Bilan

A l’ombre du Cervin, le terrain vaut de l’or

Ville de 35 000 habitants à Nouvel-An, la station de Zermatt redevient en période calme un village de 5700 résidents. S’y côtoient Frida du groupe ABBA et l’homme d’affaires Patrick Drahi.
  • Zermatt accueille des projets immobiliers fastueux.

    Crédits: Weerakarn Satitniramai/getty images
  • 7 Heavens: sept chalets au luxe poussé à l’extrême avec sauna, piscines intérieure et extérieure, un chef toqué à disposition.

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  • La chanteuse d’Abba a composé un duo avec l’artiste et restaurateur Dan Daniell à l’occasion des 150 ans de l’ascension du Cervin. 

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  • La chanteuse d’Abba a composé un duo avec l’artiste et restaurateur Dan Daniell à l’occasion des 150 ans de l’ascension du Cervin. 

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Pas de Rolls-Royce, ni de Ferrari, mais de spartiates taxis électriques et de rustiques calèches… Le luxe sur la Bahnhofstrasse n’est visible qu’au travers des boutiques d’horlogerie. De Rolex à Hublot en passant par Omega, les grandes marques sont toutes là. Des agences immobilières aussi: à 8000 ou 10 000 francs le mètre carré, voire plus, le terrain vaut de l’or. Plus rien à voir avec les prés à chèvres.

50 millions pour un terrain recouvert de rochers et trois ans de travaux pour le rendre constructible, c’est l’effort colossal qu’il a fallu investir pour bâtir le complexe 7 Heavens, sept chalets construits à côté du métro alpin. Un luxe poussé à l’extrême avec sauna, piscines intérieure et extérieure, cuisine pro avec un chef toqué italien au service des occupants. Le 7 Heavens est l’œuvre d’un trio de promoteurs formé par le régional Mario Julen, le Fribourgeois Florian Steiger et le magnat franco-israélien des télécoms Patrick Drahi, qui a déposé ses papiers au pied du Cervin.

Sa société NDZ a ainsi acquis deux parcelles contiguës pour 49,2 millions pour y construire ce complexe de sept chalets. D’une surface variant entre 500 et 1250 m2, les chalets de 3 ou 4 niveaux auraient trouvé preneur à des prix allant de 17,5 à 44 millions l’unité! Les acquéreurs sont essentiellement des étrangers qui ont eu deux possibilités: en faire leur résidence principale et payer des impôts à Zermatt ou acheter leur bien par le biais d’un accord de cession-bail et l’utiliser au maximum deux fois trois semaines par an comme maison de vacances.

Le chalet est alors considéré comme une propriété commerciale louée avec services hôteliers délivrés par une société d’exploitation pour les 46 semaines restantes. C’est une façon de lutter contre les lits froids, plaident les autorités communales. 

Avec une fortune estimée par Bilan entre 7 et 8 milliards de francs (lire page 79), Patrick Drahi bénéficie à Zermatt d’un forfait fiscal. Le Français contrôle l’opérateur Numericable-SFR mais aussi des compagnies téléphoniques au Portugal, aux Etats-Unis, en Israël et en République dominicaine. Il possède des participations dans Libération, L’Express et BFM TV.  «Vous avez intérêt à bien conduire, c’est moi qui possède les téléphones dans votre pays, a-t-il plaisanté avec son chauffeur de taxi électrique», raconte un Portugais qui l’amenait à son appartement situé dans un immeuble aux abords de la patinoire. 

L’homme d’affaires a fait sa fortune dans la communication, mais fuit les projecteurs: «Ne comptez pas sur moi pour des révélations, rejette la présidente de Zermatt Romy Biner-Hauser. La règle d’or veut que les gens viennent ici chercher le calme et la tranquillité.»

Un chalet à 185 000 francs la semaine  

Autre folie immobilière, le chalet The Peak est à louer pour 185 000 francs la semaine de Nouvel-An. En basse saison, on retombe à 55 000 francs. Il a coûté quelque 18 millions à un Britannique lors de sa construction en 2006 et n’est plus à vendre depuis qu’il a été repris par un groupe suisse. Avec ses 684 m2 d’espace et ses 137 m2 de terrasses, le chalet est atteignable par un ascenseur privé. Pas question d’y parquer sa berline de luxe au garage.

Le chalet, qui peut accueillir 10 personnes, dispose de 5 chambres avec chacune sa salle de bains, dressing et balcon à disposition, un service de conciergerie, la fourniture illimitée de vins sélectionnés, jacuzzi, salle de gym, sauna et hammam comprenant les services d’une masseuse. 

