Bilan

Abel Ferrara

The King of New York

Abel Ferrara parle comme un gangster sorti de ses films, en mâchant ses mots, appuyant ainsi un accent newyorkais à couper au couteau. New York justement, inexorable toile de fond de toutes ses productions. Mieux qu’une ville, une muse pour ce cinéaste issu de la classe ouvrière du Bronx, dont l’œuvre, qui conjugue le primitif et le philosophique, explore les aspects les plus sordides de l’être humain. Les réalisations qui ont fait de lui un auteur majeur du cinéma américain contemporain sont assurément l’épopée de King of New York, avec un Christopher Walken en truand spectral, et Bad Lieutenant, où Harvey Keitel, dans la peau d’un flic ignoble, parvient malgré tout à connaître la rédemption. La rédemption, justement. S’il est en beaucoup question dans son oeuvre, Abel Ferrara parle aussi de dépendance (Addiction), d’amour (China Girl), de sensualité (New Rose Hotel et Go Go Tales) et même de féminisme (Ange de la Vengeance). Une filmographie aux teintes noires et au rythme vertigineux qui remporte les suffrages de la critique en Europe mais dérange à la fois l’Amérique bien pensante et Hollywood, dont elle réfute les codes.

En Europe vous avez toujours été considéré comme un réalisateur de films artistiques tandis qu’à New York on a souvent voulu vous reléguer aux films d’exploitation... En Amérique, le genre de films que je fais n’existe pas. J’ai même essayé d’en parler avec d’autres réalisateurs comme David Lynch mais ils ne veulent pas faire des films comme ça. Quand je lui en ai parlé, il m’a regardé comme si j’étais un fou, un lunatique. Aux Etats-Unis, c’est ainsi. Les gens s’en fichent des films artistiques. J’ai grandi là bas et moi-même, quand j’étais jeune, même en étant un fanatique de films, j’ignorais les noms des réalisateurs. Le nerf de la guerre c’est si le film remplit les caisses ou pas. Il y a eu une fenêtre pour le cinéma indépendant entre 1990 et 1994 qui s’est ensuite fermée. Maintenant il y a moins de monde qui va au cinéma. Ce qui explique l’énième tentative de lancer la 3D pour remplir les salles, mais je suis convaincu que ça ne va pas marcher du tout.

Internet a passablement changé la donne… Tous mes films sont sur Internet. Peut-être qu’Internet est bel et bien mon plus grand distributeur. Seulement je ne veux pas trouver sur Internet un film qui n’est pas encore sorti. Internet demande un montage différent. Il y a des films à regarder sur téléphone et d’autres qui seront vus par 8’500 personnes dans une salle de cinéma. A l’époque nous faisions des films pour un public précis. Nous savions ce qu’il voulait voir. Le film ne sortait pas de notre tête. Drilling Killer, par exemple, a été tourné pour un public médiocre qui attendait ça. C’est un peu le monde à l’envers : la demande génère l’offre.

Parlez nous du film 4 :44 Last Day on Earth que vous venez de présenter à Venise. C’est un film sur la fin du monde annoncée pour 4:44 du matin. C’est la vie d’un couple, interprété par Shanyn Leigh et Willem Dafoe, dans leur grand appartement à Manhattan avec tous leurs joujoux technologiques : iPad, iPhone, Skype, télévision multicanal. On voit comment chacun d’eux réagit face à cette situation. Initialement je ne l’ai pas considéré comme un film de science-fiction… quoique. C’est en quelque sorte le pire cauchemar d’Al Gore.

On parle souvent de rédemption pour cataloguer vos films… On m’appelle le roi de la rédemption mais je ne vois pas vraiment ce que ça veut dire. Je ne peux pas et peut-être je ne veux pas en saisir la signification.

Peut-être rédemption signifie tout simplement avoir une deuxième chance ? Peut-être... Mais est-ce qu’on peut du coup avoir une troisième chance, une quatrième ? On s’arrête à la neuvième?  Peut-être que ça dépend des différentes religions?

Quel est justement votre rapport à la religion ? J’ai grandi avec la religion. Enfant, j’étais chez les sœurs. Je priais assis sur mes genoux. J’ai été élevé à la dure, à l’ancienne. Une fois que la religion est en vous, elle n’en sort plus.

La musique est aussi quelque chose de très important pour vous. La musique est la clé. Ça peut détruire un film. La musique est 50% d’un film donc tout réalisateur doit en quelque sorte être musicien ou du moins posséder une bonne connaissance musicale.

Vous avez souvent travaillé avec les mêmes comédiens. Quel relation entretenez-vous avec les acteurs ? Les acteurs il faut les aimer, les considérer. Moi je suis toujours là pour eux parce que tout le monde sur le plateau doit être parfaitement intégré dans le processus. Sur le set je suis à la fois le plus fort et le plus faible. Car si personne ne croit en toi, tu n’es rien.

