Bilan

A la conquête de l’Est

Moins accessible, moins vertigineux, plus secret, l’est révèle au voyageur une Thaïlande secrète, qui n’est pas réductible à une succession de resorts, de plages et de temples.
  • Tourism Authority of Thailand

    Crédits: Tourism Authority of Thailand
  • La Cathédrale de Chanthaburi en Thailande, construite en 1711.

    Crédits: Chakarin Wattanamongkol
  • Salak Khok Bay dans le Parc National Maritime Mu Koh Chang dans la province de Trat

    Crédits: Tourism Authority of Thailand

I.Chanthaburi et Trat

Le cas de la Thaïlande, trop souvent, semble déjà réglé. Le reste de l’Asie reste encore à découvrir – Birmanie, Cambodge, Vietnam, Malaisie – mais pour ce qui est de la Thaïlande, l’affaire est entendue: nous sommes définitivement en terre connue. Pourtant, rares sont les voyageurs, même expérimentés, capables de situer sur une carte la province côtière de Chanthaburi, moins encore celle de Trat.

Longtemps, les Européens voyageant en Thaïlande se sont divisés en deux catégories: ceux qui étaient attirés par les plages du sud (Koh Samui, Phuket); ceux qui venaient pour le nord, ses montagnes et ses temples grandioses. L’est, pendant ce temps – et pour mon plus grand bonheur – est resté préservé.

Moins accessible, moins vertigineux, plus secret, il révèle au voyageur une Thaïlande authentique, qui n’est pas réductible à une succession de resorts – pour prestigieux qu’ils soient – de plages  
 – pour agréables qu’elles demeurent – et de temples. Une Thaïlande agricole, forestière, industrieuse, profondément humaine – au sens où elle embrasserait la diversité de ce qui fait l’humain. Une Thaïlande moins immédiatement belle que celle que l’on se représente, sans doute. Mais un pays n’est pas une carte postale; il n’est pas tout d’éclat, de perfection, de splendeur. Il est au contraire ambigu, inégal, divers.

La ville de Chanthaburi en est l’exemple parfait; scindée en deux par le fleuve du même nom – sur les rives duquel se déploient cabanes de pêcheurs, bistrots, marchés, hôtels et commerces; reconnaissable au clocher de sa cathédrale – la plus grande de Thaïlande et l’une des plus anciennes d’Asie; palpitante d’hommes d’affaires venus des quatre coins du monde pour le négoce des pierres précieuses; une ville de contrastes et d’échanges, où les formes de vie traditionnelles et sécularisées rencontrent le bourdonnement moderne, où les croyants de tous bords se croisent sans se toiser, où le voyageur – à l’exception des hommes d’affaires – est aussi rare que bienvenu.

Je flâne dans les ruelles de la vieille ville, frôlé par les scooters, les voitures, les écoliers en uniforme. L’air est moite; le ciel menaçant. Une curiosité réciproque décide d’un bref échange avec une vieille dame. Elle m’indique un hôtel, sis au bord du fleuve. La pluie tombe maintenant en lourds rideaux. Trempé, je franchis les portes du Baan Luang Rajamaitri Historic Inn. Je prends l’apéritif face au Chanthaburi.

L’intérieur est sobre, boisé; le service d’une correction parfaite, et d’une sympathie franche. Quelques heures plus tard, la pluie a cessé. Il fait nuit. Les rues sont glissantes, trempées, lavées. Les habitants ont repris place autour des tables des cafés. Quelques fruits de mer pimentés, au bord du fleuve. Un jeune couple, en face de moi. Les lumières du centre-ville, au loin. Et une agréable langueur; un calme souverain qui, longtemps après Chanthaburi, me restera comme accroché au cœur.

Le lendemain, je me rends dans la province de Trat. A l’extrême sud-est, partageant une frontière avec le Cambodge, Trat est une ode à l’évasion, à la marche hors des sentiers battus, à la découverte des rivières et des fleuves. Le parc naturel de Namtok Phliu et Koh Chang (l’île de l’Eléphant) sont – à juste titre – ses ornements les plus célèbres, en même temps que les plus emblématiques.