A Zermatt, l’immobilier est un bon baromètre. Avec la Lex Weber, on aurait pu imaginer la disparition des grues du paysage. L’affiche des partisans montrait précisément un Cervin couvert de bras mécaniques. Malgré le oui, leurs craintes n’ont pas été dissipées en raison des effets pervers de la LAT: «Les Zermattois ont eu peur de voir leurs terrains devenir inconstructibles. Beaucoup se sont dépêchés de construire avant qu’il ne soit trop tard», explique la présidente Romy Biner-Hauser.

La Lex Weber empêche la construction de résidence secondaire, mais pas celle des constructions principales destinées à l’habitation. Conséquence: le prix des résidences secondaires est deux à trois fois plus élevé que celui des résidences principales. «Quand je parle avec les entrepreneurs et les architectes, tous ont du travail. Les Zermattois peuvent louer leurs appartements en résidences de vacances, mais les locaux ont toujours autant de peine à se loger à prix abordables. Ce n’est pas dû à la Lex Weber. En 2005, Zermatt avait déjà mis en place des mesures restrictives pour la construction de résidences secondaires avec des quotas très stricts.» 

Rich and famous

Dans la station sans voiture, on ne croise que des piétons anonymes. Même la chanteuse d’un des groupes les plus célèbres du monde, ABBA et ses 380 millions de disques écoulés depuis les années 1970, passe inaperçue. Les Zermattois la connaissent sous son diminutif de Frida, mais son nom complet est Anni-Frid Lyngstad, princesse de Reuss et comtesse de Plauen par mariage. Sa fortune est estimée par Bilan entre 200 et 300 millions de francs (lire p.127).

Née en Norvège à la fin de la guerre, elle est l’une des 12 000 petits Norvégiens nés des amours de soldats allemands pendant l’Occupation. Mariée au bassiste du groupe, elle a eu deux enfants avant de se remarier avec le prince Ruzzo Reuss von Plauen, décédé en 1999 à 49 ans. Aujourd’hui, elle partage sa vie entre Zermatt et Majorque. En 2015, pour les 150 ans de l’ascension du Cervin par Wymper, elle a composé un duo avec l’artiste et restaurateur Dan Daniell, intitulé «1865», en faveur d’une fondation caritative. 

D’autres personnalités chérissent Zermatt: le champion olympique Pirmin Zurbriggen mué en hôtelier après avoir épousé une Julen, l’ancien patron des pharmacies Sun Store Marcel Séverin, le banquier privé genevois Ivan Pictet, qui a préservé l’environnement de la chapelle de Winkelmatten en rachetant un restaurant, Alexander Schärer, président des meubles de bureau USM qui a construit le cinq-étoiles Omnia, Michel Reybier de La Réserve qui a investi dans le Mont-Cervin, le Monte Rosa et le Schweizerhof qu’il va rénover. Christian Constantin qui caresse un énième projet hôtelier. 

Mais Zermatt n’est pas qu’une oasis de riches. La station ne pourrait vivre sans la communauté portugaise: femmes de ménage, chauffeurs de taxi et même facteurs, ils sont plus de 2000, sur les 5 700 qui résident au pied du Cervin, calcule la présidente de Zermatt: «La station peut compter jusqu’à 35 000 résidents à Noël, c’est tout à la fois un village et une ville suivant la saison.» Cette situation ne va pas sans poser des problèmes d’intégration. Dans les écoles, on compte autant de Valaisans que de Portugais: «Frères, sœurs, cousins, ils viennent de Castro Daira, au sud-est de Porto, une région agricole très pauvre.

Avec deux salaires, un couple gagne ici plus de 8000 francs. Le drame est souvent qu’ils économisent pour construire une maison au pays pour leur retraite, mais découvrent bien vite qu’ils sont devenus des étrangers, déchirés entre deux mondes. Les jeunes pensent autrement et cherchent plutôt à se naturaliser.»

Grivatolivier
Olivier Grivat

JOURNALISTE

Lui écrire

Olivier Grivat est journaliste indépendant après avoir été rédacteur en chef adjoint de 24 Heures et travaillé 30 ans chez Edipresse. Licencié en droit, il s’est spécialisé dans les reportages et les sujets économiques (transports, énergie, tourisme et hôtellerie). Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment sur la jeunesse suisse du roi de Thaïlande et la marine suisse de haute mer.

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