Ca n’a pas toujours été le cas, comme dans la collaboration avec Madonna sur Snake Eyes? Elle voulait être actrice à tout prix mais son jeu n’était pas bon. Tu ne peux pas être Anna Magnani juste parce que tu l’as décidé. Ça ne marche pas comme ça. Comme je l’ai déjà dit, entre le réalisateur et les acteurs il faut une confiance réciproque. Madonna ne m’a jamais fait vraiment confiance et à un certain moment la situation n’était plus gérable. Travailler dans un film signifie travailler en équipe. Ça demande de laisser son propre ego en dehors du tournage. Il n’y a pas d’alternative.

Pourquoi choisissez-vous d’imposer à vos personnages des situations extrêmes ? Je fais des films sur ce que je vis, je filme ce à quoi je suis exposé. Je ne suis qu’un instrument.

Vous avez annoncé un projet en cours sur Pasolini ? Oui, le scénario est déjà écrit et j’ai déjà un producteur en Italie. C’est déjà un bon début! Etre producteur là bas est une tâche ardue, à moins de s’appeler Silvio Berlusconi.

Qu’est-ce qui vous fascine chez Pasolini ? Pasolini était une personnalité unique. Il n’y en a pas d’autres comme lui.

Un film sur un réalisateur italien tourné en anglais ? Oui, le rôle principal sera interprété par Willem Dafoe. On ne peut pas faire un film sur Pasolini sans engager des acteurs américains. J’ai lutté depuis le début parce que je pense qu’une histoire italienne nécessite des acteurs italiens mais c’est impossible. Je jette l’éponge, j’arrête de discuter parce qu’il est impossible de le tourner avec des acteurs italiens. Un film italien ne pourra jamais trouver de financement suffisant pour recréer en décor l’année 1975.

Vous n’êtes pas fatigué par ces recherches de financement? Bien sûr mais nous ne pouvons pas faire autrement. Nous sommes confrontés à tous ces aspects. Ils sont là et c’est très compliqué. Go Go Tales a été une expérience épique. Nous avons passé tellement de temps à essayer de rendre la chose possible que finalement on a réussi. Quand j’y repense… Le plateau a été détruit parce que nous n’avions pas pu régler tous les paiements ! Je me disais que ce film ne voulait pas voir le jour. Et puis j’y suis arrivé malgré les difficultés. C’était très dur mais on ne peut pas d’un côté refuser de faire le jeu d’Hollywood et de l’autre se plaindre. Pour qu’un film sorte il faut aller à Los Angeles et lécher les bottes d’un agent.

C’est justement la difficulté de trouver des distributeurs qui vous a amené en Italie où vous avez séjourné longtemps. Comment cette expérience vous a-t-elle transformé ? L’expérience en Italie a été magnifique. A tel point que je me suis demandé pourquoi je n’y avais pas pensé avant. Pris dans la machine hollywoodienne, j’ai manqué d’intuition. Quand tu viens de New York tu ne peux pas t’imaginer ailleurs. Il y a quelque chose dans cette ville, une emprise tellement puissante. Il y a une expression qui dit «Si tu n’es pas à New York, tu es en train de camper ailleurs». Aucune autre ville ne produit ce genre d’effet. Quand tu as l’habitude de vivre 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, il est difficile de briser les routines. Du coup, aller ailleurs n’est pas évident, spécialement en Europe, où si tu ne vas pas te coucher à la même heure que les autres, tu risques de te faire arrêter.

Vous avez réalisé un documentaire sur le légendaire Chelsea Hotel, bastion de la culture underground, qui a vu défiler de personnalités comme Andy Warhol, Janis Joplin, Jean-Paul Sartre et Patti Smith. C’était une expérience amusante? Oui, très intense. Avec un tel sujet ça n’aurait pas pu être autrement! Chaque plan était une vraie bombe.

La destruction du bâtiment est planifiée. Vous ne pourriez pas faire quelque chose pour essayer de le sauver? Non, malheureusement je ne pense pas qu’on puisse faire quelque chose et personnellement je suis déjà assez occupé à sauver ma peau. Le Chelsea Hotel est un lieu plein de légende. Il est remplit d’histoires improbables comme celle qui veux que Milos Forman y ait vécu pendant deux ans. En tout cas la triste vérité est qu’on ne peut rien y faire. Les propriétaires immobiliers sont les patrons de la ville entière.

Le statut d’artiste est souvent magnifié. Qu’en pensez-vous ? Si tu es un artiste tu n’as pas le choix d’être autre chose.

Récemment vous vous entourez de producteurs plus jeunes. C’est une façon d’être en contact direct avec les nouveautés, les changements ? Je l’espère… mais de toute façon, tout le monde est plus jeune que moi.

Crédit photo: Dr

Francesca Serra

Aucun titre

Lui écrire

Aucune biographie

Du même auteur:

Mario Botta
Quand tout bascule

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."