Pourtant, l’intérêt de Trat tient peut-être davantage à ses vastes marchés fruitiers, proposant ramboutans, durians et mangoustans, autant de fruits exotiques à l’oreille et au palais – et dont la cueillette et la vente représentent une large part de l’activité économique de la province.

Savourant un mangoustan de plus, peut-être de trop, je suis reconnaissant envers cette Thaïlande qui ne figure encore dans les guides qu’en petits caractères, et comme à regret ; envers cette Thaïlande hospitalière, laborieuse et dérobée. Une Thaïlande, en somme, à laquelle on aurait ajouté une nouvelle dimension: celle de la profondeur.

II.Sihanoukville et Phnom Penh

Arrivant à Sihanoukville, mon sentiment est d’abord mitigé. Il règne dans la ville portuaire une ambiance viciée d’abdication, de défaite. Elle ne semble qu’une accumulation de KFC, de casinos et de bordels. Mais c’est oublier que l’atmosphère licensieuse qui règne à Sihanoukville se retrouve dans nombre de villes portuaires. Et que son intérêt est ailleurs. Car c’est de là que l’on part rejoindre les quelque 32 îles que compte la province.

Les amarres jetées, les côtes mises à distance, l’ambiance change. La civilisation se délite. Le tohu-bohu cesse. Exit les fast-foods américains, les night-clubs et les karaokés. Ne restent que les vaguelettes turquoise de la baie de Kompong Som, les forêts qui se prolongent jusqu’à l’extrême rebord des rives, les plages blanches quasi désertes.

En me baignant au large de Koh Tas, en posant le pied sur Koh Rong Samloem, j’ai déjà oublié la mauvaise impression de départ. Elle s’est comme abîmée dans l’eau tiède, salée et transparente de la mer. Les voyageurs qui s’arrêtent de longues semaines sur les îles publiques ou privées (celle de Song Saa est l’une des plus fameuses) ne s’y sont pas trompés.

Rarement le mot évasion n’a eu autant de sens qu’en ces lieux de villégiature privilégiés: ici, ce n’est pas uniquement une retraite, c’est encore et surtout une fuite hors du temps. Soyons donc justes: Sihanoukville est un lieu de passage, aussi désagréable qu’une frontière, mais comme elle, lourd de promesses. Et les promesses, ici, ont la réputation d’être tenues.

Mais cette dérive hors du temps, donc de l’Histoire, ferait trop rapidement oublier que le Cambodge fut un pays martyrisé. D’abord par les tapis de bombes du gouvernement Nixon, puis, plus tard, par le déchaînement de violence inouï du régime de Pol Pot (au cours duquel est assassiné le cinquième de la population). Sans doute, le temps a passé. Les traces les plus visibles ont été effacées.

La marée du soir s’est abattue sur le sable blanc; et certaines aspérités ont disparu. Si les îles de la province de Sihanouk invitent à l’évasion et à l’oubli, Phnom Penh, quant à lui, est un appel du pied à la mémoire et au réel. De la moiteur saturée des marchés traditionnels aux arabesques tapageuses du Palais Royal, en passant par le musée du génocide, se dessine une ville marquée au fer rouge de l’Histoire – et dont le peuple relève pourtant la tête, regarde vers le ciel, parvient à sourire.

Le Cambodge que l’on découvre à Phnom Penh force l’admiration. «Vivre», ici, ce n’est pas un vain mot. Les scooters bourdonnent, s’entassent, s’entrechoquent; les «reumoks» se frôlent à toute vitesse, transportent des clients aux quatre coins de la métropole; les restaurants sont bondés; les terrasses accueillent une jeunesse bigarrée. Et la capitale, tandis que je dérive sur le Mékong, passant d’une rive à l’autre, m’apparaît comme l’acmé de cette «conquête de l’est»; un incontournable, sans quoi tout le reste n’aurait pas la même densité, la même profondeur. Phnom Penh est une aventure humaine. 

Quentin Mouron

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