice à ses actrices. Il les fait passer de l’ombre à la lumière et c’est cela qui m’attirait réellement. 

Racontez-nous la rencontre avec Sean Penn.

Sean Penn a adoré le film, comme personne. J’étais à Los Angeles pour recevoir un prix lorsqu’on m’a annoncé qu’il voulait me rencontrer.

Dans ces cas-là, vous êtes aidée, coachée ?

Non. Rien. Votre agent vous appelle et vous dit : « Voilà, Sean Penn veut te rencontrer à 19 h à ton hôtel. » C’est tout. Et là, à 18h40, on se dit : « Il faut absolument que j’aille fumer une cigarette sur la terrasse pour me calmer. » (Rire.) Et je tombe sur Sean Penn, déjà là avec son producteur. Il m’a invitée à boire un verre. Et tout a été fluide. J’étais tellement impressionnée, tellement heureuse que l’euphorie a pris le dessus. Je n’ai pu être que naturelle. Il m’a dit combien il avait aimé le film.

L’avoir apprécié comme un poème humain. Mais dans ma tête, je n’arrêtais pas de me dire : « Si tu savais comme j’ai aimé les tiens !, « Mystic River », « Into the Wild »... Il m’a parlé de ce projet. M’a demandé si je voulais le faire… il me l’a demandé! Alors que moi, je mourais à ses côtés. (Rire.) Nous nous sommes revus, à Paris, à New York. J’ai rencontré Charlize Theron.

En une année, tout a changé pour vous ?

Oui, tout a changé. Au début, je ne voulais pas l’admettre. Mais c’est vrai. Je me suis prise au jeu, j’ai profité de tout. Je suis allée en Argentine, au Brésil, en Russie. Je ne me suis jamais autant enrichie. 

Dans quel état êtes-vous à quelques heures de la récompense du Trophée Chopard ?

Je vais essayer de transmettre mon bonheur. Ma joie de recevoir ce prix des mains de Cate Blanchett. Je me sens bénie.

Le fait que Chopard soit attentif à conjuguer glamour et projets éthiques avec la collection « Fairminded »vous sensibilise-t-il ?

Oui, c’est important. J’aime savoir avec qui je vais, où je vais. De mon côté, j’essaie de mettre en place un projet de théâtre pour les enfants malades dans les hôpitaux au travers de l’Association Princesse-Margot. Mais je n’ai pas envie de faire les choses à moitié. Je n’ai que 20 ans, et ma vie à construire encore…

Qui vous a donné envie de faire ce métier ?

Je faisais des cours de théâtre et une directrice de casting est venue. Je me suis retrouvée à passer un essai, puis j’ai tourné un court-métrage à 12 ans. De là, un acteur a parlé de moi à son agent. Il est devenu le mien pendant dix ans. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si je ne l’avais pas rencontré, car tout est allé très vite. J’avais un accord avec mes parents, je pouvais accepter des tournages mais je devais avoir de bonnes notes à l’école.

C’était très confortable. J’ai eu énormément de chance. Je pouvais alterner des périodes à l’école avec des enfants de mon âge, puis enchaîner deux mois avec des adultes et des expériences fortes sur des tournages.

Pas de déclic ?

Non. J’aurais aimé vous dire que le déclic est venu avec une scène clé dans un film bien précis. Mais non. Je me suis toujours très bien sentie dans un cinéma, mais à aucun moment je me suis dit que je voulais pratiquer ce métier. Je fais du cinéma pour le point d’interrogation qu’il peut y avoir dans chaque histoire.

Même un film d’humour ou d’aventure ?

Oui ! J’adore les films américains à la Judd Apatow. Et si demain on me proposait un « X-Men », je le ferais tout de suite ! L’expérience doit être unique. C’est surréaliste, donc l’imagination peut travailler. Je peux nourrir l’imaginaire d’une infinité de sentiments, puisque le personnage n’existe pas.

Qu’est-ce que « La vie d’Adèle » vous a appris ?

Abdellatif Kechiche a une manière si particulière de tourner que je ne pourrais pas en tirer des généralités. Mais ce film m’a appris à ne pas être conventionnelle, à improviser, à partager, à construire, à être instinctive. J’ai grandi avec lui. Je jouais une jeune fille qui mûrissait au fil du film. Et c’est aussi ce que je vivais dans ma vie. Et je continue, je n’ai que 20 ans. | 

Cristina d’Agostino

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